Les vagues fugitives: Mystères et enquêtes surnaturelles (La Coureuse des grèves t. 2) (French Edition)
Chapitre 19
Je contemplai la petite ouverture dans la roche avec perplexité. Le
faisceau de ma lampe balaya les alentours. La nuit compliquait nos recherches, mais le plan tracé par Phil ne laissait pas de place à interprétation. L’éclairage du terrain de golf illuminait le ciel, mais l’épaisseur des taillis environnants plongeait la rivière dans l’obscurité. À cet endroit, la berge se dressait en une muraille grise striée d’ocre. Des racines et des branchages dissimulaient le haut du promontoire et un empilement de rochers masquait la faille qui s’ouvrait dans la base de la paroi. Zacharie contourna les écueils dans l’eau glacée jusqu’aux mollets, à la recherche d’une autre entrée. Mon affinité pour l’eau confirmait qu’une galerie souterraine s’ouvrait de l’autre côté de la paroi rocheuse. Malheureusement, l’entrée résistait à nos efforts.
– De ce que j’en sais, Ponik n’a pas le physique d’un gringalet,
remarquai-je. Il ne parviendrait jamais à ramper dans un tunnel aussi étroit.
– Mais il change de forme, non? demanda Zacharie. Il peut adopter
son apparence humaine de même que celle de son reptile.
Pour passer par une ouverture aussi étroite, Ponik aurait eu besoin
d’adopter la taille d’un pékan. Une image s'imposa dans mon esprit, celle d’un minuscule lézard aux grands yeux globuleux et aux couinements attendrissants. Tout le contraire d'une légende qui inspirait la révérence.
– Non, c’est un glamour, de la même manière que les sasquatchs et
les Faes, dis-je. La magie affecte la masse, sans que ce soit une métamorphose comme celle des Faoladh ou des loups-garous.
La conclusion logique déboula sur les talons de ce constat et je
sautai dans l’eau à mon tour. Zacharie protesta, toujours en mode surprotecteur, mais je balayai ses objections du revers de la main. L’eau m’accueillit avec joie et s’enroula autour de mes jambes, déclenchant une série de frissons. Même si la glace n’avait pas emprisonné le cours d’eau, la température restait glaciale, presque autant que celle des profondeurs du lac. Je chassai ce souvenir et tendis les doigts vers les parois rocheuses.
Les yeux fermés, je me tournai vers ma magie innée. Je la dépassai
pour me rendre jusqu’au pouvoir obscur qui sommeillait sous la surface. Je le caressai, comme on le ferait avec un chat pour le réveiller, pour éviter de se prendre un coup de griffes. Il ne se fit pas prier avant de s’étirer, remplissant tout l’espace disponible dans le panorama de mon esprit. Je réprimai mon réflexe instinctif d’alarme, me concentrant plutôt sur ma respiration. De lui-même, le pouvoir se tourna vers l’entrée du tunnel devant moi. Des filaments argentés sondèrent la surface inégale de la roche. Je remarquai les contours flous de certains morceaux et y passai mes doigts.
Une illusion.
Le pouvoir obscur me transmit sa satisfaction, comme si je jouais le
rôle de l’élève et lui le maître. Je me hérissai à cette idée. Son exaspération m’envahit aussitôt et sa puissance enfla, prête à m’engloutir. Je poussai dans sa direction une vague de reconnaissance pour endiguer sa soudaine montée. Il tourbillonna quelques secondes, considérant mon offrande de paix avec circonspection. Enfin, il se lova au creux de ma poitrine, calme mais attentif. J’allais sûrement regretter de lui avoir demandé son aide, mais je n’aurais pas percé l’illusion sans lui.
Le picotement de l’eau sur mes pieds se transformait progressivement
en millier d’aiguilles et je ne pourrais pas rester ainsi encore bien longtemps. Je plaquai mes mains contre la paroi.
– Attrape ma ceinture, dis-je à Zacharie. L’entrée est dissimulée par
une illusion. Si on veut passer à travers sans la briser, on va devoir naviguer à l’aveugle.
Ses bras entourèrent ma taille, puis je reportai mon attention sur les
sensations sous mes mains. Je projetai ma magie dans toutes les directions et l’infusai de mon désir de protéger la berge et ses environs. Rien ne se produisit. J’y ajoutai une petite poussée de charme. Le pouvoir obscur frémit, comme s’il me demandait la permission. Je me mordis les lèvres, puis je lui libérai le passage. Sa présence se déversa dans ma gorge et je n’eus d’autre choix que d’ouvrir la bouche.
