L'heure de 80 minutes

Brian Aldiss · Chapitre 9 sur 32

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L'heure de 80 minutes

Chapitre IX

 

L ES petites silhouettes où l’on pouvait reconnaître Smith, Smix, Palachinky, Fox, Sent et autres, luisaient et s’agitaient sur un écran de contrôle, très loin, en toute sécurité dans les sous-sols de l’imposant édifice

de Slavonsky Brod Grad.

Au moment où la réunion tombait en pleine déliquescence, Devlin

Carnate prit une dernière note sur un bloc et regarda l’écran avec un grand

sourire. C’était un homme dynamique et sombre dans la quarantaine, chargé

d’un effroyable passé qu’il ne pouvait confier à personne avant son

deuxième Martini.

C’était aussi l’un des permanents les plus sûrs de l’équipe Surinat-

Slavonsky. Les Carnate étaient d’origine italienne ; les trois syllabes de leur

nom roulaient en volutes dans les brumes du passé jusqu’à au moins deux

petites vallées du Frioul, où, non loin de l’inquiétant col de la Prédille,

s’accroche une ruine pittoresque que les quelques autochtones qui n’ont pas

fui vers Klagenfurt, Ljubljana ou Trieste (car ces havres douteux se tiennent

à égale distance du col) appellent encore la Villa des Carnate.

Les Carnate, qui eux aussi avaient fui en terre étrangère, usaient toujours

en parlant de cette ruine du terme pompeux de castello. C’était une gent

guerrière ; du moins passaient-ils pour porter des armes ; ou en tout cas

torturaient des paysans ; bref, ils avaient fini par acquérir sinistre

réputation ; enfin peut-être tout cela venait-il de ce que les arrière-grands-

parents souffraient d’un nystagmus tenace – une tare considérée dans la

région avec plus d’effroi superstitieux que de sympathie – assez

curieusement car notre Predilino n’est guère réputé pour sa beauté, goitre, glossoplégie, urétéro-pyélite et calculs étant les moindres maux en fait

d’affections régionales bénignes.

Tout cela étant plus opportun qu’en apparence. Car en une courageuse

tentative pour s’abstenir et de la torture et des maladies, Luigi Carnate était

descendu des collines et, fixant ses visées bien au-delà de Klagenfurt

(comme beaucoup d’hommes aux grandes moustaches et au physique

modeste, il avait une ambition considérable), il était parti pour le Kenya,

qu’il avait atteint au moment où celui-ci accédait à l’indépendance et lui-

même à la majorité.

Les deux s’entendirent. Luigi acquit de la fortune, un fidèle serviteur, et

une femme. Elle était la seule Croate qu’il eût rencontrée dans les contrées

sauvages qui entourent Nairobi (pas question de signorine). Elle se présenta

sous le nom de Myrtr Tjidvyl, donna l’adresse de la Maison d’Accueil

irlandaise, à Bulawayo, et ils se marièrent au milieu de la semaine qui

suivit. Elle fut l’épouse idéale, bien que par la suite la nouvelle eût transpiré

qu’elle avait été l’organisatrice d’un réseau de contrebande en cornes de

rhinocéros, entre la Rhodésie et le Zambèze. Luigi et Myrtr eurent deux

rejetons, Devlin le garçon et Javlin la fille, qui, ni l’un ni l’autre, n’avaient

de goût marqué pour le climat africain. Ils faisaient route vers les sombres

vallées de la Prédille quand la Guerre de la Continuité éclata par la faute de

personne.

Après de nombreux avatars, qui ne seraient pas opportuns, bien

qu’éminemment distrayants (par exemple un séjour forcé dans une cellule

souterraine de la forteresse de Petrovaradine, où – bien des années

auparavant – un dirigeant communiste dissident du nom de Milovan Djilas

avait passé quelques mois pendant lesquels il avait écrit une histoire secrète

et scabreuse, mais pas nécessairement inventée, de la vie du président Tito,

affirmant que le véritable Tito avait été tué pendant la guerre d’Espagne et

remplacé par un agent secret britannique qui lui ressemblait de si près que

seuls Winston Churchill et la vieille tante Bjila de Tito reconnaissaient le

vrai du faux ; le faux Tito libéra son prétendu pays des nazis, selon le plan

de Churchill, et resta en place à la demande de Churchill pour répéter son

exploit, cette fois en libérant son pays de Staline ; après quoi il était clair

qu’il avait outrepassé son rôle, mais de toute façon Churchill était mort ; et

vu que la vieille tante avait également cassé sa pipe à l’époque, on pouvait

quasiment considérer le faux Tito comme le vrai Tito, sauf qu’il n’était pas

un très bon communiste – ce qui peut se comprendre de la part d’un conservateur grand teint ancien d’Eton et Balliol – puis il compléta encore

