Les vagues fugitives: Mystères et enquêtes surnaturelles (La Coureuse des grèves t. 2) (French Edition)

Chapitre 21

Mon sommeil se ponctua de rêves agités. Je parcourrais une grotte

obscure dans laquelle le son des vagues titillait mes oreilles sans jamais trouver leur origine. Un bruit me réveilla en sursaut. Je me redressai dans le lit, mais un bras autour de ma taille m’empêcha d’aller plus loin. Un bras bien défini, encore hâlé par les heures passées au soleil l’été dernier.

Le désir de laisser courir mes doigts jusqu'à la courbe de ses épaules

me démangeait. Peut-être même écarter cette mèche de cheveux noirs qui lui tombait sur le front. Le visage de Zacharie était détendu, signe qu’il dormait toujours. Je me mordis les lèvres, prête à céder à la tentation lorsqu’une série de coups à la porte poussa Zacharie à ouvrir les yeux. Son bras se resserra autour de ma taille. Un frisson me traversa tout entière, et mes mains se refermèrent sur son avant-bras comme un noyé s’accroche à une bouée.

Son regard traça un parcours enflammé sur ma peau, jusqu’à ce que je

sente le rouge me monter aux joues. Heureusement, j’avais dormi en pyjama, mais Zacharie avait juste enfilé un pantalon et la couverture avait glissé, dévoilant tout son torse. Un sourire étira le coin de ses lèvres et il ouvrit la bouche – probablement pour me faire rougir encore plus – lorsque les coups se répétèrent à la porte.

Ses sourcils se froncèrent et il jeta un regard assassin en direction du

rez-de-chaussée. Il me relâcha avec un soupir, puis il roula hors du lit et enfila un t-shirt. Ce fut à mon tour de soupirer. J’aurais bien aimé savoir ce qu’il s’apprêtait à dire, mais d’un autre côté, cette interruption valait sans doute mieux pour nous. Ou du moins, j’essayais de m’en convaincre.

Je suivis Zacharie en bas et arrivai alors qu’il ouvrait la porte à Janie.

Elle repoussa ses cheveux derrière son écharpe, soulignant le fait qu'elle avait pris le temps de coiffer la longue masse soyeuse en vagues stylisées. Son sourire était un brin trop jovial vu l’heure matinale. Je plissai les yeux. Elle avait aussi pris la peine de se maquiller.

– J’espère que je ne vous réveille pas. Voici un petit cadeau, avec

nos compliments, dit-elle en tendant un panier à Zacharie. Que des produits locaux.

Elle se pencha avec un air conspirateur.

– C’est un nouvel ajout à nos services, et vous êtes les premiers à

en profiter.

Zacharie étudia le panier avant de me le tendre à son tour. Je le

saisis comme s’il s’agissait d’une bombe à retardement et le déposai sur la table.

– C’est une belle attention, la remercia Zacharie avec prudence.

– J’espère que vous avez aimé votre séjour, reprit-elle, insensible à

la tension dans l’air. Vous devriez revenir durant la haute saison pour profiter de toutes nos installations.

Je retins une grimace à son enthousiasme. Je n’avais rien contre les

gens matinaux. Je l’étais moi-même : j’adorais courir sur la grève au lever du soleil. Mon aversion pour elle n’avait rien de raisonné : malgré les excuses de Janie, je ne parvenais pas à passer par-dessus le fait qu’elle m’avait attaquée. Je m’apprêtais à la remercier et à lui souhaiter une bonne journée, lorsqu’elle étira le cou pour jeter un coup d’œil à la table de cuisine. Les cartes récupérées chez Ponik y occupaient tout l’espace, aux côtés du registre et de mes retranscriptions. Elle ouvrit de grands yeux.

– Avez-vous trouvé où se cache Ponik?

Zacharie hésita à lui répondre et elle en profita pour se faufiler à

l’intérieur. Elle abandonna ses bottes sur le coin du tapis d’entrée puis elle se pencha au-dessus des cartes. Ses doigts glissèrent sur les embossures et un doute m'assaillit.

– Sais-tu lire le braille?

