Les vagues fugitives: Mystères et enquêtes surnaturelles (La Coureuse des grèves t. 2) (French Edition)
Chapitre 17
L’après-midi était bien entamé lorsque je rouvris les yeux. L’odeur
du café frais me chatouilla le nez, probablement la raison de mon réveil. Un bruissement discret me parvenait du rez-de-chaussée et je passai la tête au-dessus de la rambarde de la mezzanine pour voir Zacharie qui terminait une partie de jeu de cartes Solitaire. Il leva les yeux et sourit à ma vue. Je le rejoignis et me versai une tasse avant de m'asseoir à la table.
– Tu es mon héros, le remerciai-je soufflant sur le liquide.
– Florence a appelé pendant que tu dormais, dit-il en pointant mon
smartphone.
La culpabilité me figea sur place. J’avais promis de donner des
nouvelles, et d’un rebondissement à l’autre, ça m’était sorti de la tête.
– Est-ce que tout va bien au manoir?
– Oui, mais tu risques de te retrouver avec un surplus de galettes[21]
à ton retour. Florence et Ben se sont emballés.
Je clignai des yeux, à la fois effrayée et comblée d’avoir des amis
tels que le géant et la vieille dame. Après toutes ces années sur la route, j’avais oublié comme il est bon d’être bien entouré. Un sourire étira mes lèvres et je me penchai vers Zacharie.
– Ne t'en fais pas, tu pourras en rapporter chez toi.
Il me rendit mon sourire et jeta un coup d’œil à son smartphone.
– À cette heure, la microbrasserie doit être plutôt tranquille. On
devrait y aller avant le service du soir, si on veut discuter avec ce fameux Phil.
J’acquiesçai et terminai mon café. Zacharie prit les devants et sortit
démarrer le pick-up. Il avait eu la prévenance de placer mon manteau et mes bottes à proximité du foyer, mais la chaleur ne les avait pas suffisamment séchés pour que je puisse les porter. Hors de question de m’en passer vu la température. J'apportai les affaires au-dessus de l’évier et fermai les yeux. Je laissai libre cours à ma magie innée et l’envoyai à la rencontre de l’eau. Elle s’enroula autour de chaque goutte pour l’extirper des vêtements et la guider dans le lavabo. Au bout de quelques minutes, je secouai le tout, satisfaite, avant de les enfiler.
Dehors, le bleu du ciel pâlissait et la chaleur du soleil s’estompait
pour laisser la place à l’humidité et au froid. La neige couina sous mes pieds tandis que je verrouillais la porte du chalet. Je regrettais d’avoir perdu plusieurs heures d’ensoleillement, ce qui risquait de compliquer nos recherches, mais j’aurais été incapable de faire autrement.
La microbrasserie partageait le même stationnement que l’église et
quelques véhicules occupaient l’espace dans un joyeux désordre, une gracieuseté de la neige qui masquait les lignes. Zacharie stationna le pick-up à l’écart pour éviter de se retrouver coincé. Quoiqu’avec la grosseur de ses essieux, il aurait pu rouler sur le terreplein sans sourciller.
Aux côtés de Zacharie, je pris la direction du perron de l’ancien
presbytère. La porte rouge pompier de l’entrée contrastait avec la banalité de l’extérieur en brique. Un escalier d’une dizaine de marches menait à un portique aux colonnes blanches. À l’intérieur, le vestibule vitré donnait accès d’un côté au restaurant, et de l’autre à une série de cuves en acier inoxydable avec un panneau indiquant l’accès restreint.
Dans la section du restaurant, l’intérieur présentait un décor moderne,
avec un fini en faux bois de grange, et des luminaires au style néo-industriel. Un vaste tableau noir couvrait un des murs, annonçant les différentes sortes de bières disponibles. Le long comptoir de service formait un L, et de l'autre côté, un large escalier montait à l’étage. La rambarde rappelait les boiseries ecclésiastiques, et une corde en barrait l’accès.
Au fond, une femme seule griffonnait dans un calepin, sa bière
oubliée. Deux hommes d’une vingtaine d’années occupaient une autre table, leurs voix trop basses pour qu’elles nous parviennent. Derrière le bar, une serveuse replaçait des verres propres en prévision du service du soir. Elle sourit en avant de nous rejoindre.
– Une table pour deux?
– Je cherche Phil, lui répondis-je. On m’a dit que je pourrais le
trouver ici.
Avec une expression songeuse, elle étira le cou pour regarder du
côté des cuves.
– Je ne l’ai pas vu arriver. Attendez, je vais m’informer.
