Les vagues fugitives: Mystères et enquêtes surnaturelles (La Coureuse des grèves t. 2) (French Edition)

Chapitre 24

Avec une bonne inspiration, je repoussai mes craintes et reportai

mon attention sur Janie.

– Si tu veux bien jouer les interprètes encore un peu, j’aimerais

retourner dans l’antre de Ponik.

Elle secoua la tête.

– J’ignore son emplacement.

Puisque Zacharie ne pourrait pas lui servir de guide une fois

camouflé, je lui donnai les indications jusqu’au golf, là où nous pourrions nous rejoindre sans risquer d’attirer la curiosité des humains. Elle démarra le quad tandis que Zacharie reprenait sa forme équine. Je sautai sur son dos et au bout de quelques foulées, le picotement habituel du camouflage magique me recouvrit. Zacharie resta derrière le quad, au cas où.

Je me laissai bercer par la cadence du cheval tout en passant en revue

les informations révélées par Cassie. La situation dans laquelle elle se trouvait venait appuyer mon idée que le conseil des Clans n’offrait pas une meilleure alternative que le règne du Roi-Mage. Trop de contraintes liaient les mains de ces structures gouvernantes pour être d’un réel soutien à ses membres les plus nécessiteux. En conséquence, Ponik avait pris l’initiative de régler le problème, peut-être au prix de sa propre vie.

Le soleil du midi se cachait derrière d’épais nuages gris et des

frissons me parcouraient le corps lorsque notre destination se profila devant nous. Janie dissimula son quad dans un bosquet d’aulnes avant de nous rejoindre. Elle étudia l’ouverture de l’antre, minuscule en raison de l’illusion qui la masquait, et l’eau glacée du ruisseau. Je pouvais comprendre l’hésitation de Janie à mouiller ses bottes. Je ravalai ma méfiance habituelle – et peut-être aussi une part d’orgueil.

– Si tu ne veux pas passer dans l’eau, tu pourrais monter derrière

moi.

Zacharie encensa de la tête pour signaler son accord. L’hybride

approcha avec circonspection et je lui tendis le bras. Je l’aidai à prendre place derrière et je me mordis la langue lorsqu’elle m’attrapa par la taille. Si je pouvais raisonner son attaque de la veille, mon corps ne se rappelait que trop bien de l’agression.

Heureusement, Zacharie ne perdit pas de temps pour se rendre à la

paroi rocheuse et je me couchai sur son encolure, les yeux fermés. Derrière moi, Janie m’imita, sa tête appuyée contre mon dos. Avec l’aide de ma magie, je guidai Zacharie en pressant mes mollets sur ses flancs pour ajuster sa trajectoire.

Une fois au sec dans l’antre, Janie glissa au sol, et je suivis.

Zacharie reprit sa forme humaine et se dirigea vers l’alcôve où se trouvait la table de travail. À mes côtés, Janie clignait des yeux, son attention rivée sur lui.

– Il est vraiment très..., commença-t-elle.

Son regard croisa le mien et elle s’interrompit. Je haussai un sourcil

inquisiteur, mais elle toussota dans sa main avant de pivoter vers le reste de l’antre.

– Je n’ai jamais mis les pieds ici, dit-elle.

Je lui fis signe de me suivre jusqu’à l’alcôve où Zacharie disposait

différents ouvrages. Remise de ses émotions, Janie se pencha au-dessus du premier document pour nous le traduire. Mon smartphone vibra dans ma poche et je m’excusai en reconnaissant le nom sur l’afficheur. Je m’éloignai dans un des coins détente et je me laissai tomber dans un fauteuil avant de répondre. La voix de Marie-Josephte me salua au bout de la ligne :

– Quelle est la situation à Pohénégamook?

– Mauvaise, avouai-je. Que sais-tu du Piasa?

Un silence accueillit ma question. J’entendis quelque chose tapoter,

comme un crayon sur une feuille.

– Le monstre du Mississippi? Rien de plus que le folklore général.

Pourquoi?

Je lui expliquai les accusations de Cassie au sujet de son possible

cannibalisme et conclus :

– Je pense que Ponik s’est mis en tête de protéger les autres

monstres lacustres, mais s’il est tombé nez à nez avec le Piasa, le pire est à craindre.

– S’il était resté sagement au bord de son lac, j’avoue que je ne me

serais pas inquiétée. Après tout, c’est son lieu de pouvoir, l’endroit où sa magie est la plus forte. Mais s’il a quitté la région pour le confronter, les paris sont ouverts.

