Les vagues fugitives: Mystères et enquêtes surnaturelles (La Coureuse des grèves t. 2) (French Edition)
Chapitre 6
Préparer une chambre pour Florence ne prit que quelques minutes.
Je redescendis au rez-de-chaussée pour boire la tasse de thé qui m’attendait. J'aurais peut-être dû jeter mon dévolu sur un café. J’hésitais encore à partir tout de suite ou à jouer la carte de la prudence et reporter au petit matin. À ma vue, Florence pointa la fenêtre avant.
– Tu as un visiteur. Vu l’heure, ça ne peut qu’être galant.
Je fronçai les sourcils à son sourire coquin et me dirigeai vers la
fenêtre en question pour écarter le rideau. Des traces de roues dans la neige fraîche menaient à un énorme pick-up noir stationné devant ma remise. À l’arrière, Zacharie s’affairait à décharger des paquets de matériau. Le luminaire extérieur et les phares ne suffisaient pas à illuminer ses traits, mais je savais que sous son bonnet se dissimulaient des cheveux bruns, et que sa barbe courte mais fournie contrastait avec son teint pâle. Malgré l’obscurité, sa force se devinait dans l’aisance de ses mouvements, rappelant la fougue de sa forme alternative de cheval-bâtisseur. Je le regardai effectuer quelques aller-retour, savourant mon thé – et la vue – avant de me résigner à enfiler mes bottes et mon manteau pour le rejoindre dehors.
– Pas de repos pour les braves, le taquinai-je alors qu’il sortait de la
remise.
Par réflexe, il épousseta ses gants sur ses cuisses. Son sourire crispé
trahissait une certaine dose de frustration. Lorsqu’il posa les mains sur les hanches, plutôt que de m’offrir la bise, je fus aussitôt sur mes gardes.
– La quincaillerie proposait une promotion sur les planches de
pruche, et je sais que tu as parlé de démarrer un potager ce printemps, alors je me suis dit que ce serait bien d’en profiter, expliqua-t-il. C’est le bois idéal pour bâtir des caissons.
– C’est très prévenant de ta part, le remerciai-je avec
circonspection.
Il hocha la tête, les lèvres pincées, son regard sur l’horizon. Je ne
pensais pas être responsable de son humeur, et ma curiosité surpassait ma bienséance.
– Qui a craché dans ta soupe?
Son attention revint aussitôt sur moi, et je sourcillai d’un air gamin.
Il soupira et retira sa tuque pour passer sa main dans ses cheveux, un signe indéniable d'agacement en ce qui le concernait.
– Tu te rappelles Kyria?
J’acquiesçai. En octobre dernier, après la résolution de l’enquête
sur la série de sabotages de chantier de construction, Zacharie m’avait convié à une soirée barbecue chez lui. Principalement pour passer du temps ensemble, mais aussi pour me présenter à sa troupe de démons rescapés. Il ne les qualifiait pas de la sorte, mais puisqu’il avait la manie de voler au secours de créatures surnaturelles en situation précaire, de les aider à se remettre sur pieds tout en assurant leur sécurité par la force du nombre, je lui trouvais des airs de Peter Pan avec les garçons perdus. Je me gardais bien de lui faire part de cette image qu’il serait prompt à nier : il refusait d’endosser le rôle de leader, plaidant plutôt qu’il s’agissait d’une initiative sous le signe de la coopération et de la collaboration. Ne lui en déplaise, même une coopérative avait besoin d’un directeur général...
Toujours est-il que Kyria avait récemment rejoint les rangs de ce
groupe disparate au moment de cette fameuse soirée barbecue. Vu le nombre de convives présents, je n’avais pas réussi à mémoriser tous les noms, mais elle était sortie du lot avec son tempérament fougueux et sa langue incendiaire. J’ignorais sa nature surnaturelle exacte, mais je n’aurais pas été surprise d’apprendre qu’elle entretenait des liens avec le feu ou la foudre.
– Grande, blonde et revêche?
Il acquiesça avec un rire amer à ma description.
– Il y a très peu de femmes démons. Le savais-tu?
Curieuse, je m’appuyai contre le pick-up et il m’imita. Heureuse de
le voir se détendre un peu, je l’invitai à poursuivre ses explications.
– Les démons se reproduisent avec des femmes humaines et seuls
leurs fils possèdent la faculté de manier la magie. Très rarement, une fille va manifester des pouvoirs et uniquement vers l’adolescence. À ce stade, le père a bien souvent quitté le portrait, ajouta-t-il avec une grimace désabusée. Le plus ironique, c’est que les femmes démons sont bien plus puissantes que les hommes. Livrées à elles-mêmes, la plupart meurent de manière précoce. Celles qui survivent... elles sont toujours un peu spéciales. Ce sont des battantes, des acharnées, qui n’acceptent pas les refus et qui ne se laissent pas imposer de limites. Kyria ne fait pas exception.