Elle se dirigea vers une porte ornée d’un hublot. Le temps que le
battant se referme, je devinai l’intérieur d’une cuisine. En attendant, je dénouai mon foulard et ouvris mon manteau, mon regard sur l’escalier menant à l’étage. Une laize dorée et bordeaux couvrait le centre des marches. Je me déplaçai de côté, curieuse d’entrevoir ce qui se trouvait en haut.
Un mouvement dans le vestibule attira mon attention au même
moment où la porte de la cuisine battait sur ses gonds. Un homme avec un long manteau gris franchit la porte et je reconnus la silhouette aperçue plus tôt ce matin. La serveuse s’exclama :
– Le voilà! Phil, ces gens aimeraient te parler.
Le visage du nouveau venu s’éclaira d’un sourire. Ses cheveux
bruns lui tombaient aux épaules en vagues souples. Entre ses sourcils droits et sa forte mâchoire, il aurait fait un parfait James Bond. Intrigant, sûr de lui, un peu trop charmant. D’ailleurs, il me rappelait quelqu’un. Je coulai un regard à Zacharie qui considérait le nouveau venu avec circonspection.
– Bien sûr, répondit Phil. Ce n’était qu’une question de temps.
Émilie, si tout est sous contrôle, je vais prendre quelques minutes avec nos nouveaux amis.
La serveuse sourcilla, aussi surprise que nous de notre statut, mais
elle hocha la tête avant de retourner à sa besogne. Phil la rejoignit de l’autre côté du bar et lui subtilisa deux verres. Il nous évalua de la tête aux pieds, puis il actionna les manettes pour tirer la bière.
J’échangeai un coup d’œil perplexe avec Zacharie avant de
m'approcher. Une salle à manger ne me semblait pas l’endroit idéal pour le genre de discussion que nous avions en tête. Au moment où j’ouvrais la bouche, Phil leva une main pour me demander de patienter. Il remplit le deuxième verre et les déposa sur le comptoir. Il pointa une noire à mon intention et une blonde pour Zacharie.
À mon haussement de sourcils, il hocha la tête et nous invita d’un
geste de la main à déguster. Un superbe col s’était formé à la surface de mon verre, crémeux à souhait. Je penchai la tête pour humer son contenu avant de boire. Le liquide tapissa ma langue d’un goût à la fois sucré et amer, rappelant un dessert au café.
– Stout à l’avoine : aussi sombre qu’un confessionnal, mais bien
plus agréable, avec des arômes de café et de caramel, annonça Phil.
– Un peu de vanille aussi?
Il inclina la tête avec déférence.
– Très équilibrée, le remerciai-je.
Il m’offrit un sourire satisfait avant de tourner son attention vers
Zacharie. Une fine couche de mousse recouvrait sa bière à la robe voilée jaune paille. Il prit une gorgée et son « hmmm » appréciateur sembla plaire à Phil.
– Une blanche Belge, aux arômes de blé, d’orange, de coriandre et
de gingembre, spécifia-t-il.
Ses explications terminées, il attrapa un autre verre pour se servir à
son tour. Émilie, qui passait juste derrière lui à ce moment, se pencha pour chuchoter d’un air conspirateur.
– Phil prétend qu’il a un don pour deviner la sorte de bière préférée
des gens.
– Ce n’est pas prétentieux si c’est vrai, répliqua-t-il du tac au tac.
La serveuse arqua un sourcil inquisiteur à notre intention. Je levai
mon verre en signe de respect.
– J’aurais choisi la même chose, confirmai-je.
Zacharie retroussa le nez lorsque nos trois regards se posèrent sur
lui.
– Non, je préfère les brunes et les rousses, ou encore les noirs.
J’aime mes bières avec du corps.
Émilie s'exclama et pompa l’air de son bras, victorieuse. Avec un
sourire fataliste, Phil balaya ses simagrées du revers de la main.
– La perfection n’existe pas, parait-il.
Sur ces mots, il contourna le bar et nous invita à le suivre. Il
décrocha le large cordon satiné et monta les marches au petit trot. Zacharie me consulta du regard et je haussai les épaules. Jusqu’à maintenant, Phil ne semblait pas hostile, tout au contraire, et je le voyais mal nous attaquer alors que ses employés et ses clients seraient à même d’entendre le chahut. Même si je le soupçonnais d’être la mystérieuse ombre qui nous suivait depuis la veille, l’intuition me poussait à croire que c’était de la curiosité et non de l’animosité. Après tout, Janie l’avait traité de commère.
