Les vagues fugitives: Mystères et enquêtes surnaturelles (La Coureuse des grèves t. 2) (French Edition)
Chapitre 7
Je ne mis pas bien longtemps à finaliser mes bagages, non sans
essuyer un feu nourri de questions de la part de Florence. La portion « main dans la main » de notre échange semblait avoir particulièrement enflammé son imagination. Je détournai son attention en lui demandant de contacter Ben pour qu’il passe chaque jour durant mon absence. J’écoutai ses protestations avec commisération et dus étouffer un ricanement lorsqu’elle sauta sur le téléphone pour planifier ce qui m’avait tout l’air de vacances hivernales entre copains en compagnie de notre géant préféré.
Rassurée, je lui promis de donner des nouvelles régulièrement et je
rejoignis Zacharie dans le pick-up. Il m’accueillit avec un sourire, beaucoup plus serein qu’à son arrivée, et je sentis une tension disparaître dans ma poitrine, en constatant que j’avais visé juste coup sur coup. Aller à Pohénégamook seule n’aurait pas été judicieux et je pouvais difficilement demander de meilleurs renforts que Zacharie.
Une fois chez lui, il n’eut besoin que de quelques minutes pour
remplir son sac et revenir prendre place derrière le volant. Le trajet entre le manoir et sa maison rallongeait quelque peu la route, nous obligeant à faire une trentaine de kilomètres vers l’ouest avant de revenir longer le fleuve vers l’est en direction de Pohénégamook, mais ce serait l’occasion de discuter stratégie. Du moins, c’est ce que je croyais.
– Tu n’as pas répondu à mon message texte de la semaine dernière,
dit-il en ajustant sa vitesse sur l’autoroute.
Mon cerveau pila net, refusant de réfléchir de manière cohérente. Je
me souvenais parfaitement de son message texte. Trois mots. Son message n’avait rien de bien compliqué. Trois petits mots, mais holà, qu’ils avaient déclenché une jolie panique. « Veux-tu sortir? » Une question toute simple, non? J’avais hésité à lui répondre... et mon hésitation s’était transformée en pause, puis en silence. Et je n’étais pas plus avancée.
– Eh, mm...
Je frottai mes mains sur mon jean. Il faisait bien trop chaud tout
d’un coup. Je tournai les roulettes de contrôle pour diminuer la chaleur avec fébrilité. Sinon, j'étais à risque de mourir par sudation excessive. Le regard que Zacharie me jeta voulait tout dire. Je soupirai en coinçant mes doigts entre mes cuisses pour les empêcher de trahir mon agitation.
– Désolée. Ça m’est sorti de l’esprit.
– Tu sais quelle question me trotte dans la tête depuis une semaine?
Je pinçai les lèvres pour éviter de lui servir un jeu de mots bancal
en lien avec les chevaux-bâtisseur et le trot. J’étais déjà dans l’eau bouillante avec cette histoire de monstre lacustre disparu et Zacharie avait
accepté de m’aider pro bono[14]. Ce n’était pas le moment de me le mettre à dos. Je secouai la tête avec un haussement de sourcils inquisiteur.
– Je comptais te demander si tu aimais passer du temps avec moi.
J’ouvris la bouche pour réagir, mais il m’arrêta en levant un doigt.
– Tu viens de m’inviter à une virée à Pohéné. Le fait que ce soit
pour résoudre un mystère m’apparaît secondaire, puisque ça répond à ma question. Tu n’es pas le genre de personne à t'imposer la compagnie de ceux que tu n’apprécies pas.
Je croisai les bras et lui envoyai un regard ennuyé.
– C’est votre diagnostic, docteur Morgan?
– Je pensais que j’étais Watson.
Il ponctua sa réplique d'un sourire éclatant et je levai les yeux au
ciel, incapable de garder mon sérieux.
– Donc la raison pour laquelle tu m’évites n’est pas liée au plaisir
que tu éprouves en ma compagnie, reprit-il.
– Tu tires des conclusions trop compliquées d’une simple omission,
dis-je en me frottant le front d’une main, embarrassée.
Il secoua la tête, son attention toujours sur la route, de nouveau
sérieux.
– Je pense que tu as passé de longues années à vagabonder d’une
place à l’autre. Chaque histoire que tu me racontes se déroule dans un endroit différent, expliqua-t-il en réponse à mon froncement de sourcils. Mais te voilà installée au manoir pour une durée indéterminée, et tu hésites à t’attacher.
