Les vagues fugitives: Mystères et enquêtes surnaturelles (La Coureuse des grèves t. 2) (French Edition)
Chapitre 22
Le paysage défilait à toute vitesse et je me penchai sur l’encolure
du cheval pour bloquer le vent qui me fouettait le visage. À l’intersection, Janie prit la direction du village, prenant soin de rouler sur l’accotement. Certaines municipalités toléraient les véhicules hors route à proximité des stations-service pour des raisons évidentes, mais rarement au cœur des agglomérations. Un peu avant d’entrer dans la partie la plus densément peuplée du village, elle tourna pour emprunter une série de petites rues jusqu’à atteindre une route secondaire. Zacharie la suivit à bonne distance, ses foulées régulières. Ses flancs se contractaient en rythme, sans effort. Même à vitesse maximale, le quad n’aurait pas réussi à le devancer.
Après quelques minutes, Janie bifurqua sur un chemin de gravier. Les
champs et les maisonnettes laissèrent la place à une dense forêt. Dans certains secteurs, les arbres s’enguirlandaient de tubes bleus, passant d’un tronc à l’autre pour se rejoindre dans un circuit principal jusqu’à une cabane. Chaque érablière s’identifiait d’une pancarte avec le nom de famille des propriétaires. Les bâtiments se firent de plus en plus espacés et le chemin s’étrécit, balafré d’ornières. À en juger les autres traces de roues, seuls des camions utilitaires ou des quads empruntaient ce tronçon.
D’un embranchement à l’autre, nous nous éloignions toujours un peu
plus de la civilisation. À ce stade, nous étions bel et bien sur un sentier forestier. Des pancartes annonçaient des chasseurs à l’affût et des planques se devinaient entre les branches des arbres. À certains endroits, Janie ralentit et contourna de gigantesques mares de boue. À une occasion, Zacharie sauta par-dessus un tronc d’arbre pour éviter une flaque suspecte, aussi méfiant que la majorité des équidés.
Sur notre gauche se profilait une zone coupée à blanc, un corridor
bien droit, s’étendant d'un horizon à l’autre — quoiqu’en raison du terrain vallonné, notre ligne de mire restait limitée. Nous venions d’atteindre la frontière américaine.
Peu de temps après, Janie ralentit et s’engagea dans une nouvelle
portion de sentier encore plus mal entretenue. Enfin, une cabane apparut entre les branches. Le revêtement avait connu de meilleurs jours et les fenêtres étaient si sales qu’elles paraissaient opaques. Une colonne pourrie avait causé l’affaissement partiel du porche et de la lumière filtrait autour de la porte.
Janie arrêta le quad à une distance prudente. Je tapotai l’encolure de
Zacharie pour lui demander de faire le tour de la cabane et il obtempéra. De chaque côté, la neige avait fondu à force d’être piétinée, révélant l’herbe abîmée. Les traces les plus récentes variaient en taille, signe qu’il s’agissait de l’œuvre de plusieurs individus.
Lorsque Zacharie frôla un taillis, un hululement brisa la tranquillité de
la forêt. Ma monture fit volte-face et je me retins de justesse pour ne pas être éjectée. Une dizaine de créatures percèrent le couvert du sous-bois et nous encerclèrent. Elles arrivaient à peine aux genoux du cheval, et leur circonférence équivalait presque à leur hauteur. Leur teint verdâtre s’accompagnait d’une étrange chevelure mousseuse sur le dessus de la tête. Les larges crêtes de leur carapace qui dépassait de chaque côté les identifiaient sans aucun doute : des kappas.
Ces créatures aquatiques avaient la réputation d’être agressives et
territoriales. Debout sur leurs pattes arrière, elles ressemblaient à un croisement entre une tortue et un lutin. Gourdin à la main, la ligne de petites créatures avançait vers nous, l’air empli de piaillement et d’appel au combat. Le kappa le plus près bondit en balançant son arme. Zacharie esquiva à temps, mais le déplacement le mit à portée d’un autre défenseur qui profita de l’occasion. Un coup de sabot partit en riposte et le kappa roula jusqu'au pied d’un arbre. Un cri de ralliement traversa le groupe et ils fondirent sur nous. Zacharie ne demanda pas son reste et s'élança au-dessus de leur charge. Le contrecoup de l’atterrissage manqua me projeter au sol. Au même moment, la porte de la cabane s’ouvrit et une silhouette féminine en sortit.
– Assez!
Les kappas sifflèrent de colère mais obéirent. Zacharie renâcla et
mit encore un peu de distance entre eux et nous, avant de faire face à la nouvelle venue. Sa chevelure rouge attirait le regard, si flamboyante que la couleur n’aurait pas pu être naturelle chez un humain normal. Son physique rappelait celui des gymnastes, compact et musclé. Les pattes d’oie au coin de ses yeux donnaient l’impression qu’elle avait la cinquantaine bien entamée.
– Cassie? demandai-je.
Ses sourcils, aussi rouges que ses cheveux, se haussèrent de
surprise.
– Et qui êtes-vous?
– Viviane Cormoran, et voici Zacharie, dis-je en tapotant l’épaule
de ma monture. Le conseil des Clans nous a envoyés veiller sur la collectivité de Ponik en son absence.
Je tendis une main vers Janie, toujours debout à côté de son quad.
– Janie en fait partie et nous avons trouvé cet endroit grâce à son
aide. Nous sommes à la recherche de Ponik.
Je me gardai de lui dire que le temps pressait, ne sachant pas trop
quelle relation elle entretenait avec le monstre lacustre. Elle soupira, les poings sur les hanches.
– Il n’est pas ici. J’ai bien peur qu’il ne soit mort.
Sur ces paroles, elle s’écroula.
OceanofPDF.com