Je montai les marches à un rythme mesuré pour ne pas renverser mon
verre et arrivai au palier. Un corridor traversait tout l’étage, avec des portes en caisson qui devaient dater de la construction du bâtiment. Une série de crochets occupait l’espace à gauche et le manteau de Phil y pendait. Tandis que Zacharie tenait nos verres, j’y accrochai nos manteaux. La voix de Phil nous parvint de la pièce suivante :
– Venez, venez.
Je franchis le seuil et me retrouvai dans un bureau moitié fouillis,
moitié salon. Le pupitre disparaissait sous des montagnes de documents. Des filières s’alignaient de chaque côté, chargées elles aussi de hautes piles. Plus près de nous, quatre petits fauteuils se faisaient face, avec une table basse au milieu. Phil passa devant moi et se laissa choir dans l’un d’eux.
Une odeur de cendre me chatouilla le nez. Je cherchai des yeux la
présence d’un foyer, mais n’en vis aucun. Puisque Zacharie patientait derrière moi, ce ne pouvait pas être l’odeur de sa magie. Je considérai Phil d’un œil nouveau. J'avais anticipé une autre créature aquatique, mais de toute évidence, Ponik faisait preuve d’ouverture d’esprit quant aux membres de sa collectivité.
Je pris place dans le fauteuil face à Phil, et Zacharie choisit celui à
mes côtés. Notre hôte croisa les jambes, sa cheville reposant sur son genou. Son pied se balança dans le vide à quelques reprises tandis qu’il nous étudiait.
– Je ne m’attendais pas vraiment à ça, dit-il.
Je haussai un sourcil moqueur.
– Moi non plus. D’ordinaire, les gens qui m’épient ne me servent
pas à boire.
À mes côtés, Zacharie se raidit. Il n’avait peut-être pas reconnu le
manteau gris, mais Phil éclata de rire, confirmant ma supposition.
– Je plaide coupable. Après la visite des Faoladh, je m’attendais à
ce qu’on nous envoie l’artillerie lourde. Vous savez, une grosse brute épaisse qui se fait un plaisir de défoncer les portes.
– Tu ne devrais pas rejeter cette possibilité trop vite, l’avertit
Zacharie.
Phil plissa les lèvres avec circonspection.
– Peut-être pas. Mais je peine à croire que la jolie nymphe ne serve
que de distraction. Laissez-moi deviner. Le conseil a pensé qu’une créature aquatique faciliterait la collaboration.
Je croisai les bras, à la fois amusée que le conseil soit aussi
prévisible, mais ennuyée d’être prise au dépourvu par ce singulier individu. L’expression de Phil s’empreint de compassion et il se pencha vers moi :
– Le problème, c’est qu’ils ont oublié qui nous chapeaute. Les
monstres lacustres sont tous des fripons et des maraudeurs. Ils aiment bien prétendre le contraire et se montrer sophistiqués lors de leurs sorties mondaines, mais laissez-les seuls dans leur carré de sable et ils vont préférer jouer aux pirates : il leur arrive de sauver la princesse, mais plus souvent ils coulent les bateaux ennemis après les avoir pillés.
Perplexe, je me donnai le temps de réfléchir à ses propos en prenant
une gorgée de bière. Je ne voyais pas très bien ce qu’il gagnait à nous peindre ce tableau de Ponik. Zacharie inclina la tête dans ma direction.
– Je crois que celui-ci souffre d’isolement, remarqua-t-il sur un ton
clinique. C’est peut-être moins dramatique que la perte de son glamour, mais on devrait signaler son état instable au conseil.
Je m’étouffai avec ma bière alors que l'expression de Phil tournait à
l’orage. Une main sur la bouche, je parvins à restreindre les dégâts à quelques gouttes et avalai enfin ma gorgée. Je m’éclaircis la gorge puis déposai mon verre avec un regard de réprimande à l’intention de Zacharie.
– L’expérience m’a appris que les démons sont en général imbus
d’eux-mêmes, signalai-je. Même si tu fais exception à la règle, je tiens à souligner que tu ne m’as pas fait une très bonne impression à notre première rencontre.
Le sourire revint sur le visage de Phil et sa posture se détendit.
– Je sens une histoire intéressante derrière cette pique.
– Que tu ne connaîtras jamais, coupa Zacharie.
Phil roula des yeux à l’animosité de mon compagnon, loin de s’en
offusquer. J’en profitai pour assouvir ma propre curiosité.