Elle acquiesça distraitement et attrapa les feuilles mobiles – les

originales et non mes notes – pour les déchiffrer à leur tour.

– As-tu une idée de la raison pour laquelle il s'intéressait à ces lacs?

demandai-je.

– Chacun de ces emplacements est occupé par des femelles, mais

apparemment, l'une d'elles a retenu son attention.

Elle reporta son regard sur la carte de la région. J’échangeai un

coup d'œil perplexe avec Zacharie.

– On sait qu’il cherchait une compagne, commençai-je.

– Ici! me coupa-t-elle.

Son doigt pointait un secteur tout près de la frontière, à une

quinzaine de kilomètres de l'extrémité sud du lac.

– Qu’est-ce que qui se trouve là? demanda Zacharie en étudiant la

carte.

– C’est une zone prisée par les chasseurs et ceux qui font de la

randonnée en VTT. Un peu plus loin, il y a « le gros pin », qui attire beaucoup de touristes : l’arbre mesure près de quatre mètres de circonférence. Les sentiers sont quand même difficiles d’accès, et il y a un bon nombre de caches de chasseur.

Elle tapota une des feuilles mobiles et poursuivit :

– Il a indiqué un camp de chasse, avec une liste de matériel et une

date d’arrivée. Ça remonterait environ au moment de sa disparition. Avec le nom de Cassie.

Après un regard entendu avec Zacharie, mon attention se reporta

sur la carte. Les ramifications des sentiers se comptaient par dizaines, avec de nombreux culs-de-sac. Sans savoir si la carte était bel et bien à jour, nous pourrions passer des heures à chercher notre chemin. Je considérai Janie avec circonspection :

– Pourrais-tu nous guider jusqu’à cet endroit?

– Oui, mais je n’ai que le quad avec lequel je suis arrivée. On ne

pourra pas y monter tous les trois.

Un sourire étira mes lèvres.

– Si un quad passe, alors j’imagine qu’un cheval aussi.

La perspective d’une course à bride abattue illumina le visage de

Zacharie. Le même frisson impatient me parcourut. Si nous avions bien un point en commun, c’était notre passion pour la vitesse, synonyme de liberté. Le regard de Janie bondit entre nous, perplexe.

Zacharie sortit du chalet, pieds nus, et sauta en bas du perron. Un

nuage de volutes grisâtre l’entoura et le contour de sa silhouette se métamorphosa en celle d’un puissant cheval. Sa robe noire luisait sous le soleil du matin, un contraste saisissant avec toute la blancheur environnante. Il piaffa tandis que j’enfilai mes bottes et mon manteau. Avec le vent, la chevauchée risquait de frigorifier mes extrémités, je ne pouvais pas partir sans mitaines ni tuque.

Janie s’approcha du cheval avec une expression révérencieuse. Elle

avait eu affaire à Zacharie sous sa forme de cheval-bâtisseur la veille, lors de notre altercation. Toutefois, le voir en action ne se comparait pas au spectacle devant nous : sa silhouette évoquait la force jumelée à l’élégance. La brise agita sa longue crinière ondulée tandis que son souffle se condensait dans l’air froid. Les doigts de Janie s’étirèrent vers son front, mais Zacharie écarta la tête avec un renâclement indigné. Les lèvres de l’hybride se pincèrent alors qu’elle laissait retomber sa main. Un éclair de satisfaction me traversa, de savoir qu’il ne tolérait pas le contact de n’importe qui, mais je refoulai cette émotion bien vite, incertaine de vouloir explorer les implications sous-jacentes.

Je claquai la porte derrière moi puis Zacharie se positionna en

parallèle du perron pour me faciliter l'accès. Je sautai sur son dos et empoignai sa crinière. À son tour, Janie enfourcha son quad après avoir mis son casque. Le moteur démarra dans un vrombissement sonore et elle prit les devants en direction de la route. Un fourmillement me traversa de la tête aux pieds, signe que le camouflage magique de Zacharie venait de nous faire disparaître aux yeux de tous. Le bout du nez du cheval trouva mon pied, son souffle chaud perceptible à travers de mon pantalon, comme pour me demander si j’étais prête, puis il bondit.

 

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