Les vagues fugitives: Mystères et enquêtes surnaturelles (La Coureuse des grèves t. 2) (French Edition)

Chapitre 23

En voyant Cassie s’effondrer, les kappas hululèrent et se mirent à

courir dans tous les sens. Zacharie tira au renard[26] et je fus catapultée au sol. Par chance, j’atterris sur mes pieds et conservai mon équilibre par un miraculeux hasard, à quelques centimètres du bourbier.

Entre-temps, Janie s’était ruée vers la femme et lui posait une série de

questions. La voix de Cassie lui répondit, faible mais cohérente. Je me dépêchai de les rejoindre sur le perron, suivie par Zacharie qui avait repris forme humaine. Silencieux, les kappas s’étaient retirés sous le couvert de la forêt et nous observaient entre les branches.

Avec l’aide de Janie, Cassie reprit pied et nous invita à entrer dans la

cabane. Zacharie referma la porte derrière nous et se posta à la fenêtre pour surveiller les environs. D’un regard, je fis le tour des lieux. Le nombre de lits de camp et d’effets personnels laissait penser qu’au moins deux individus dormaient ici, même si l’autre occupant manquait à l’appel.

Une fois tout le monde assis sur une chaise, une caisse ou un coin

de lit, je me permis d’étudier Cassie. Sous le coup de son malaise, son teint avait pâli de plusieurs tons, mettant en relief des marbrures rosées plutôt inquiétantes sur sa peau. Janie dénicha un verre qu'elle remplit à l’aide d’un bidon d’eau. Entre les conditions de vie misérables et la santé défaillante de Cassie, le pire scénario s’imposa dans mon esprit :

– Es-tu retenue ici contre ton gré?

Cassie remercia Janie lorsque celle-ci lui tendit le verre d’eau.

Après une première gorgée, elle me répondit avec une grimace :

– Non, même si je ne pensais pas que mon séjour s’éterniserait de

la sorte. C’était l’idée de Ponik.

Janie plissa les yeux.

– Si tu es bien Cassie, alors tu viens de la baie de Casco, dans l'État

du Maine. Tu es loin de chez toi, commenta-t-elle.

Je fouillai ma mémoire, mais je ne me souvenais pas de toute

l’information contenue dans les notes de Ponik traduites par Phil. Ce qui ne semblait pas être le cas de Zacharie :

– Ta dernière apparition remonte à plus de cinquante ans. As-tu

quitté ton plan d’eau depuis tout ce temps?

Elle soupira, les yeux sur son verre.

– C’est un peu compliqué. Je vis dans la clandestinité depuis

longtemps. Avez-vous déjà entendu parler du Piasa?

Mon regard croisa celui de Zacharie et je secouai la tête. Je sortis

mon smartphone, prête à faire une recherche, mais le logo des données s’y affichait en rouge, signe qu’il n’y avait aucun réseau dans le secteur. Devant notre silence, Cassie reprit :

– Les peintures murales du fleuve Mississippi qui le dépeignent ont

été modifiées par les explorateurs, pour lui ajouter des ailes, et il a été associé à l’oiseau-tonnerre, mais c’est une erreur. Il s’agit d’un serpent d’eau. Encore là, le nom laisse à désirer, car il possède des pattes.

Janie s’agita sur son siège.

– C’est le plus ancien monstre du continent, dit-elle. On ne parle

pas en termes de siècles, mais de millénaire.

De mémoire, le Mississippi traversait la partie centrale des États-

Unis, tandis que la baie de Casco se trouvait sur la côte Est. La distance entre les deux devait représenter pas loin de 2 000 kilomètres.

– Quel est le lien entre ta « disparition » et le Piasa? demandai-je.

– Le Piasa ne réfléchit pas comme vous et moi, répondit Cassie. La

dernière fois que ma route a croisé la sienne, son comportement tenait plus de la bête que de l’homme. Il a toujours eu un penchant pour la chair humaine, mais au cours du dernier siècle, il est devenu cannibale.

Je clignai des yeux, incrédule.

– Il mange d’autres monstres lacustres, précisai-je.

Au hochement de tête de Cassie, un frisson d’horreur me parcourut

tout entière. La grimace de Zacharie fit écho à ma réaction. Cassie secoua la tête avec un air défait.

– À force de le fuir, mes forces se sont amenuisées. Je n’arrive pas

à passer assez de temps dans la baie de Casco pour me remettre sur pied. J’ai développé...

Elle tendit les bras devant elle puis les frictionna avec un rictus

dégoûté.

– Je suis infestée d’acariens. Comme un banal reptile.

Je ne comprenais pas les implications de cette condition, mais le

regard horrifié et le mouvement de recul de Janie en disaient long. Cassie secoua la tête.

– Ne vous en faites pas, je ne suis pas contagieuse sous ma forme

humaine. Sauf que plus je passe de temps hors de l’eau, plus ma condition se dégrade.

Janie fronça les sourcils.

– As-tu essayé les remèdes modernes contre les acariens? Il existe

des produits qu’on peut frotter sur les écailles...

Cassie acquiesça, les lèvres pincées.

– Oui, mais tout comme je ne suis pas contagieuse en humaine, je

ne peux pas être soignée sous cette forme. Avec l’aide de Ponik, j’ai essayé de me traiter, sans succès. Il devait aller chez le fabricant pour obtenir la quantité requise pour me traiter sous ma forme lacustre.