son palmarès en libérant son pays de la sécession serbo-croate ; mais, ce

faisant, il laissa échapper quelques indices qui amenèrent son vieux rival

Djilas à la vérité, ledit Djilas ne demandant qu’à voir confirmés les

soupçons intenses qu’il entretenait à l’égard de la bibliothèque du pseudo-

Tito, anormalement fournie, tout au moins pour un dirigeant communiste,

en auteurs comiques anglais, de Henry Fielding à P.G. Wodehouse, en

passant par Evelyn Waugh, Anthony Powell, C.P. Snow, Eric Linklater,

Kingsley Amis, et Ivy Compton-Bumett ; découvrant que Djilas avait percé

à jour son secret si jalousement gardé, Tito – de son vrai nom Henry

Algernon Bletts-Newcombe – fit enfermer Djilas à Petrovaradine, où Djilas

coucha sur le papier sans perdre une minute son histoire étonnante et la

cacha derrière une pierre de sa cellule qui, n’ayant malheureusement pas été

entretenue pendant cinquante ans (mais la realpolitik repose sur de telles

lacunes triviales), ne revint à la vie que le jour où Javlin Carnate voulut

balayer quelques toiles d’araignées ; elle et son frère, grâce à l’éducation

pourvue aux genoux croatiens de leur mère, furent en mesure de lire le

manuscrit et de l’emporter subrepticement au-dehors ; ils le firent publier

clandestinement en Italie, sous la forme d’un roman intitulé Bletts-

Newcombe à la rescousse, qui devint, dans sa traduction ukrainienne et

clandestine, un best-seller en Union soviétique.) Frère et sœur arrivèrent à

Slavonsky Brod Grad. Ils y vécurent paisiblement, Devlin aux États-majors,

Javlin aux cuisines, où son savoir-faire était un des attraits les plus

sympathiques d’un séjour au grad – la cuisine au maïs n’étant d’ailleurs pas

forcément du goût de tout le monde.

Certains de leurs contacts antérieurs s’étaient révélés utiles au réseau

Surinat. Notamment, le fidèle serviteur de leur père, Dictionnaire Technique

Chambers, à la mort de Luigi, n’avait cessé d’assurer ses positions pour

s’établir enfin chez les Smix, ce qui devait lui procurer quelque avantage

par la suite. C’est la caméra de télévision de Chambers, camouflée sous sa

barbe, qui avait fourni à la forteresse des rivages pannoniens ces premières

loges sur la réunion ultra-confidentielle de l’Appartement Bêta.

Devlin Carnate se fraya un chemin jusqu’à Surinat et lui tendit son

résumé de la session.

« Merci », dit Surinat, mais il avait d’autres choses en tête. Il empocha le

résumé crucial et se retourna vers ceux avec qui il était en discussion, parmi

lesquels Gilleleje, Becky, moi.

« Il faut ramener Choggles, dit-il. Des suggestions ? »

Personne ne répondit.

« Tellement typique, tellement symbolique, ricana-t-il. On couche sous la

tente dans des vestiges du XIX e siècle pendant que ces choses effroyables

de l’an 2000 nous arrivent à nous, dans notre siècle… » Ces mots dans

lesquels il avait tellement confiance lui manquaient. La rage bouillonnait en

lui comme un panaché au strontium. Son regard aurait foudroyé un poulpe à

vingt pas.

Depuis qu’il avait appris l’enlèvement de sa cousine, il s’était rendu

compte qu’il aimait cette enfant jusqu’à l’inceste, le détournement de

mineure et le mariage.

« Je m’en veux, disait-il, sans regarder Becky qui prenait bien soin de ne

pas le regarder… Pas de réponse du Fichier, Per ? »

Per Gilleleje, un grand Danois soigneusement manucuré au regard gris

d’homme qui fait tout sauf prendre des bains de soleil sous l’étoile polaire,

se détourna du fauteuil électronique. « Je dois recevoir le signal d’attente. »

Ils cherchaient à savoir où était allé l’appareil qui avait subtilisé

Choggles. Le moyen le plus sûr, c’était encore par le Fichier.

Non seulement toutes les formes de trafic étaient désormais

réglementées, mais depuis un certain temps, systématiquement dépistées,

que ce soit par mer, air, terre, ou dans l’espace. Un petit dispositif (analogue

au dispositif Schally-Chaplain du cerveau humain) monté dans l’appareil

garantissait que chaque voyage était enregistré dans une banque-mémoire

toujours en éveil, parmi des millions et des millions de banques-mémoires

identiques de la taille d’une barre de chocolat, au fond de quelque indicible

cathédrale souterraine, sous l’un des principaux complexes logiques,

également souterrains – car les ordinateurs s’étaient mis dans

l’enthousiasme à la mode hypogée.