– Je ne pense pas que ce soit de l’instabilité plus que la
manifestation de sa véritable nature : une propension au secret, la manie de fureter partout, toujours un pas derrière le réel pouvoir. Juste assez en retrait pour jouer sur tous les tableaux sans attirer l’attention. Démon d’ombres?
Il posa une main sur son cœur et inclina la tête.
– Je suis démasqué.
– Quel rôle joues-tu dans la collectivité de Ponik? Janie a dit que tu
étais bavard, mais j’ai du mal à croire que ce soit désintéressé.
Un tic agita sa joue avant qu’il reprenne une expression agréable.
– Ah, Janie. Aussi dépourvue de bon sens qu’un caillou.
Mes yeux s’agrandirent à ces paroles peu charitables. Ces deux-là
ne s’aimaient pas particulièrement. À mes côtés, les doigts de Zacharie tambourinèrent sur les accoudoirs de son fauteuil, signe qu’il devait être arrivé à la même conclusion.
– Pourquoi nous aurait-elle dit que tu étais celui avec le plus de
raisons de faire disparaître Ponik?
La surprise traversa le regard de Phil, et je me mordis la langue
pour ne pas réagir au mensonge de Zacharie. Elle n’avait rien dit de tel, mais ce piège pourrait révéler une rivalité passée sous silence par l’hybride.
– Elle aura voulu détourner l’attention, mais j’avoue que c’est
inattendu de sa part.
– Pourquoi? le relançai-je comme il semblait absorbé par ses
pensées.
Il grimaça, les yeux sur son verre.
– Ponik et moi… Je suis à ses côtés depuis plus d’une centaine
d’années. À son arrivée, Janie a voulu s’attirer les faveurs de Ponik en utilisant, comment dire, ses atouts féminins? Lorsque ça n’a pas fonctionné, elle a jeté le blâme sur moi. Elle a longtemps été jalouse de notre relation, et même si je le regrettais, je ne pouvais pas y faire grand-chose. Ça s’est calmé depuis que Ponik lui a confié le projet du complexe plein air. Rien de mieux pour le moral que de se sentir utile.
Cette information dressait un portrait différent de la situation.
C’était la confirmation, s’il en fallait une, du tempérament volatile de Janie. Je doutais qu’elle soit capable de manigancer quoi que ce soit de plus évolué qu’une attaque bâclée, et je la voyais de moins en moins s’en prendre à Ponik volontairement. Je considérai Phil à la lumière de ses révélations.
– Ponik et toi, avez-vous eu des désaccords ou des disputes
récemment?
Il arqua un sourcil moqueur.
– Tu veux savoir si j’avais une raison de faire disparaître Ponik?
J’écartai les mains avec un sourire pincé, bien obligée de couvrir
tous les angles. Il soupira et se redressa dans son fauteuil.
– Il menait un projet avec lequel je n’étais pas entièrement
d’accord, mais je ne me serais jamais opposé. Il a toujours eu notre bien en tête.
– Janie a mentionné de récentes modifications faites par Ponik à ses
amarres au lac, remarqua Zacharie. Est-ce que c’est en lien avec son projet?
Phil acquiesça.
– Le reste de la collectivité est plus ou moins au courant, mais
Ponik souffre de l'équivalent surnaturel de la crise de la quarantaine. La notion de sa propre mortalité s’impose un peu plus chaque jour, et il pense à ce qu’il laissera dans ce monde à son départ.
– Quoi, comme un monument? Ou des archives?
Les monstres lacustres avaient la réputation de fouiner partout; ça
tomberait sous le sens qu’ils colligent ces informations pour la postérité. Ou pour les utiliser comme levier de chantage au besoin. Phil secoua la tête avec un sourire en coin.
– Non, ses visées sont bien plus... fondamentales. Il veut une
progéniture.
Je clignai des yeux. Zacharie s’agita dans son fauteuil.
– Je n’ai jamais croisé de monstres lacustres femelles, dit-il
circonspect.
– C'est qu'il n’y en a pas au Québec, expliqua Phil. D’où le
branlebas de combat pour en attirer une jusqu’ici.
J’essuyais la condensation sur mon verre en réfléchissant aux
implications de cette découverte. Une de ces femelles avait peut-être enjoint Ponik à lui rendre visite. Les possibilités se multipliaient à partir de là : la femelle pouvait avoir pris ombrage de ses avances et le lui faire payer. Ou Ponik avait rencontré un obstacle en chemin qui avait retardé son retour, ou pire, causé sa perte. Plus j’en apprenais, moins je m’approchais du but.
– Sais-tu qui Ponik courtisait? demandai-je.
Phil grimaça.