– Sauf qu’il n’est pas revenu, terminai-je.

Memphré avait donc tort, et son frère avait bel et bien trouvé une

femelle. Entre les problèmes de santé de Cassie et le monstre cannibale à ses trousses, ses projets de descendance avaient dû être relégués au second plan.

– Depuis combien de temps vis-tu dans ces conditions? demandai-

je en désignant la cabane de la main.

– Quelques semaines, grimaça Cassie. Je me cachai dans un lac du

nord du Maine lorsque Ponik m’a trouvé. Avec toutes ces relocalisations, les kappas sont devenus beaucoup plus agressifs et ils s’en sont pris à une dryade. La pauvre ne savait pas trop comment s’y prendre et elle a contacté Ponik. J’étais trop faible pour me sauver. Même s’il ne parvient pas à me fournir de remède, je lui suis reconnaissante d’avoir pris sous son aile ce qu’il reste de ma collectivité.

Sa résignation me comprima la poitrine. Tout en réfléchissant, je

frottai mes paumes sur mon pantalon. L’ajout de Cassie et du danger qu’elle courrait complexifiait la situation : il ne s’agissait plus seulement de surveiller la collectivité de Ponik en attendant son retour. La menace du Piasa affectait tous les monstres lacustres, et les probabilités que Ponik compte déjà parmi ses victimes me semblaient élevées.

– Est-ce que Ponik savait pour le Piasa?

Cassie acquiesça.

– Il était au courant lorsqu’il m’a contacté la première fois. Il m’a

offert de l’aide pour me relocaliser avec ma collectivité, mais il ignorait mon état de santé.

– S’il savait pour le Piasa, est-ce la raison pour laquelle il tenait un

registre? dis-je en réfléchissant à voix haute. Peut-être qu'il essayait de retracer les déplacements du Piasa dans l’espoir de sauver sa prochaine victime.

Janie croisa les bras.

– Pourquoi n’a-t-il pas demandé assistance directement au conseil

des Clans? S’ils sont prêts à envoyer des gens pour résoudre sa disparition, ils auraient sûrement accepté de l’aider avec le Piasa.

Les traits de Zacharie se crispèrent, trahissant son opinion peu

charitable au sujet des Clans. Ponik avait-il gardé le conseil dans l’ignorance à dessein? Peut-être qu’il savait déjà qu’il n’obtiendrait pas d’aide de leur part. Après tout, le Piasa était originaire des États-Unis, et même si les frontières restaient humaines et non surnaturelles, l’administration freinait toute initiative de ce genre.

Ou alors Ponik avait approché un des membres du conseil, mais ce

dernier avait enterré la demande, auquel cas nous avions peut-être été lancés sur une fausse piste par exprès. Je massai mes tempes dans l’espoir de calmer les théories du complot qui se multipliaient dans mon esprit. Après une bonne inspiration, je remis de l’ordre dans mes idées et reportai mon attention sur Cassie.

– Peux-tu encore tenir quelques jours? Je vais contacter une

personne de confiance au sein du conseil pour clarifier certains détails. Ensuite, je retournerai fouiller dans les documents de Ponik pour voir si je peux remonter la trace de ses recherches, maintenant que je comprends mieux ses démarches. Avec un peu de chance, on trouvera à quel fournisseur il planifiait faire appel.

L’autre option, que je n’osais mentionner à voix haute, serait de

retracer les déplacements du Piasa, dans l’optique où Ponik aurait croisé sa route. Avec toutes les conséquences implicites à ce scénario, je préférais ne pas m’y attarder. Cassie haussa les épaules en réponse à ma question.

– À ce stade, je peux bien attendre encore un peu, mais je vais

préparer ma collectivité à quitter la région. En l’absence de Ponik, je dois trouver un autre moyen de me soigner.

Avant d’analyser la sagesse de mon idée, je lui suggérai une

alternative :

– As-tu testé la guérison magique? En tant qu’océanide, je suis en

mesure de guérir et purifier.

Son expression devint songeuse :

– J’ai essayé des amulettes et des potions, mais je n’ai laissé

personne m’approcher, jusqu’à maintenant. Avec la menace du Piasa...

Je lui offris un sourire neutre, pour éviter de lui forcer la main.

– Repose-toi et réfléchis-y.

Elle me remercia puis je sortis de la cabane, suivie de Zacharie et

Janie. Les kappas n’étaient nulle part en vue, mais je ne doutais pas que nous étions épiés. Une fois à bonne distance de la cabane, Janie grimaça.

– C’est pire – et bien plus compliqué – que je ne me l’étais

imaginé.

– Au moins, on sait maintenant pourquoi Ponik est parti, dis-je en

me tournant vers Zacharie.

– Si le Maymaygwashi qu’on a trouvé dans la maison de Ponik est

l’œuvre du Piasa, alors le danger est peut-être plus imminent qu’on ne le croit.

Un frisson me traversa à ce sombre rappel. L’idée de me retrouver

nez à nez avec un monstre cannibale ne me disait rien qui vaille. Nous allions avoir besoin de renforts, mais sans preuve solide, le conseil des Clans resterait passif. Nous devions mettre la main sur Ponik, ou au moins son corps, avant qu'il ne soit trop tard pour Cassie.

 

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