Les vagues fugitives: Mystères et enquêtes surnaturelles (La Coureuse des grèves t. 2) (French Edition)

Chapitre 11

La poissonnerie se situait tout près, et nous étions déjà passés

devant à deux reprises depuis notre arrivée la veille. Le petit bâtiment gris partageait un stationnement avec un salon de coiffure. L’affichage dans les fenêtres devait bien remonter aux années 90, leurs couleurs criardes délavées par le temps. Sur la porte vitrée, le logo de l’entreprise rappelait celui de la ville, encore avec cette crête reptilienne.

Selon mon expérience, la plupart des créatures surnaturelles dont la

longévité surpassait celle des humains péchaient par orgueil un jour ou l’autre et causaient leur propre perte. Je venais de fêter mon cent cinquantième anniversaire, et chaque année, je mettais un point d’honneur à tenir ma vanité sous contrôle. L’ego de Ponik se devinait dans l’extravagance du logo. Zacharie tira sur ma manche pour attirer mon attention, puis il inclina la tête vers le côté du bâtiment.

– Je vais faire le tour. Je te rejoins dans un instant.

J’acquiesçai avant de me rendre à la porte du commerce. Une

clochette tinta lorsque je passai le seuil. L’odeur salée du poisson se mélangeait à celle des produits d’entretien. Le carrelage brun rutilait de propreté, même s’il datait encore plus que les affiches. Le local courait sur la longueur, avec des étagères remplies de condiments et d’articles de cuisine d’un côté et un comptoir réfrigéré de l’autre. Différentes coupes de poissons reposaient sur la glace d’un blanc immaculé, avec certains espaces encore vides.

Un jeune homme me tournait le dos, occupé à déplacer des casseaux,

mais il pivota pour me faire face dès qu’il eut déposé sa charge. Ses cheveux blonds balayaient son front et il les repoussa d’un geste de tête. Il portait une veste matelassée typique des gens qui vont et viennent dans un frigo à longueur de jour. Il m’offrit un sourire gêné et s’avança jusqu’au comptoir pour me saluer.

– Il est encore tôt et je n’ai pas fini de déballer la commande,

s’excusa-t-il. Si jamais vous ne voyez pas ce que vous cherchez, je le mettrai de côté et vous pourrez repasser plus tard.

Je lui rendis son sourire.

– En fait, je cherche Jacques Duval.

Ses épaules se crispèrent et il recula d’un pas, même si son

expression affable tenait bon.

– Il n’est pas là. Voulez-vous que je lui transmette un message?

– Quand l’as-tu vu pour la dernière fois?

Il s’humecta les lèvres et jeta un coup d’œil à la porte qui menait à

l’arrière-boutique. Considérant ma rapidité innée, je serais en mesure de le rattraper s’il piquait une course – si j’arrivais à passer le comptoir sans encombre – mais j’espérais discuter avec lui.

En raison de la vocation du commerce, le taux d’humidité dans l’air

dépassait la norme, assez pour jouer en ma faveur. Je poussai mes sens tout autour de moi. Ma magie ruissela de part et d’autre et confirma que l’endroit était aussi banal qu’il le paraissait. Seuls deux points lumineux réagissaient à mon contact; Zacharie et lui étaient les uniques créatures surnaturelles des environs. Ce qui n’avait rien de surprenant. À la place de Ponik, j’aurais également embauché un des membres de ma collectivité pour travailler dans mon entreprise.

J’inspirai, mais avec la distance entre nous et toutes les odeurs de la

poissonnerie, je n’étais pas en mesure d’identifier sa véritable nature. J’activai mon charme dans l’espoir de l’apaiser.

– Ton aide me serait d’une grande utilité pour retrouver monsieur

Duval.

L’onde de calme l’atteignit, mais plutôt que de le détendre, il tourna

les talons pour courir en direction de l’arrière-boutique. Je bondis, prête à sauter par-dessus le comptoir réfrigéré, mais la poursuite prit fin aussitôt : le commis s’était figé dans le cadre de porte. Il fit marche arrière, les mains écartées, et Zacharie apparut, lui bloquant le passage.