– Je n’avais pas très envie que Ponik me parle de cet aspect de son
projet, donc non.
Mes épaules s’affaissèrent à ce cul-de-sac. Une étrange lueur
traversa le regard de Phil et il s’avança sur le bout de son siège.
– Je peux t’indiquer où trouver l’information.
J’attendais la suite, mais il se contenta de me fixer avec une
intensité dérangeante. Je déposai mon verre et m’essuyai les mains sur mon pantalon. Zacharie ne sembla pas apprécier l’attitude de Phil non plus et il intervint sur un ton presque menaçant :
– Nous te serions reconnaissants de ton aide.
Phil détourna son attention de moi quelques secondes pour lancer
un rapide coup d’œil à Zacharie.
– Le souci, c’est que je ne vois pas l’urgence de la situation.
D’après moi, Ponik va réapparaître dans quelques jours et se moquer de notre angoisse collective.
Je fronçai les sourcils.
– Certains membres de votre collectivité souffrent de sa disparition.
Ce n’est pas un motif suffisant pour participer aux recherches?
Phil haussa les épaules et s’affala dans son siège, mais sa
nonchalance ressemblait à un déguisement assemblé avec soin.
– Ce n’est pas sa première absence prolongée impromptue. Nous
avons encore quelques jours avant que la situation dégénère au-delà du point de non-retour.
L’indignation bouillonna dans ma poitrine. Comment pouvait-il
traiter les siens avec autant d’insouciance? À mon tour, je m’avançai dans mon fauteuil et le foudroyai du regard.
– Dans quelques jours, je serai de retour chez moi et je n’aurai
aucun moyen de vous venir en aide. Je suis ici aujourd’hui et maintenant.
Il leva le nez vers le plafond et fit mine d’être absorbé par ses
réflexions. Zacharie gronda, les poings serrés.
– Tes petits jeux ne nous intéressent pas. Viens, ajouta-t-il à mon
intention. On trouvera quelqu’un d’autre pour nous aider.
Phil lui envoya un regard pointu.
– Ah, vous les démons inférieurs, vous n’avez aucun flair
dramatique.
Le temps que je cligne des yeux et Zacharie avait attrapé Phil par le
col de sa chemise. Le tissu craqua et un sourire suffisant étira les lèvres de Phil malgré sa position délicate.
– Je peux te faire une démonstration de mon « infériorité » avec
plaisir, gronda Zacharie avec mépris.
– Merci pour cette généreuse offre, mais mon cœur appartient déjà
à un autre.
Phil termina sa phrase sur un clin d’œil et Zacharie le repoussa d’un
geste brusque avant de s’éloigner. Il s’arrêta en retrait derrière mon fauteuil, les bras croisés et l’expression fermée. D’accord... Je m’éclaircis la gorge, incertaine de ce dont je venais d’être témoin. Je savais que les chevaux-bâtisseurs appartenaient à une sous-catégorie de démon, mais je n'avais pas eu de raison de croire jusqu’à maintenant que le « sous » posait problème.
Je me levai, les lèvres pincées par la résignation. Si je n’aimais pas
laisser l’orgueil dicter nos recherches, je ne voulais pas non plus obliger Zacharie à subir une situation toxique. J'inclinai la tête vers Phil dans un effort de politesse.
– Merci pour la bière...
Ce fut à son tour de bondir sur ses pieds.
– Un échange.
Je fronçai les sourcils, incertaine de comprendre. J’allais refuser
lorsque je remarquai le léger tremblement de ses mains.
– Quel genre d’échange?
Son regard glissa vers Zacharie posté à nouveau dans mon dos,
mais il reporta très vite son attention sur moi.
– Je t’indiquerai où se trouve l’antre de Ponik, en échange d’un
souvenir.
– On a déjà fait le tour de sa maison.
Phil secoua la tête.
– Sa résidence et son antre sont deux choses différentes. La
première sert de couverture, tandis que l’autre est le cœur de son lien avec le lac. Il y garde les trésors amassés au fil du temps. Et probablement toute l’information sur ses démarches pour trouver une compagne.
Je pivotai vers Zacharie pour le consulter. Ses yeux croisèrent les
miens et j’y lus l’hésitation. Phil demandait un souvenir en échange. Je n’y voyais pas vraiment de mal. Lui raconter une histoire me semblait peu risqué. Je reportai mon attention sur Phil et acquiesçai.
– C’est d’accord.
La tension quitta les épaules de Phil. De toute évidence, malgré les
« petits jeux » dont l’avait accusé Zacharie, cet échange lui tenait à cœur. Il avança d’un pas et tendit la main vers moi. Zacharie s’interposa à nouveau.