Je tournai la tête et regardai le paysage défiler. Le fleuve se trouvait
du côté de Zacharie, ce qui me laissait la vue sur des bandes de forêts entrecoupées de champs. Le reste de la campagne se parait d’obscurité ponctuée par l’éclairage des maisonnettes ou des fermes. À certains endroits, le sol et les herbes pointaient encore, mais la neige recouvrait une bonne partie du décor. Cette blancheur ne durerait pas – pas à ce temps de l’année – car les redoux se produisaient fréquemment au cours du mois de décembre. Un soupir m’échappa et je reportai mon attention vers Zacharie.
– J’aurais dû répondre à ton message, ne serait-ce que pour te dire
que j’allais y réfléchir, m’excusai-je. On a tous les deux un horaire chargé. Je ne sais pas trop comment on arriverait à jongler avec une...
Je m’étranglai sur le mot « relation ». Il m’envoya un regard
réprobateur. De façon surprenante, son ton incarnait la légèreté même lorsqu’il reprit :
– Je ne te demande pas d'adopter un chiot avec moi, ni même de
signer un contrat avec ton sang.
– Encore chanceux, marmonnai-je.
– Et si on s’accordait pour essayer? Juste « essayer ». Laisser un
peu de place à l’autre. Passer du temps ensemble.
La raison principale pour laquelle j’avais boudé la question de
Zacharie se résumait bien simplement : sa nature le poussait à être audacieux et décisif. Une fois son idée faite, il fonçait. J’avais vu cette facette de lui aussi bien dans notre petite aventure du mois d’octobre que lorsqu’il effectuait des travaux de construction. Ces caractéristiques le rendaient efficace et rapide. Tous ceux qui travaillaient avec lui n’avaient que de bons mots à son égard. Le même son de cloche se répétait dans son groupe de rescapés surnaturels : il agissait quand les autres tergiversaient.
C’était admirable, voire louable, à ceci près que le chaos le suivait
comme son ombre. Cause ou conséquence, peu importait.
J’aurais été insensée de saboter mes efforts avec la présence d’un
électron libre dans mon projet de sanctuaire. Ma priorité absolue consistait à reprendre contact avec les nymphes océanides. Chaque jour qui passait, je risquais de perdre le contrôle sur le pouvoir obscur qui sommeillait en moi. Il avait déjà causé des dégâts lors de sa première véritable manifestation, quelques années plus tôt. Après cet incident, j’avais entamé mes recherches pour trouver mes semblables. Depuis, il s’était exprimé à plusieurs reprises, et s’il semblait de plus en plus souple à ma volonté, je craignais le moment où il répéterait l’exploit de ce premier jour fatidique. Je frissonnai en repoussant ce souvenir.
Sans succès, car les paroles de Rioux résonnèrent à mes oreilles,
accentuant mon malaise. En octobre dernier, juste avant de mourir, le trouveur avait déclaré que je n’étais pas au bout de mes peines. « Ce que tu désires et ce dont tu as besoin sont deux choses irréconciliables. » avait-il dit. Cette prophétie nébuleuse m’emplissait de doutes quant au succès de mes recherches, même si je savais que je n’aurais pas dû laisser les propos d’un illuminé m’affecter de la sorte.
Cette incertitude jetait aussi un éclairage différent sur les raisons qui
me poussaient à tenir Zacharie à distance : j’avais pensé me prémunir d’une dose supplémentaire de chaos, mais les Faoladh et le conseil des Clans avaient éclaté en mille morceaux cette notion la veille. La communauté surnaturelle tout entière conspirait à faire échouer mon projet. Mes mâchoires se crispèrent et je m’efforçai de laisser couler ma frustration.
Je devais reconnaître que j’avais été injuste à l’égard de Zacharie. S’il
apportait une bonne mesure d’inconnu dans son sillage, il ne méritait pas que je le traite en paria.
– D’accord.
Il tourna la tête vers moi avec un haussement de sourcil inquisiteur.
Mon silence avait duré assez longtemps pour qu’il oublie sa question. Je m’éclaircis la gorge, de nouveau embarrassée.
– Je suis partante pour qu’on passe plus de temps ensemble.
Le coin de ses lèvres se retroussa.
– Et les prochains jours ne comptent pas, spécifia-t-il. On parle de
vraies sorties : resto, ciné, balade.
– Ne t'emballe pas, Don Juan.
Cette fois, son sourire s’apparentait à celui du diable des légendes
québécoises.
– Maintenant qu’on a réglé ce point, si tu m'en disais plus sur ce
mystère à résoudre?
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