Un abonnement en code permettait d’avoir accès à ce relevé de bord

permanent – et chacun n’avait guère d’autre choix que de s’abonner. Le

Fichier faisait partie du C.O.

« Le signal d’attente veut dire qu’ils nous contrôlent, dit tranquillement

Becky. Si vous voulez bien m’excuser de répéter des évidences…

Gilleleje leva la main. « Je vous reçois… Miami… D’accord… Top

terminé. »

Il interrompit le circuit et lut au contrôle-image. « L’appareil en question

a été abandonné au parking de vol Inter-Monde numéro trois, au spatiodrome de Miami. Il est arrivé à 07 h 47 GMT ce matin.

— Ça pourrait être n’importe quoi, dit Surinat, frustré. Ça pourrait être

une vessie déguisée en lanterne pour nous envoyer promener dans tout le

système solaire pendant que Choggles est en Floride… Pourquoi lui faire

quitter la Terre ? Le responsable, quel qu’il soit, n’est tout de même pas si

important. Pourquoi ne nous contacte-t-on pas ?

Il se frappa la paume. « Je m’en veux tellement… »

Il regarda son image, gommeusement habillée de soie et de velours, le

cheveu en bouclette, immobile contre le mur.

« Viens ici, Surinat ! »

L’holhomme s’avança. D’un crochet qui valait tout son pesant de hargne,

Surinat se frappa juste derrière la pointe du menton. Pris au dépourvu, il

s’étala en donnant de l’épaule contre une chaise qui culbuta. Personne ne fit

un geste. C’était le mythe de Mike Surinat le Fou en action. Rien d’autre. Et

personne n’y avait rien à redire ou à refaire.

« Dis-moi encore, demanda Surinat. Qu’est-ce qui est arrivé à Choggles,

ici même ? »

De la moquette, le crypto-Surinat répondit : « Elle est partie d’ici avec

un analogon de sa mère. Ça devait être un analogon d’après ce que j’ai

entendu de leur conversation – une machine très inventive dans ses

reparties. »

— J’aurais dû rester sur le qui-vive. Ils avaient déjà un pied dans la

place. Je suis tombé sur une espèce de double dans le jardin, une heure à

peine avant l’enlèvement de Choggles ; j’aurais dû comprendre que

quelqu’un braquait un projecteur. Il doit y avoir Monty Zoomer derrière

tout ça. On a découvert que Choggles le surveillait sur le circuit

d’observation – la touche de l’appartement quatorze était encore enfoncée

sur le pupitre, bien qu’il n’y ait plus de courant. Et la fausse Leda Chaplain

et elles sont parties avec l’appareil de Monty.

— Il ne s’agit pas forcément de Monty, dit Per Gilleleje. Il est en train de

faire tout un cirque dehors à cause de son engin volé, et la touche enfoncée

c’est peut-être une coïncidence.

— Répète-moi mot pour mot ce que Choggles et la fausse mère étaient

en train de se dire au moment de sortir, intima Surinat à Surinat.

Du plancher, et se frottant la mâchoire avec un poing qui fit flamboyer,

tel un feu vert en folie, sa monstrueuse émeraude, Surinat répondit : « Donc

je t’ai dit que Leda disait qu’elle s’occuperait de sa fille. Elle a dit qu’il ne fallait pas avoir peur. Tout le monde a peur en ce moment, disait-elle. Ça

devait être un analogon – tu viens de vérifier sur Mars, à Nixonville, et on

sait que la vraie Leda y est toujours, et depuis deux ans. »

Avec son regard qui foudroie les poulpes, Surinat reprit : « Me voilà avili

en face de ma propre complaisance et de mon narcissisme. Surinat, tu es

tout ce que j’exècre en moi. Après cette entrevue, je te ferai anéantir. J’aurai

un analogon à la place, dont toutes les observations seront consignées sur

ordinateur de façon à les reproduire instantanément sans imbécillités. Mais

avant ça, tu es prié de nous faire un rapport mot pour mot aussi ordonné que

possible de tout ce que tu as entendu dire quand elles sont passées.

Verbatim, compris ?

— Elles n’ont pas dit grand-chose, commença l’holhomme, vexé. Au

moment où la présence de Choggles m’a activé, elle était en train de dire

“maman j’ai peur”. Et Leda lui a répondu : “tout le monde a peur en ce

moment – il y a de quoi. Viens, je vais m’occuper de toi, ton père a besoin

de nous”. Choggles a dit : “je n’arrive pas à me faire à l’idée qu’il est

vivant. À ce moment, elles étaient arrivées à la porte, la porte

extérieure…” »

Surinat l’interrompit. « Mais il fallait nous parler du père tout de suite !