Je frissonnai à cette description. Une partie de ma magie se
manifestait de façon innée et elle m’habitait depuis la naissance, comme la conscience de l’eau, mais mes facultés actives s’étaient exprimées plus tard. Purifier l’eau, guérir la faune et la flore, charmer les créatures vivantes. Ma mère avait transmis certaines informations à mon père, heureusement pour moi, mais ça avait été de peu de réconfort durant mon adolescence, lorsque mes hormones humaines avaient joué au yo-yo avec mes émotions, qui à leur tour influençaient mon contrôle sur ma magie. Kyria avait toute ma sympathie.
– Quel type de magie démoniaque possède-t-elle?
– C’est un cheval-bâtisseur comme moi. Une jument dominante.
Mes yeux s’arrondirent à la frustration évidente dans son ton.
– Tu veux dire comme dans une horde de chevaux? Ce n’est pas
l’étalon qui mène?
Son regard se porta sur les nuages qui masquaient le ciel nocturne,
et la lassitude sur ses traits me donna un pincement au cœur.
– Chez les chevaux, l’étalon impose sa domination par la force : il
est le premier à boire, le premier à manger, à se reproduire. La jument dominante mène la harde, elle garde la paix, éduque ou corrige les chahuteurs. Devant une situation dangereuse, même l’étalon s’en remet à la jument dominante.
– Est-ce que Kyria essaie de prendre le contrôle de votre groupe?
Il haussa les épaules avec un nouveau soupir.
– J’en sais trop rien. On a eu plusieurs désaccords récemment. Et
avant de dire des choses que je regretterai, j’ai pensé qu’il serait plus sage d’aller faire un tour à la quincaillerie. Me voilà, par un beau vendredi soir, à courir les aubaines.
Il écarta les bras avec un sourire dérisoire et mon premier réflexe
fut de lui attraper la main. Il serra mes doigts dans les siens, comme on s’accroche à une bouée de sauvetage.
– Tu as bien fait.
Une idée se fraya un chemin dans mon esprit. Je lançai un coup
d’œil vers le manoir, où Florence devait nous observer. Le mouvement d’un rideau confirma mes doutes. Je pinçai les lèvres en songeant aux commentaires dont elle n’hésiterait pas à me faire part. Chaque fois qu’elle me parlait de Zacharie, elle me servait du « charmant garçon » et du « vaillant jeune homme » de la même manière qu’on étend du sel sur un trottoir glacé : à grandes pelletées généreuses. Je fis face à Zacharie avec un sourire décidé.
– Et si je te faisais une offre que tu ne pourrais pas refuser?
Ses lèvres frémirent, trahissant son amusement à ma référence au
film Le Parrain.
– Je t’écoute.
– J’ai un mystère à résoudre sur les berges du lac Pohénégamook.
Florence gardera le manoir en mon absence. Considérant la nature de Ben, il sera bientôt en phase d’hibernation, et je n’ose pas lui demander de venir.
– Tu cherches des renforts?
Il plia un bras et banda son biceps en une démonstration virile. Son
geste s’accompagna d’un sourire frimeur et je pouffai de rire.
– Je faisais plutôt référence à tes facultés cognitives. Tu t’es montré
raisonnablement efficace pour résoudre le problème de Xavier cet automne, alors tes lumières pourraient m’être utiles.
Il laissa retomber son bras avec un air faussement surpris.
– Madame Cormoran, venez-vous tout juste de me complimenter?
Je roulai des yeux devant ses bouffonneries. Il s’en servait à la
manière d’une armure contre ses émotions à vif, aussi ne lui en tenais-je pas rigueur. Je croisai les bras avec un regard sévère.
– Qu’on soit bien clair : je suis Sherlock et toi Watson. Ses lèvres s’étirèrent en un sourire dangereux.
– Je serai tout ce que tu souhaites.
Mon cœur s’emballa à cette idée farfelue. Je m'éclaircis la gorge,
préférant ne pas m’attarder sur le sens de ses paroles.
– Je pars dans l’heure. Est-ce que ça te va, ou si tu penses me
rejoindre là-bas?
Son expression redevint sérieuse et il se redressa pour fermer le
hayon arrière du pick-up.
– J’aurais juste besoin de passer prendre quelques affaires à la
maison. Oh, et j’ai une condition.
Il se pencha vers moi, assez près pour que je puisse compter les
traces dorées qui mouchetaient ses iris bruns. Mon souffle se coinça dans ma gorge et je me figeai comme une biche devant les phares d’une voiture.
– On prend mon pick-up.
L’indignation balaya mon trouble.
– Mon Combi peut très bien faire le trajet.
Il secoua la tête.
– Déjà, j’ai mes doutes sur sa chaufferette; on n’a aucune idée de la
température qu’on va frapper dans ce secteur. Et je connais plutôt bien le coin pour y avoir été en expédition de quad. Si on doit s’éloigner un tant soit peu des routes principales, les chemins sont à peine praticables. Tu risquerais de rester prise, ou pire, de briser le Combi.
Je clignai des yeux devant la justesse de ses arguments.
– D’accord.
Il tendit les bras vers la cabine du pick-up.
– Votre carrosse vous attend, milady.
Dans quoi m’étais-je embarqué? Deux heures de route avec
Zacharie, ce n’était pas la mer à boire. Mais deux heures, en tant que passagère, sans rien pour m’occuper l’esprit? Je venais de signer mon arrêt de mort.
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