– Nous ne te ferons pas de mal, mais nous avons besoin que tu

répondes à nos questions, dit-il.

Le commis pivota pour nous avoir tous les deux dans son champ de

vision. Je reculai d’un pas à mon tour pour éviter qu’il se sente pris au piège – même si c’était un peu le cas. Un frisson agita ses membres et une lueur bleutée miroita sur sa peau, dévoilant un motif d’écailles à peine perceptible. Il se raidit, les poings serrés à ses côtés. Cela n’augurait rien de bon. Peut-être que des présentations le distrairaient de sa panique :

– Je suis Viviane Cormoran, et voici Zacharie Morgan. Quel est ton

nom?

Il cligna des yeux et une membrane verticale cilla, ne laissant aucun

doute sur sa nature surnaturelle. Soit l’absence de Ponik lui rendait la tâche difficile, soit le stress malmenait la maîtrise de son glamour. Je fis appel à nouveau à mon charme et insufflai toute la sérénité possible dans la vague suivante. Ses épaules se détendirent enfin et une expression rêveuse traversa son visage. Avais-je utilisé trop de puissance?

Derrière lui, la présence de Zacharie flamba sur mon radar interne. Je

n’avais pas dirigé l'envoûtement à son intention, mais sa magie réagissait comme un poisson devant l’appât, un peu méfiant, mais curieux de goûter. Je rappelai mon charme vers moi, espérant en atténuer les effets aussi bien sur ma cible que sur Zacharie. Le commis se ressaisit et répondit :

– Je m'appelle Fred.

J’inclinai la tête en guise d’encouragement.

– Est-ce que tu sais où se trouve monsieur Duval? demandai-je.

Il se balança d’un pied à l’autre.

– Ça dépend. Qu’est-ce que vous lui voulez?

Je plissai les yeux en considérant sa non-réponse. Une créature

aquatique, avec assez de glamour pour tenir un emploi, dont la véritable apparence se composait d'écailles bleutées, avec des tendances évasives? Les possibilités s’amenuisaient.

– Nous avons essayé de rejoindre monsieur Duval à plusieurs

reprises, sans succès, expliquai-je. Tu es bien placé pour comprendre les implications si son absence devait se prolonger.

Il croisa les bras.

– Ça ne vous regarde pas.

Là-dessus, je devais lui concéder le point. La limite entre

l’ingérence et la sollicitude se révélait assez mince. Puisque j’avais accepté la mission confiée par le conseil, je campais du côté de la prudence.

– « La seule chose qui permet au mal de triompher est l'inaction des

hommes de bien », citais-je.

Fred inclina la tête en considérant mes paroles.

– Sais-tu où est monsieur Duval? insistai-je.

Fred se mordit les lèvres et son regard méfiant alterna entre

Zacharie et moi.

– Et si je le sais?

– Alors j’aimerais vraiment que tu me le dises.

J’accompagnai mon affirmation de toute la persuasion à ma

disposition. Sans avertissement, le pouvoir obscur bondit pour prendre la place de mon charme habituel. La rapidité de son intervention me prit au dépourvu et je le sentis s’enrouler autour du pauvre commis. Consternée, je tentai de repousser la marée noire pour qu’elle retourne dans sa cachette, mais on aurait dit que j’avais marché sur un monticule de boue : le pouvoir déborda de chaque côté, échappant à mon contrôle pour se répandre tout autour de moi. Un spasme secoua le corps de Fred, balloté par le dédoublement de ma magie. Il se ramassa sur lui-même, prêt à bondir à nouveau, peu importe les obstacles sur son chemin. Zacharie l’arrêta d’une main levée :

– Fossegrim.