Mes épaules s’affaissèrent alors que Marie-Josephte confirmait mes

appréhensions.

– Les Faoladh parlent de contrôler les frontières, avec l’affluence

de migrants et de réfugiés. Savent-ils si le Piasa est déjà en sol canadien?

– Vu sa forme reptilienne et aquatique, je doute qu’il emprunte les

douanes pour traverser. Le nombre de lacs et de cours d’eau qui chevauchent les lignes est trop grand. Je vais passer le mot à Memphré et Champi pour qu’ils redoublent de prudence, mais j’ai peu d’espoir que les canaux officiels soient utiles dans ce cas-ci.

Zacharie apparut entre deux étagères et agita une feuille. Je levai un

doigt pour le faire patienter et conclus avec Marie-Josephte :

– Nous allons explorer la piste du Piasa dans la mesure du possible.

Je te tiens au courant si jamais nos recherches nous obligent à quitter la région.

Elle me remercia et raccrocha. J’eus un pincement au cœur à l’idée

de repousser mon retour au manoir encore quelques jours, une première pour moi, après toutes ces années passées sur la route. Toutefois, je ne pouvais pas abandonner Cassie à son sort. Je rejoignis Zacharie et Janie pour étudier la feuille qu’il tenait.

– Si je comprends bien son système de prise de notes, dit-il, les

meurtres ont commencé à raison d’un par an, mais avec le temps, il y a de moins en moins de délais entre chaque crime. La dernière victime du Piasa serait Kispy, le monstre lacustre du fleuve Hudson.

Il me tendit son smartphone où s’affichait une carte de l’État de

New York. L’extrémité du lac Champlain n’en était pas bien loin.

– À quand remonte l’information?

Janie pointa une ligne en braille :

– Un mois.

J'étudiai la carte encore une fois. Par les routes humaines, il fallait

compter au moins 800 kilomètres, et sûrement moins en ligne droite, surtout si on ne se préoccupait pas des frontières.

– Vu le délai, le Piasa pourrait être n’importe où.

Le silence accueillit la déclaration de Zacharie. Janie s’éclaircit la

gorge et tapota la feuille à nouveau.

– Ce qui est étrange, c’est qu’on pensait que Ponik s’intéressait aux

femelles dans l’espoir de trouver une compagne, mais en fait, on dirait bien que ce sont les victimes de choix du Piasa.

Si les conclusions de Janie se révélaient justes, Champi et

Memphré étaient hors de danger immédiat. Ce qui me soulageait, mais n’aidait en rien Cassie. Je me tapotai les lèvres.

– Pourquoi s’acharner sur les femelles? Et si le Piasa se cherchait

aussi une compagne?

Janie grimaça et je haussai les épaules, à court d’idée pour justifier

un féminicide des monstres lacustres.

– Cassie a mentionné qu’il s’agissait d’un serpent d’eau, mais qu'il

s'apparente aux reptiles, reprit Zacharie. Peut-être qu’il cherche une femelle compatible et que chaque échec se solde par un meurtre.

Janie ouvrit de grands yeux effarés et je retroussai le nez, tout aussi

troublée par ce scénario.

– C’est Cassie qui pourrait répondre à cette question, remarquai-je.

Avez-vous trouvé quelque chose au sujet du médicament que Ponik cherchait pour la soigner?

Zacharie secoua la tête. Un grognement frustré m’échappa. Nous

étions face à trop de possibilités, sans aucun indice pour nous permettre d’en écarter. Ponik était-il parti en quête d’un remède, ou avait-il essayé de remonter la piste du Piasa? En l’absence d’informations sur la première option, j’étais portée à croire qu’il avait promis un remède à Cassie pour la garder hors de danger, tandis qu’il allait affronter le monstre cannibale.

Le nombre de femelles lacustres toujours en vie tenait sur une

main, limitant les choix du Piasa. Nous avions besoin de mieux comprendre ses motivations pour déterminer s’il était resté dans la région à la recherche de Cassie, ou s’il avait plutôt jeté son dévolu sur une nouvelle victime.

– Je pense qu’on devrait retourner voir Cassie, conclus-je.

Mon estomac choisit ce moment pour gargouiller. Zacharie arqua

un sourcil taquin.

– Manger d’abord, questionner ensuite.

Je posai une main sur mon cœur et une autre sur mon front, telle

une dame défaillant devant son preux chevalier.

 

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