Pendant quelques secondes interminables, j’eus la conviction que rien
ne sortirait. Suivi par la notion encore plus horrifiante que je ne produirais rien d’autre qu’un cri déchirant. Lors de cette nuit d’été fatidique que Phil m’avait obligé à revivre, j’avais tant hurlé que mes cordes vocales avaient mis des semaines à récupérer. Un siècle plus tard, je n’avais toujours pas recommencé à chanter. J’avais réussi à fredonner en octobre dernier, mais l’exploit restait incongru. Le médecin consulté à ce sujet quelques années plus tôt avait confirmé qu’il n’y avait aucune séquelle. Le blocage provenait de ma psyché.
Je me targuais de vivre dans le présent, mais je réalisai en cet instant
mon hypocrisie. J’avais laissé cette trahison teinter ma façon d’utiliser ma magie. Les gens de mon village, mes voisins, m’avaient condamnée sans hésitation. Avant eux, mon père m’avait gardée isolée du monde, s’assurant que je ne fréquente le village qu’en cas d’absolue nécessité. Sans parler des choix de ma mère qui nous avaient isolées de nos semblables océanides.
Pourquoi me faire subir ce rejet, cet isolement, si ce n’était en raison
de mes propres défauts? La présence du pouvoir obscur en moi contribuait à cette théorie. Avaient-ils deviné la noirceur qui grandissait en mon sein? Et si cette perversion risquait de se propager, je devais me taire, me replier sur moi-même, m’exposer le moins possible. Ne jamais rester au même endroit trop longtemps, ne pas créer de liens durables.
J’avais brisé ce cercle vicieux au printemps dernier : j’avais accepté
l’offre de la Corriveau et je m’étais installée au manoir Cormoran. Parce que cette vie nomade superficielle n’avait pas empêché la montée du pouvoir obscur. Renier ma voix n’avait rien changé.
Si je parvenais à chanter, ici, ce soir, je pourrais en faire bénéficier
des dizaines de créatures. La collectivité de Ponik ne recevrait l’aide de personne à part la mienne et celle de Zacharie. Pouvoir obscur ou non, défectuosité réelle ou imaginée, je devais chanter.
Enfin, une note cristalline s’éleva dans l’obscurité. Ma gorge vibrait
sans effort, en harmonie avec la nature. Tout autour de nous, la faune et la flore prirent le relais, et mes sens s’illuminèrent au contact de cette symphonie inaudible aux oreilles des mortels.
Les contours de l’illusion devinrent translucides, m’indiquant
exactement où se trouvait le passage dans le pan de roche. J’avançai à pas mesurés pour traverser le voile évanescent. Les doigts de Zacharie se crispèrent sur ma ceinture, pas assez pour me couper le souffle, mais définitivement inconfortable. Je plaçai une main sur la sienne et poursuivis ma progression. Mes yeux ne parvenaient plus à déceler quoi que ce soit d’autre que l’illusion de la pierre dans toutes les directions, mais mes sens promettaient une libération toute proche.
Je sortis enfin de l’eau et mes pieds suivirent le sol en pente douce.
Ma vue revint au même moment. Le soupir de soulagement de Zacharie chatouilla ma nuque et je réprimai un frisson de délice. D’autres mesures de sécurité pouvaient nous guetter et je ne devais pas me laisser distraire.
J’écarquillai les yeux au spectacle devant nous. On aurait dit un cigar
room croisé avec la caverne de la petite sirène. Des fauteuils ponctuaient la pièce, créant des îlots séparés par d’immenses armoires vitrées. Certaines étagères accueillaient des bouteilles d’alcool aux formes excentriques et des boîtiers de cigares, alors que d’autres présentoirs exposaient une collection hétéroclite d’objets d’origines diverses. Vases, instruments de musique, outils, poupées, vaisselle.
Un éclairage discret courait le long de la paroi rocheuse de même que
dans chaque caisson, mais l’absence de câblage suggérait qu’il ne s’agissait pas d'ampoules ordinaires. Je fermai les yeux et explorai les différentes sources de magie à proximité. Partout, le bourdonnement magique assaillait mes sens. Comme si je me tenais sous un pylône électrique. Phil avait bien dit que l’antre de Ponik représentait le cœur de son lien avec le lac.