— Tu m’as coupé.

— L’analo de Leda a dit qu’Auden Chaplain était vivant ! Qu’est-ce que

tu as entendu encore ? demanda Gilleleje. Qu’est-ce que c’est que ces

réticences ? On t’a trafiqué ?

— J’ai entendu Leda qui disait quelque chose comme “ces terribles

camps martiens cachent beaucoup de choses”, elles ont ouvert la porte et

Choggles a tourné le coin, ce qui m’a désactivé… »

Gilleleje, Surinat, Hornbeck et les autres se regardèrent.

Il y avait longtemps que le nom du père de Choggles n’avait pas été

prononcé à Slavonsky – du moins à haute voix. Le nom d’Auden Chaplain

était synonyme de peur pour des millions de gens, et de respect pour

beaucoup plus. Auden Chaplain était l’Homme-Qui-Avait-Résolu-le-

Problème-Démographique.

Un silence mêlé de radiations non verbales vibra dans la pièce. L’histoire

claudicante et étouffée de culpabilité de l’occident, le collage traditionnel

de sciences mal appliquées en sciences mal appliquées, la coupure

définitive entre aspirations individuelles et nécessités organisationnelles –

tous ces éléments infâmes indissociables en apparence de l’escalade des connaissances et des nombres – étaient incarnés dans le nom d’Auden

Chaplain ; et ici, personne n’était libre de tout lien avec lui, ou avec les

couches noires de l’histoire récente, qu’il avait brièvement,

malencontreusement et énigmatiquement dominée.

Avec lassitude, Surinat se tourna vers le visiphone. « Les Idéalistes

doivent se mobiliser. Si Auden est vivant, il n’y a pas le choix. Pour

Choggles, on pourra toujours suivre ça plus tard, mais Auden doit être

l’objectif principal. Sanctus ! Si la vie n’existait pas, il vaudrait mieux ne

pas l’inventer ! »

Sa main reposait sur le combiné, lorsque la sonnerie du téléphone

retentit.

Le visage de Devlin Carnate apparut dans le globe.

« Mike, un appel en instance pour Zoomer.

— Laisse tomber ! On a plus sérieux. Je veux un appel I.D.I. général.

— Ça aussi c’est du sérieux, reprit énergiquement Devlin. On a mis en

fréquence un débrouilleur sur l’appel en instance. C’est Attica Saïgon Smix

qui appelle Zoomer.

— Smix ! Smix qui appelle Zoomer ! Ici !

Il prit conscience de sa faiblesse, de sa lenteur, de sa paralysie devant

l’action, de son impuissance dans ce monde outré où les corporations

avaient acheté toutes les consciences. Son intuition même restait muette

dans la circonstance. Quel lien pouvait-il y avoir entre le patron du C.O. –

le maître du monde, pour autant que ce maître fût humain et que le monde

fût assez cohérent pour se laisser maîtriser, l’ennemi juré de l’I.D.I. – et

l’holorêveur pop de prisunic Monty Zoomer ? « Je prends l’affaire en

mains. Per, tu rassembles tous les responsables Trois Étoiles de l’I.D.I.,

O.K. ? » Il ne disait jamais O.K.

Ils étaient tous sur la brèche, prêts à tout. « Alors c’est bien Zoomer qui

est responsable de l’enlèvement », fit la voix tranquille de Becky Hornbeck.

Ils la regardèrent et hochèrent la tête : intuition irréfutable.

Surinat passa sur l’écran auxiliaire où le visage hagard, kakistrocratique

et illustre de Smix, de Smix-Smith, la dernière des grandes corporations qui

avait avalé toutes les autres, U.S.A. et U.R.S.S. compris, prit contour par

nuances de gris et de mauves vivants, et dit : « Je suis inquiet pour ma chère

Loomis, Zoomer. Sans pouvoir vous en expliquer les circonstances, je vous

ai fait suivre et suis contraint à prendre contact avec vous… »

Une ombre bougea derrière lui, une main à la chair tachetée. On

chuchota, Smix regardant d’un air irrité par-dessus son épaule – et les

motifs de la non-transmission prirent possession de l’écran.

« On l’a assassiné ? demanda Becky, le souffle court.

— Ils ont détecté notre débrouilleur et coupé le contact, fit la voix de

Devlin Carnate. C.O. – ils sont imbattables…

— Mais pourquoi Zoomer et lui… »

À l’autre bout de la pièce, Per Gilleleje disait d’un ton ferme à

l’émetteur : « Il faut que ceci ne puisse pas être débrouillé – prenez la

machine de Shelley pour le codage. Ça marche ? Si je suis vivant ? Merci.

J’appelle toutes les unités de l’I.D.I., Banquier Sérieux appelle toutes les

unités de l’I.D.I… »

 

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