Fred se figea et la membrane recouvrit une fois de plus ses yeux

une fraction de seconde. Zacharie avait-il vu juste? Les Fossegrims désignaient des trolls d’origine scandinave avec une affinité pour l’eau. Ils appartenaient aux Faes inférieurs, mais leur capacité à envoûter leurs victimes par la musique rappelait celle de certains démons. En raison du côté élitiste de ces derniers, personne n’avait jamais osé chercher de racines communes entre les Fossegrims et les démons.

Zacharie avança, obligeant Fred à se plaquer contre le comptoir.

– Réponse pour réponse, offrit-il. Pose ta question et réponds à la

mienne.

Le regard de Fred glissa vers la porte, mais la curiosité avait envahi

son visage à la proposition de Zacharie. Il se lécha les lèvres à nouveau avant d’inspirer un bon coup.

– Une énigme pour un mystère, alors.

Il acquiesça à ses propres paroles puis il frotta ses mains.

– Qu’ont en commun la lettre A et une île?

Zacharie fronça les sourcils et je levai la main. On m’avait déjà

servi cette devinette lors de mon passage dans les Caraïbes. Fred plissa les yeux à mon intention et je répondis :

– Les deux sont au milieu de l’eau.

Fred retroussa les lèvres en une grimace dégoûtée.

– J’aurais dû choisir quelque chose de plus difficile. Pose ta

question, dit-il à Zacharie.

– Où est-ce qu’on peut trouver Ponik?

Une lueur défiante traversa le regard de Fred alors qu’il répondait :

– On peut le trouver au bord du lac chaque jour, on peut le trouver

ici tous les midis, on peut le trouver à sa résidence le soir.

Le visage de Zacharie se crispa.

– Ne joue pas au plus malin, le prévint-il. Ce n’est qu’une question

de temps avant que tu ne sois plus en mesure de t'occuper de la boutique. Tu ne pourras pas servir ta clientèle humaine si ton glamour ne tient pas.

Fred détourna la tête avec une expression obstinée.

– Je t’ai offert une énigme pour un mystère, expliqua-t-il. Je ne t’ai

pas offert d’y répondre.

Un grondement de frustration échappa à Zacharie. J’avançai d’un

pas et étirai mon charme à nouveau.

– Nous sommes les seuls renforts que vous obtiendrez, précisai-je.

Le conseil des Clans a été informé du problème et on m’a demandé de jeter un coup d’œil en attendant l’éventuel retour de Ponik. Personne ne le cherche. Personne, à part nous. 

L’inquiétude envahit ses traits et ses épaules s’affaissèrent en signe

de reddition.

– Je ne sais pas où il est. Aucune d’entre nous ne le sait.

– Nous allons faire de notre mieux pour rétablir la situation, promit

Zacharie. Sais-tu si Ponik avait des ennemis?

Fred grimaça.

– Il a un don pour énerver les gens, surtout les vieilles dames du

comité des loisirs de la ville.

J’échangeai un regard résigné avec Zacharie avant qu’il pose une

autre question :

– A-t-il mentionné un déplacement dans les dernières semaines ou

avait-il une raison de s’absenter?

Fred secoua la tête. Quelques questions supplémentaires révélèrent

que leur relation se limitait à la poissonnerie et à sa gestion. Nous allions avoir besoin d’une source d’information nous permettant de retracer les allées et venues de Ponik avant sa disparition. J’avançai d’un pas vers le comptoir.

– Peux-tu nous fournir son adresse personnelle?

La méfiance refit surface dans le regard de Fred.

– Je pourrais, dit-il.

Ma patience s’évapora et je poussai sur mon charme.

– Donne-nous son adresse.

Une fois de plus, le pouvoir obscur prit les devants pour supplanter

ma magie de nymphe. Il s’abattit sur Fred comme le ressac, éclaboussant tout sur son passage. Le Fossegrim cligna des yeux, sa volonté balayée par la force de l’assaut. Il débita un numéro et un nom de rue que je m’empressai de noter sur mon smartphone.

– Merci, dis-je en me mordant les lèvres pour ne pas m’excuser et

dévoiler ma perte de contrôle momentanée.