L’indécision me clouait sur place. Avec de telles interférences,
comment savoir si un piège nous guettait ? Zacharie dut lire dans mes pensées, car il tira avec douceur sur ma ceinture pour me faire passer derrière lui. D’un geste fluide, il invoqua des armes depuis les limbes : deux marteaux forgés enroulés d’une lanière de cuir pour améliorer sa prise.
D’un regard entendu, il m’intima d’attendre puis il entreprit de longer
la paroi la plus près. Lorsque rien ne se produisit, il poursuivit son exploration vers le centre de la pièce. Les étagères me bloquaient la vue, aussi fermai-je les yeux pour suivre sa progression avec mes sens magiques. Le bourdonnement restait stable, sans apparente réaction à notre présence. Enfin, Zacharie revint vers moi, les marteaux le long du corps.
– L’endroit est désert. Le coin cuisine est en pagaille, mais pas de
trace de combat.
Je le remerciai d’un hochement de tête et avançai vers la vitrine la
plus près. Des cassettes audios côtoyaient des têtes de flèches centenaires dans un joyeux désordre. Des petits écriteaux identifiaient certaines pièces, mais l’effort semblait aléatoire, avec différents styles de présentation, comme si le conservateur de la collection ne parvenait pas à se concentrer sur sa tâche. Je me promenai d’un îlot à l’autre, à la recherche d’un indice quant au classement ou d’une thématique quelconque.
– Viviane, appela Zacharie un peu plus loin. As-tu déjà rencontré
Ponik?
Je m’arrêtai devant une déclinaison de bouteilles en verre. Certains
modèles avaient fait partie de mon quotidien par le passé, pour le lait ou pour les décoctions médicinales, mais ça remontait à plus d’une cinquantaine d’années.
– Non, pas à ma connaissance. Pourquoi?
– Viens voir.
Curieuse, je pris la direction depuis laquelle sa voix me parvenait.
Je le trouvai dans une alcôve, devant une large table à dessin. Un classeur mural à casiers se dressait derrière. Zacharie se tenait penché au-dessus d’un énorme cahier à dessins où je devinais une esquisse au fusain. Il pivota pour me laisser la place. Sur la feuille, mon sosie me retournait un regard impénétrable, son visage figé dans une expression stoïque.
Aucune méprise possible : la forme des yeux, l’angle du menton et
des pommettes, la hauteur du front. Mon souffle se coinça dans ma gorge. Les miroirs étaient une denrée rare cent-vingt ans plus tôt, surtout lors de mon séjour chez les Wolastoqiyiks. Pourtant, le souvenir de cet état d’esprit restait gravé dans ma mémoire. J’avais arboré pendant des mois cette expression impassible comme d’autres revêtent une armure. Dans le coin inférieur, la signature de l’artiste se résumait d’un P entouré d’un cercle, avec une date en dessous. Octobre 1900.
– Ça remonte à l’époque où j’ai accompagné une tribu autochtone,
expliquai-je. Il m’a sûrement vu lors de notre passage dans la région. Je n’ai pas de souvenirs de lui.
– De toute évidence, il t’a remarqué.
Un malaise me comprima la poitrine. Peut-être simplement parce
que Phil avait fait remonter à la surface une bonne dose de limon en m’obligeant à revivre mon départ de Saint-Jean-Port-Joli. Cette période de ma vie se teintait de regrets et d’incompréhension. Cent vingt ans plus tard, je n’avais toujours pas obtenu de réponses satisfaisantes, mais j’en avais fait mon deuil.
Ou j’aimais bien croire que c’était le cas.
J’étais encore plus déterminée qu’avant à retrouver Ponik. Le coin d’un autre carnet dépassait sous celui-ci et je le sortis de sa
cachette. Sur la couverture de cuir, la fameuse tête de monstre ornée d’une crête surplombait le mot « Registre » embossé en lettres dorées. Je l’ouvris pour m'apercevoir qu’il s’agissait en fait d’un classeur à anneaux rempli de feuilles divisées en colonnes aux fines lignes rouge vin.
Vides.
