Les vagues fugitives: Mystères et enquêtes surnaturelles (La Coureuse des grèves t. 2) (French Edition)
Chapitre 3
Et c’est ainsi que je me retrouvai dans le stationnement d’un
restaurant gastronomique autochtone à Wendake. Je serais bien restée assise à contempler mes choix de vie, mais une ombre se profila et je levai les yeux pour voir Marie-Josephte à côté de ma portière. Je soufflai un bon coup et je sortis du Combi.
Son visage distingué s’auréolait de la bordure en fourrure de son
capuchon. Son long manteau d’hiver descendait jusqu’à ses genoux et ses bottes l’y rejoignaient presque, mais je pouvais apercevoir une mince tranche de peau que seul un collant gardait contre le froid. Je n’avais jamais vu Marie-Josephte habillée autrement que pour le bureau. J’ignorais si ce serait le cas aussi de tous les participants. Peut-être que j’aurais dû porter des vêtements plus neutres que mon coton ouaté gris orné d’un poisson rouge avec « J’men fish » en grosses lettres. Tant pis, Marie-Josephte savait à quoi s’attendre en m’invitant.
Je la suivis dans le bâtiment et mon regard balaya la pièce. Quelques
tables accueillaient déjà des clients malgré l’heure, et les arômes herbacés me firent monter l’eau à la bouche. Le murmure des conversations planait dans l’air, parsemé de rires légers. Au mur, de superbes reproductions en noir et blanc dépeignaient des autochtones en habit d’apparat, pratiquants des pas de danses ancestrales. Des rames et des raquettes occupaient les
espaces entre les fenêtres. Au plafond, un canot [4] renversé avait été transformé en gigantesque lustre. L’éclairage chaleureux mettait l’emphase sur les teintes blondes et cuivrées des différentes essences de bois.
Marie-Josephte salua le maître d’hôtel d’un hochement de tête et se
dirigea vers l’arrière. Au détour d’un couloir, deux grandes portes vitrées s’ouvraient sur une salle de réception. Les tables avaient été disposées en carré, avec au moins une vingtaine de places. Une dizaine de personnes s’y trouvaient déjà, la plupart debout, en paire ou en petits groupes. Marie-Josephte abandonna son manteau sur une chaise et écarta les bras.
– Sahale! Comment vas-tu?
Elle se dirigea vers un homme au teint basané et au nez busqué qui
lui rendit sa salutation. Ses longs cheveux noirs cascadaient dans son dos, les mèches décorées de perles rouges et de plumes brunes. Je retirai ma
tuque et mes mitaines[5] avant de les déposer sur la chaise d’à côté. Je lançai un regard à la ronde, mais personne ne me prêtait attention. Mes pensées ne cessaient de défiler à toute allure et ma bouche s'apparentait à la grève à marée basse. Des verres d’eau remplis marquaient chaque place et j’attrapai celui devant moi pour en boire la moitié d’un trait.
Un mouvement sur ma droite attira mon attention et je tournai la tête
pour me retrouver face à deux inconnus. Le premier ressemblait à l’idée que je me faisais d’un mauvais garçon : veste de cuir, cheveux stylisés, et sourire nonchalant. Je me doutais cependant que cette façade cachait un redoutable prédateur, car la tension qui l'habitait témoignait de sa perpétuelle vigilance. Le deuxième paraissait plus âgé de quelques années, imposant autant par son physique que par l’intensité de son regard. Ce dernier tendit la main vers moi avec un sourire qui se voulait avenant.
– Je suis Christian, le chef de la meute des Faoladh, et voici Bryan,
un de mes Sentinelles. Bienvenue à cette séance du conseil, Viviane.
– Enchantée. J’avoue que j’ignore la raison exacte de ma présence
ici ce soir.
Son regard sauta vers Marie-Josephte un peu plus loin, toujours en
discussion avec le dénommé Sahale. Le coin de ses lèvres se plissa, seul signe de son agacement. Il reporta son attention sur moi.
– Certains parmi nous ont un sens du théâtre trop prononcé,
remarqua-t-il tandis que ses yeux parcouraient le texte sur mon t-shirt. Mais c’est peut-être mieux ainsi.
Je me contentai d’un « mm » neutre à son haussement de sourcil
taquin. Il lança un coup d’œil à sa montre.
– Nous ne tarderons pas à commencer.
Bryan et lui prirent congé avec un hochement de tête avant
d’interpeller une nouvelle venue (du nom d’Annick) aux traits typiques des Premières Nations. Elle les salua et posa une série de questions. À ses côtés se tenait un homme plus âgé, comme le témoignaient ses cheveux argentés. Les mains croisées devant lui, il se contentait d’écouter. Nos regards se croisèrent. Un sourire satisfait étira ses lèvres, puis il se détourna pour répondre à la question que Christian venait de lui poser.
Hors de mon élément naturel, je m’assis, déjà fatiguée d’être entourée d’autant de créatures inconnues. Mes paumes autour du verre d’eau m’apportaient peu de réconfort et je regrettais d’avoir accédé à la demande de Marie-Josephte.
Un rire attira mon attention vers le coin opposé de la salle. Une
grande jeune femme à la chevelure blond vénitien s’y tenait en compagnie de nulle autre que le Bonhomme Sept Heures. Elle hocha de la tête avec vigueur, ses mains s’agitant pour ponctuer son récit. À ses côtés, le vieil homme l’écoutait avec amusement. Si je ne l’avais jamais vu laisser libre cours à ses pouvoirs, j’aurais pu le confondre avec un gentil grand-père. Malheureusement, j’avais goûté à l’étouffante noirceur de sa magie et un frisson d’inquiétude remonta mes bras. Cette jeune femme savait-elle à qui elle avait affaire?
Je détournai la tête lorsque Marie-Josephte tira sur la chaise voisine
pour y prendre place. Elle pointa discrètement la paire que j’avais étudiée quelques secondes plus tôt.
– Ellie Bergeron, la pupille des Faoladh. Depuis peu, elle occupe
les fonctions d’émissaire pour le conseil. Elle est aussi la porte-parole du Windigo.
Je fronçai les sourcils.
– Je croyais que la pupille des Faoladh était une simple humaine.
Marie-Josephte acquiesça.
– Elle l’est, mais ce serait une erreur de la sous-estimer pour autant.
Christian se dirigea vers l’extrémité de la table et tapa dans ses
mains deux fois pour attirer l’attention de tous. Je me penchai vers ma voisine.
– Ne serait-ce pas le cas pour tous les participants d'aujourd'hui?
chuchotai-je en réponse à son avertissement.
Elle m’offrit un sourire rappelant celui du chat du Cheshire. Parlant
de créatures à ne pas sous-estimer, mes pensées se tournèrent vers l’autre enchanteresse en résidence.
– Je ne vois pas la Dame blanche, remarquai-je.
J’avais espéré profiter l’occasion pour la relancer quant à ses
recherches sur les océanides. Elle m’avait parlé d’une piste prometteuse, et j’y fondais beaucoup d’espoirs. Je n’osais pas insister par téléphone, à la lumière de sa réputation et de la méfiance de Zacharie à son égard. Marie-Josephte secoua la tête.
– Elle a signalé qu’elle serait absente ce soir.
La déception me crispa les mâchoires. D’une voix polie mais
ferme, Christian invita tout le monde à prendre place. Je roulai mes épaules pour les détendre. Je survivrais à cette rencontre. Le défi serait d'en sortir indemne.
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