Fred acquiesça, toujours sonné. Zacharie lui tapota l’épaule avant

de lui tendre une carte professionnelle.

– Appelle-moi. Pour quoi que ce soit. S’il y a des ennuis pour l’un

d’entre vous, ou si vous obtenez des nouvelles de Ponik. D’accord?

Le Fossegrim prit la carte avec un air songeur. Je n’avais pas pensé

à donner nos coordonnées, mais après tout, Zacharie avait plus l’habitude que moi de venir en aide à des surnaturels récalcitrants. Je passai la porte et avançai jusqu’au milieu du petit stationnement sous prétexte d’étudier les environs.

En réalité, j’avais besoin de m’aérer l’esprit. Après sa nouvelle

frasque, le pouvoir obscur avait repris sa position usuelle, aussi paisible qu’un étang par une nuit d’été. La frustration me donnait envie d’y jeter les plus gros cailloux pour y troubler la surface, mais je doutais d’apprécier les conséquences. Jusqu’à maintenant, ses manifestations se résumaient à transmuter certains objets, à créer des illusions ou à les briser. C’était une première qu’il supplante mon charme. D’autant que la différence m’inquiétait : là où le charme incitait, le pouvoir obscur oblitérait la volonté de sa cible pour ne laisser qu’une marionnette.

Le pouvoir obscur se manifestait depuis plusieurs années, mais jamais

aussi fréquemment. Je ne savais pas comment l’encourager à rester passif, ni même si c’était possible. Un soupir pensif m’échappa tandis que Zacharie me rejoignait. Nos souffles respectifs s’élevaient en volute blanchâtre dans le soleil du matin. Je pivotai pour lui faire face, curieuse.

– Comment as-tu deviné qu’il s’agissait d’un Fossegrim?

– Dès que j’ai été assez près de lui, il a remarqué que j’étais un

surnaturel, alors je me doutais qu’il ne pouvait pas s’agir d’un mage ou d’un sorcier.

J’acquiesçai : puisque ces deux castes avaient besoin d’activer la

magie pour l'utiliser, ils n’avaient pas une conscience instinctive de la nature d'autrui. Plus une créature surnaturelle incarnait sa magie, plus elle avait de la facilité à ressentir sa proximité et à l’identifier. De toutes les créatures surnaturelles, les Faes possédaient la plus grande acuité. Zacharie manifestait sûrement une sensibilité plus accrue sous sa forme de cheval-bâtisseur que sous sa forme humaine.

– Mais il aurait pu être n’importe quel autre type de Fae, le

relançai-je.

Zacharie grimaça.

– Il avait les paumes palmées? D’accord, je confesse : je l’ai déjà

croisé. C’était probablement avant qu’il rejoigne Ponik, pendant que je servais la Dame blanche. Il n’était pas ma... priorité à ce moment, alors je ne me suis pas attardé sur lui, mais son glamour est identique à celui de l’époque.

Je me demandai, non pas pour la première fois, ce que Zacharie

avait fait au service de la puissante enchanteresse. Certains sujets faisaient remonter à la surface trop de souvenirs douloureux, aussi chassai-je cette interrogation. Je me concentrai plutôt sur ce premier contact avec la collectivité de Ponik.

– La résistance de Fred le rend un peu suspect, non?

Zacharie pinça les lèvres en réfléchissant, puis il secoua la tête.

– Non, je pense que c’est de la peur. Mais dans le doute, on

reviendra le questionner.

La peur pouvait mener à la violence, et je parlais par expérience.

Malgré sa réserve à nous répondre, Fred n’avait pas fait preuve d’agressivité, ce qui jouait en sa faveur. Il serait toujours opportun de revisiter cette théorie si aucune autre piste ne débouchait.

– Allons jeter un coup d’œil à la résidence de Ponik, suggérai-je en

secouant mon smartphone.

Pendant le petit déjeuner, je nous avais donné le week-end pour

arriver à un résultat, mais considérant l’érosion du glamour du Fossegrim, nous n’avions peut-être pas autant de temps devant nous.

 

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