– Je te donnerai le souvenir.
Phil plissa les yeux et laissa retomber sa main.
– Tu sais bien que ce n’est pas ainsi que ça fonctionne. Zacharie se raidit, prêt à bondir. Je posai une main sur son bras. La
fébrilité qui vibrait dans ses muscles me surprit et je resserrai ma prise. Nous étions sur une bonne piste, et je ne voulais pas perdre ce filon sous prétexte que les deux démons réagissaient comme des poissons Betta dans un bocal. Zacharie appuya sa main sur la mienne et tourna le dos à Phil, puis il pencha la tête vers moi et chuchota :
– Il veut se nourrir. Ce n’est pas qu’un souvenir qu’il souhaite
obtenir. En tant que démon d’ombres, il se gorge des émotions causées par les expériences les plus sombres de ses victimes.
Mes yeux s’écarquillèrent à cette information. Je savais que les
démons se nourrissaient de l’énergie des humains, mais la mécanique du processus m’échappait. Si Phil refusait les souvenirs de Zacharie – et je ne doutais pas un instant que ce dernier détienne une réserve impressionnante de mauvaises expériences – cela voulait-il dire qu’il ne pouvait pas se nourrir de l’un de ses semblables? Le doute s’insinua et je fronçai les sourcils.
– Est-ce que je vais perdre le souvenir s’il s’en nourrit?
La voix de Phil me répondit et j’étirai le cou pour le voir par-dessus
l’épaule de Zacharie.
– Non, il ne s’agit pas de possession, mais bien du ressenti.
Zacharie inclina la tête et je plongeai dans ses yeux bruns
mouchetés d’ambre. L’inquiétude y était palpable, avec une bonne dose de colère : la première pour moi, et la seconde dirigée vers Phil.
– Tu devras revivre ce souvenir, avec tout ce que ça implique.
Si certains événements m’avaient profondément marquée, je faisais
toujours de mon mieux pour vivre l’instant présent. Le passé nous influençait mais ne nous définissait pas. Ressasser les moments les plus sombres de mon existence ne pouvait pas changer qui j’étais en cet instant. J’inspirai un bon coup et contournai Zacharie pour me placer devant Phil.
– Allons-y.
Le sourire de Phil témoigna plus d’une faim dévorante que d’une
quelconque joie. Il tendit les paumes vers le haut et j’y glissai mes mains en vitesse, avant de changer d’idée. Ma vision s’obscurcit et je me retrouvai sous un ciel étoilé dans une plaine sombre. Les points lumineux fondirent sur moi à toute vitesse.
Mon souffle se coinça dans ma gorge tandis que des milliers de
souvenirs me frôlaient. Pour chacun, des éclats de voix me parvenaient, la mienne ou celles des personnes croisées au fil du temps. Chaque contact déclenchait une minuscule explosion, m’éclaboussant des émotions liées à ce moment. Joie, colère, chagrin. Autant de gouttes d’eau qui m’aspergeaient en succession rapide.
– Voyons voir, chuchota Phil dans mon oreille.
Je pivotai, mais il n’était nulle part en vue. Mon mouvement
accéléra la vitesse des impacts et je me retrouvai bombardée de milliers de gouttelettes. L’une d’elles me percuta en plein cœur. Une vague sombre m’emporta vers le fond, à cette terrible journée où ma vie avait explosé, deux ans plus tôt, dans tous les sens du terme. La douleur et la peur se mêlaient à cette déflagration.
– Mmm, non, ce n’est pas ton pire souvenir, commenta Phil.
Le goût amer de la bile recouvrit ma langue sous le coup de la
colère. Ce moment avait éclaté une vie de certitudes. De quel droit osait-il le repousser du revers de la main? Avant que j’aie le temps de reprendre le contrôle de mon corps pour lui donner le fond de ma pensée, une deuxième vague me percuta de plein fouet.
– Oh, parfait.
Je sombrai avec horreur en direction de cette autre journée décisive.
Je griffai la nuit autour de moi pour y trouver une prise et me sauver de ce gouffre. Trop tard.
***
Je monte sur le trottoir en bois avec soulagement. L’épaisseur de
mes semelles laisse à désirer et j’ai senti chaque caillou entre ma maison et le village. Je salue un passant de l’autre côté de la rue, un des pêcheurs que je croise souvent sur la grève. Il soulève sa casquette et poursuit son chemin sans rien dire. Le sourire aux lèvres, je me rends jusqu’au magasin général et pousse la porte. La clochette tinte au-dessus de ma tête et l’odeur si particulière des épices emplit mon nez. J’inspire avec plaisir en étudiant les étalages : une cargaison de pommes de terre attend dans un coin, plusieurs cageots de maïs et de courges s’alignent en face, les bocaux d’épices au mur débordent de promesses.
