Les vagues fugitives: Mystères et enquêtes surnaturelles (La Coureuse des grèves t. 2) (French Edition)

Chapitre 13

L’interrogatoire de la caissière ne nous apprit pas grand-chose, si ce

n’est que le bassin de célibataires de la région laissait à désirer. Je me mordis la joue pour ne pas pouffer de rire lorsqu’elle insista pour obtenir le numéro de Zacharie, « au cas où ». Je me dépêchai d’attraper notre sac de provisions et de sortir.

J’allais ouvrir la portière du pick-up lorsque le bruit de pas de course

attira mon attention. Je pivotai pour apercevoir une haute silhouette vêtue d’un long manteau de pluie gris. Je lâchai mon sac – avec un pincement de regret pour le pain qui en pâtirait – et partis en courant sur les traces de ce mystérieux rôdeur. Il tourna le coin de rue suivant et j’augmentai ma vitesse.

Quelques marcheurs observèrent mon passage, mais je les ignorai.

Lorsque je débouchai dans la rue, mes yeux cherchèrent ma cible, en vain. Je ralentis et survolai les environs, à la recherche d’une porte ouverte, d’une voiture sur son départ. Rien.

Je revins sur mes pas, frustrée. Zacharie manqua me percuter à l'angle

du bâtiment.

– Désolée, je pensais avoir vu quelque chose.

Il fronça les sourcils et son regard balaya la rue à son tour. Sa main

trouva le creux de mon dos et un courant électrique me traversa. Mon souffle se coinça dans ma gorge et je me fustigeai d’être aussi affectée par un simple contact. D’une douce pression, il m’invita à revenir vers le pick-up, son attention toujours sur les environs, inconscient de ma réaction. Une fois assis dans le véhicule, il pianota sur le volant avant de prendre la parole.

– Je ne veux pas t’empêcher de suivre ton instinct, mais considérant

qu’on court après quelqu’un qui a déjà tué, ce serait plus sage de ne pas se séparer.

J’inspirai un bon coup et relâchai mon souffle avec lenteur. J’avais

mené une existence solitaire presque toute ma vie. Faire équipe ne m’était pas étranger, mais ce n’était pas une habitude. Cependant, Zacharie marquait un point : si j’étais blessée – ou pire – je ne serais d’aucune utilité ni pour la collectivité de Ponik ni pour les invités du manoir.

– Je vais faire attention.

Il hocha la tête et embraya le pick-up. Mon regard s’attarda sur le

pli inquiet de son front. Il avait eu peur pour ma sécurité. Si une partie de moi avait envie de fondre, mon côté rationnel piétina cette idée pour la reléguer aux oubliettes : on avait d’autres chats à fouetter.

Quelques minutes plus tard, nous étions de retour au chalet. Je me

dépêchai de mettre nos provisions dans le frigo et de revenir au pick-up. Zacharie nous amena ensuite au poste d’accueil du complexe, dont le stationnement était désert. Je pris quand même le temps de jeter un coup d’œil par les fenêtres du bureau, mais Janie ne s’y trouvait pas.

Le soleil perça entre deux nuages et le lac se para d’éclats argentés. Je

revins vers Zacharie et lui pointai la berge du menton.

– En attendant de parler à Janie, je pourrais essayer de

communiquer avec le manitou du lac.

Il fronça les sourcils.

– Ce n’est pas déjà ce que tu as fait en appelant les

Maymaygwashi?

– Non, c’était l’équivalent de frapper à la porte. Je ne me suis pas

arrêtée pour discuter. Ça risque de prendre davantage de temps vu la taille du lac. Plus la masse est grosse, plus leur contact est... vaste?

J’agitai les mains, incapable de trouver les mots pour décrire la

sensation que provoquait ce genre d’entité. Heureusement, Zacharie acquiesça et pointa en amont.

– J’ai remarqué une plage aménagée par-là, probablement pour la

mise à l’eau des embarcations l’été. On sera à l’abri des regards.

Zacharie nous conduisit à la petite clairière en question. Puisque le

chemin qui y menait partait en angle à partir de la route principale, les passants ne voyaient qu’une étroite portion de l’endroit. Je m’avançai sur la berge, jusqu’à me retrouver sur la croûte de glace. À en juger les cailloux et les roches visibles, le fond suivait une pente assez douce sur les premiers mètres avant de disparaître abruptement. Je m’arrêtai à cette limite pour que, même si la glace lâchait, l’eau ne m’arrive qu’aux chevilles. Je me tournai vers Zacharie :

– Donne-moi une dizaine de minutes.

Il acquiesça, les mains dans les poches. Je reportai mon attention

sur l’étendue d’eau devant moi. Les yeux fermés, je laissai les sons du rivage m’imprégner. J’inspirai l’odeur fraîche et piquante de la neige. Le bruit des pas de Zacharie s’éloigna sur la berge. Ma magie s’ouvrit autour de moi comme les pétales d’une fleur de nénuphar. Le lac m’effleura d’un contact glacé mais bienveillant. À travers sa langueur, je discernais sa curiosité. Que faisais-je ici? Où était Ponik?

La deuxième question me comprima la poitrine. Toutes ces créatures,

laissées à elles-mêmes. Les monstres lacustres n’avaient rien de philanthropes, mais ils participaient à un écosystème dont chaque individu tirait avantage. L’absence de Ponik créait plus qu’un vide : le cocon de protection qu’il leur offrait s’effritait un peu plus chaque jour.

J’infusai l’eau de ma sympathie pour son trouble et je lui assurai mon

soutien. Alors que le lac s’apprêtait à retourner à son sommeil, j’attirai son attention sur les berges. Avait-il été témoin d’agression ou avait-il remarqué des rôdeurs? Il roula sur lui-même et des vaguelettes passèrent par-dessus la surface gelée, laissant un motif bicolore sur la glace. Je m’avançai et tendis les mains, certaine qu’il en savait plus qu’il ne le soupçonnait.

Un mouvement sous mes pieds brisa ma concentration. Des doigts

se refermèrent autour de mes chevilles et une secousse me déséquilibra. J’ouvris les yeux à temps pour reconnaître Janie. Le visage restait identique, mais sa peau se recouvrait d’écailles vertes aux reflets jaunes. Son nez avait perdu sa forme pour se transformer en deux fentes semblables à des branchies. Elle siffla, dévoilant une dentition de requin. Rien à voir avec une ondine. Mes pieds patinèrent sur la glace alors que j’essayais en vain de reculer. Je basculai la tête première.

Tout devint noir. Et froid.

 

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