Je passai la main pour tourner la page et réalisai mon erreur : des
myriades de points occupaient chaque cellule du tableau. Je collai mon visage sur le papier pour confirmer qu'il s’agissait bien de braille, un système d’écriture tactile utilisé par les personnes non voyantes. Je relevai la tête et considérai l’antre de Ponik avec un regard neuf : les armoires en pagaille, les meubles disposés en îlots, les bouteilles sans étiquette mais aux formes variées. J'attirai l'attention de Zacharie et lui pointai le registre.
– Quelles sont les chances que Ponik soit aveugle?
Après un moment d’hésitation, il passa ses mains sur le papier.
– Si ce n’est pas lui, alors c’est quelqu’un dans son entourage.
J'approchai le clavier qui traînait au coin de la table de travail.
J’avais d’abord cru qu’il s’agissait d’une sténotype, car ces claviers utilisaient une méthode phonétique, avec seulement vingt-et-une touches, contrairement aux claviers classiques qui en comptaient plus d’une centaine. Mais celui-ci présentait huit touches pour les doigts, avec une plus large pour les pouces au centre. Des points blancs ornaient toute la partie inférieure. J'y passai l'index et la texture confirma mon hypothèse : c’était un bloc-notes Braille. Je montrai ma trouvaille à Zacharie :
– Pourquoi se donner la peine d’écrire en braille si ce n’est pas pour
son propre bénéfice?
– J’ai une question bien plus intéressante : pourquoi ni Phil ni Janie
n’en ont fait la mention?
Je haussai les épaules.
– Le conseil des Clans non plus. Soit c’est un secret bien gardé, soit
il s’agit d’une évidence.
Je tournai quelques pages supplémentaires avant de me rendre à
l’évidence :
– Si aucun de nous deux ne lit le braille, on va avoir besoin d’aide.
Quelqu’un dans l’entourage de Ponik doit s’être donné la peine de l’apprendre.
Zacharie hocha la tête avec lenteur.
– Je parierais sur Phil. Tu ne trouves pas qu’il y avait une couche de
sous-entendus dans ses propos?
Je reconsidérai ses commentaires sur la jalousie de Janie, au fait
qu’il avait insisté sur sa relation avec Ponik. Et à ce commentaire : « mon cœur appartient à un autre ».
– Tu penses qu’ils sont plus proches que ce qu’il nous a laissé
croire?
– Il a toujours ce tic au coin des lèvres lorsqu’il mentionne Ponik,
renchérit-il. Qu’est-ce qui garde un démon d’ombres dans un village comme Pohéné? Rien, hormis un attachement plus profond.
Mon regard se promena sur les documents indéchiffrables de Ponik
tandis que je réfléchissais aux observations de Zacharie. Ma décision prise, j’empilai le registre et les feuilles mobiles. Le mouvement révéla des cartes géographiques texturées. Je les repliai avec le reste.
– Retournons voir Phil, informai-je Zacharie. Je crois qu’il nous
doit quelques réponses supplémentaires.
Un frisson d’appréhension me parcourut à cette idée, même si
c’était la mienne. Le prix à payer pour la première ronde me troublait encore. Je ne pouvais qu’espérer qu’il coopérerait pro bono cette fois. Un coup d’œil dans un placard me permit de mettre la main sur un sac en tissu pour y mettre mon butin en sécurité.
Un deuxième tour d’horizon de l’antre n’apporta rien de plus. Je
lâchai un soupir frustré. J’avais espéré trouver une lettre du genre « Lisez ceci si je disparais ». Avec un peu de chance, un emplacement bien précis serait identifié sur une des cartes et nous pourrions relancer les recherches.
Un coup d’œil à mon smartphone confirma que la soirée était bien
entamée. Je devrais toutefois attendre avant de poser ma tête sur l’oreiller, car le démon d’ombres ne serait sûrement pas disposé à nous parler dès l’aube demain.
Zacharie me rejoignit près de l’entrée du tunnel et je pris les devants
pour nous mener à l’extérieur de la grotte. Nos questions sans réponse flottaient dans l’air, oppressantes. Je m’étais donné jusqu’à dimanche soir pour trouver une piste viable.
Malgré mes bonnes intentions, ce n’était pas la mission confiée par le
conseil des Clans : on m’avait demandé de prendre état de la situation pour le bien de la collectivité de Ponik. Si mes recherches du lendemain ne portaient pas leurs fruits, j’allais devoir recadrer mes priorités.
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