Alors que je me dirige vers la section réservée aux articles de maison,
la porte s’ouvre avec un violent fracas. Une jeune femme à la chevelure frisottée entre dans la boutique et je reconnais la belle Lison. J’avance vers elle avec un sourire. Hier, sur la plage, son homme m’a échangé une
barbotte[22] bien dodue contre une de mes breloques. La broche fleurie ira à ravir à Lison et je suis impatiente de savoir ce qu’elle en a pensé. Elle m’apostrophe avant même que je la salue.
– Toi ma petite vlimeuse[23].
L'insulte me prend de court. Nous n’avons pas l’occasion de
discuter bien souvent, mais nos interactions ont toujours été cordiales. Je ne comprends pas ce revirement de ton.
– Lison, ça ne va pas?
Sa robe ample ne suffit plus à dissimuler la rondeur de son ventre,
et je crains qu’il ne soit arrivé quelque chose au bébé. Si près du terme, elle devrait se reposer. Je ne peux pas ouvertement lui offrir mes pouvoirs de guérison, mais peut-être que je pourrais l’aider en douce si elle me laisse approcher.
– Viens pas jouer les innocentes, contre-t-elle. Tu as séduit mon
homme.
Je manque lâcher mon panier de surprise.
– Quoi? Non, jamais...
Elle avance vers moi et je recule jusqu’à heurter un présentoir. Je
rattrape de justesse un pot de conserves avant qu’il ne s’écrase au sol. Je fais face à Lison à nouveau, pour la rassurer, mais elle repart sur une tirade, son doigt sous mon nez.
– Depuis hier qu’il ne parle que de toi. Il veut nous laisser, les
enfants et moi, pour partir vivre avec toi. Comment as-tu osé détourner un homme marié de sa famille?
Je bafouille, stupéfaite. Un homme élancé sort de l’arrière-
boutique pour s’interposer. Il porte la même chemise blanche protégée d’un tablier noir que tous les jours. Augustin apporte autant de soin à son apparence qu’à celle de son magasin.
– Viviane, je pense que ce serait préférable que tu partes.
– Mais...
Je tends une main vers les étalages. Ma visite d’aujourd’hui n’a
rien de frivole. J’ai grand besoin de mèches pour mes bougies, ou sinon l’hiver sera long. Mon regard revient vers Lison qui pleure maintenant à chaudes larmes.
Augustin attrape mon bras et m’escorte jusqu’à la porte. De retour
sur le trottoir, je reste figée de stupeur. Que s'est-il passé entre le moment où j’ai troqué la broche et celui où Galien est rentré à sa chaumière? Lorsque nous nous sommes dit au revoir, il marchait d’un pas léger, tout heureux à l’idée d’offrir la broche à sa bien-aimée.
Confondue, je reprends ma route en direction de la couturière. Elle
pourra sûrement me vendre un peu de coton pour mes mèches. Je traverse la rue pour me rendre à sa boutique. Par la grande baie vitrée, je la vois s’affairer à la table de découpe. Elle lève les yeux vers moi et je lui envoie un salut de la main. Son expression se métamorphose et elle bondit pour tourner la pancarte « Ouvert » du côté « Fermé ». Elle tire sur les rideaux puis le verrou de la porte s’enclenche avec un clic sonore.
Prise au dépourvu, je pivote sur moi-même, à la recherche de ce qui a
bien pu l’effaroucher de la sorte. Plus loin dans la rue, deux vieilles dames me toisent, leurs têtes rapprochées. Lorsqu’elles croisent mon regard, elles se marquent du signe de croix et s’éloignent en hâte.
Le retour à ma chaumière me parait interminable. Mon panier pèse
une tonne dans mes mains malgré le fait qu’il soit horriblement vide. Ce soir-là, je mange un morceau de pain en regardant le coucher de soleil parer les nuages de rose et de mauve. Je me repasse sans cesse ma discussion avec Galien. Je n’ai jamais tenu de propos pouvant être mal interprété : nous ne parlons toujours que de Lison et de leurs deux enfants en plus de celui à naître. À son arrivée sur la plage, j’étais penchée au-dessus d’une flaque de marée. Quelques poissons y tournaient rond et j’avais chanté pour les faire valser en rythme.
Je me fige en réalisant la source de cette mésentente : pour charmer
les poissons et les oiseaux, je fredonnais des airs bien connus. Galien a-t-il entendu ma voix? Mon charme a-t-il pu le toucher sans que je m’en rende compte? D’habitude, les poissons se débarrassent avec aisance de l’influence de mon charme. Avec un peu de chance, Galien sera revenu à lui-même demain. Sinon, j’irai le voir et je tenterai de le départir de toute magie résiduelle.
Soulagée d’avoir trouvé une solution et bien décidée à ne pas aller
au lit d’humeur morose, je sors et emprunte le chemin qui mène au rivage. J’ai tout juste franchi le dernier affleurement rocheux qu’un bruit attire mon attention. Je me tourne à temps pour voir une silhouette me sauter dessus. Un cri m’échappe alors que je lève les mains pour protéger ma tête.
Une paire de bras enserre ma taille puis un sac de jute me recouvre le
haut du corps. Une odeur de pommes de terre assaille mon nez. Je me débats à grands coups de pied et des grognements fusent de part et d’autre. Je tends mes sens vers le rivage tout près et j’appelle l’eau à ma rescousse. Des rigoles glougloutent à proximité au fur et à mesure qu’elles se rallient dans ma direction. En attendant d’en avoir assez pour embusquer ces brigands, je secoue mes épaules pour me débarrasser de l’étau qui me retient prisonnière et je sens la résistance céder.
– Envoye, attache-la! Vite.
Je me fige en reconnaissant la voix de Suzette, la sœur de Lison.
Que fait-elle ici? Pourquoi me veut-elle du mal? Mes assaillants profitent de ma surprise pour passer une corde autour de mon corps. Je reprends mes efforts pour me libérer, mais il est trop tard. Je tombe au sol et des coups de pied se mettent à pleuvoir de toute part. Des cris furieux ponctuent chaque impact. Des voix de femmes. Pleines de rancœur. Infusées de malveillance.
Je leur crie d’arrêter.
Je les implore de me relâcher.
Je leur promets mer et monde si elles me laissent tranquille. Chaque supplique obtient une insulte en réponse : briseuse de
ménage, aguicheuse, ensorceleuse. Mes agresseurs m’accusent d’avoir détourné leurs hommes de la voie de Dieu, d’avoir utilisé mes charmes pour les éloigner de leurs épouses. Un par un, les mots me poignardent dans le cœur. Ces femmes que j’avais considérées comme mes amies se retournent contre moi sans même me laisser la chance de me justifier. Aucun appel, aucune grâce.
Car il m’aurait été si facile de leur expliquer : je croise leurs maris,
leurs frères et leurs fils chaque jour sur la grève. Je leur demande des nouvelles d’elles, je m’informe des naissances et des décès, je leur suggère
des remèdes ou des petites attentions pour leurs blondes[24]. Je n'ai jamais eu aucune visée sur leurs hommes. Mon affection pour elles a teinté chacune de mes interactions avec eux.
La douleur finit par oblitérer toutes les sensations, de même que la
notion du temps. Je n’ai plus la force d’esquiver les coups. L’eau frémit tout autour de moi, inquiète. Je ne peux pas la rassurer. Après toutes ces années à danser ensemble, elle ne comprend pas ce qui se passe. Moi non plus.
Je les entends batailler avec quelque chose de lourd, mais la poche de
jute me recouvre toujours la tête. Je suis soulevée et déposée sur une surface dure. Je gémis aux éclairs de douleur qui traversent mes membres. Un battant en bois claque au-dessous de ma tête et je sursaute. Mes pieds et ma tête heurtent des parois. Un cliquetis résonne tout près et je réalise la gravité de ma situation : elles m’ont enfermée dans une malle.
Je crie lorsque ma prison tangue. Je suis ballotée d’un sens et de
l’autre. Pendant un bref instant, je reste suspendue dans le vide puis un impact m'envoie percuter le couvercle de la malle. La panique m’envahit au clapotis des vagues sur les parois en bois. Je me débats sans tenir compte de la douleur.
L’humidité traverse mes vêtements et je me raidis au contact froid de
l’eau. Je la supplie de m’aider. En réponse, elle s'engouffre dans le caisson plus vite. La pression augmente de part et d'autre de la malle. Je transmets à l’eau mon besoin de respirer, je lui demande qu’elle m’apporte de l’air, mais le niveau ne fait que monter encore plus.
Jusqu’à ce que je sois submergée.
Dans l’obscurité, la douleur et le froid déchiquètent mon corps et
mon esprit jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien.
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