L'heure de 80 minutes

Brian Aldiss · Chapitre 3 sur 32

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L'heure de 80 minutes

Chapitre III

 

 

L ’ESPACE avait un plancher. Ce plancher s’étendait aux pieds du vaisseau solaire mugissant dont les convertisseurs l’emportaient du cupro-espace vers les dimensions ordinaires du monde X.

Ce plancher ne ressemblait à rien d’autre qu’une feuille de papier-

machine flottant vers le fond de quelque piscine translucide et impassible.

Mais il grandissait. Il grandissait à mesure que le Micromégas fondait sur

lui ; il montait, il montait de sa piscine translucide et vierge de rides,

montait et s’étendait bien au-delà des limites de toute piscine concevable,

menaçant de rendre naine l’étendue stellaire infinie qui le cernait au-dessus

et tout autour.

Le vaisseau solaire décélérait, perçant l’écho des g d’un fracas orchestral

comme s’il arrachait de ses gonds la Nature elle-même.

Inébranlé et inébranlable, Attica Saïgon Smix regardait assis aux côtés

de sa femme Loomis le grandiose plancher de l’espace venir à leur

rencontre. Ils étaient confortablement installés dans leurs fauteuils moulants

devant le visiécran, le commandant Ladore debout derrière eux, immaculé.

La beauté fixe de Loomis avait quelque chose de perse, son visage était

lisse et beau comme un dôme en porcelaine cérulée d’Ispahan, ses cheveux,

de sable, et ondulés, se répandaient sur son cou d’un mouvement qui n’était

qu’à eux. Sa main reposait sur le poignet de son mari.

Lui, dont le moindre mot aux pentagones ordinateurs de la Terre avait

force de loi jusqu’au dernier foyer de ses clapiers innombrables – lui –

grand patron de tous les patrons, grand ponte de tous les pontes du

commerce – lui – grand capitalo-communiste de l’empire capitalo-

communiste – lui – Attica Saïgon Smix de la compagnie Smix-Smith – n’était que la pâle ombre d’un homme. Les imperceptibles pulsations de sa

peau ivoirine étaient l’indice, non pas d’un système sanguin comme tous les

autres systèmes sanguins, mais des rythmes infaillibles des

servomécanismes.

Il se tourna vers elle et lui sourit, elle, plus précieuse que tous les

complexes financiers aux ramifications infinies sur lesquels il avait la main

haute. Aussi glaçant qu’il pût paraître à d’autres, elle lui rendit son sourire

avec amour.

— Presque arrivés, mon amour.

— Presque arrivés !

— Le micro-espace ne t’a pas trop embêté ?

— Pas du tout, Attica !

— Et moi non plus, avec toi à côté.

Son crâne mince se tourna à demi vers le commandant Ladore.

— Faites en sorte que nous débarquions tout de suite après l’atterrissage.

Je ne veux pas attendre.

— Monsieur.

Le capitaine se détourna et aboya brièvement dans l’intercom auprès de

lui.

L’énorme unisson s’était perdu dans les profondeurs de l’inaudible.

Le grand plancher blanc, sans ombre sous la voûte stellaire, s’étendait

devant eux, superbe, blafard, extrapolation logique d’une topologie de

cauchemar à infini zéro, inchangé par la perspective, inapprivoisable, quelle

que soit la distance.

Enfin, ils entrèrent en contact avec lui, légers comme la lumière sur un

pic enneigé. Des flancs porcins du vaisseau se déroulèrent des passerelles,

passerelles et groins d’armes gigantesques, aussi tendres que le nez des

taupes aveugles.

Le fauteuil d’Attica Saïgon s’anima. Épousant son maître, il le mit à la

verticale. Debout, Attica Saïgon Smix s’avança, sa femme – son regard de

lapis-lazuli toujours vigilant – à ses côtés. Ils prirent le premier tube

transporteur, qui les déposa languissamment devant un couloir d’accès ; là,

une passerelle chuintante les porta sans heurt jusqu’à l’immense plancher

de l’espace. Loomis vacilla et s’accrocha plus fort au bras de son mari. Les

caméras, qui ne laissaient passer aucun instant du continuum événementiel

de la vie d’Attica Saïgon Smix, surprirent son geste, et les chœurs Smix

ajoutèrent une chanson pour la retransmission.

« Mais vacillant soudain, elle lui serra le bras,

Superbement inquiète, et bravant son effroi… »

 

Sur les autres passerelles, les laquais se pressaient, leur position

d’inférieurs les rendant imperméables à la majesté du moment. Grâce à leur

puissance, dénudés devant sa gloire, Attica Saïgon Smix et sa femme

avaient le pied sur l’infini, sur l’immuable même, tandis que les forces

irrésistibles de l’espace les survolaient.

Le plancher était chaud au toucher, poli, hydroptique, apique, penné,

comme la chair d’une courtisane vulpestre et voluptueuse mourant de

plaisir.

— Enfin seuls, mon amour.

— Seule avec toi, Attica chéri !

— Ça te plaît ici ?

— Eh bien, c’est, disons, inattendu… C’est – comment dire – de la

science ou de l’art ?

— Les deux, mon amour. Science et Art. Les deux disciplines, jadis

parallèles, se rejoignent ici. Il n’y a jamais rien eu de comparable.

Elle eut un petit rire.

— Je veux bien le croire ! Ça demande beaucoup de – euh, d’énergie ?

Le fauteuil frémit autour de lui.

— Beaucoup d’énergie ? Avant la guerre, une telle quantité d’énergie

était inconcevable. Seule la ptôse de nouvelles dimensions, de nouveaux

univers, dans le nôtre, nous a permis de canaliser des systèmes énergétiques

entièrement nouveaux. Expliquez-lui, Benchiffer…

L’amplification baissant, sa voix s’estompa – Mais le fidèle Benchiffer,

dans sa peau d’altuglass, était déjà sur les rangs, relevant la phrase

défaillante de son maître comme quelque plante ultra-sensible, et lui

donnant l’onction de sa personnalité à lui, calcaire.

— Oui madame, ce plancher aponévrotique est maintenu en stase grâce à

un drain énergétique dans un des univers qui viennent de s’ouvrir tout

récemment. Les quotients énergétiques paraissent, grosso modo,

s’équivaloir, ce qui veut dire qu’une année de vie du plancher doit pomper

une année sur le stock entropique de tout un univers.

— Je vois… Vous voulez dire qu’en étant ici, nous raccourcissons la vie

d’autres gens ?

— Vous savez, les vies ont de toute façon tendance à raccourcir,

m’dame, même quand personne ne s’en mêle.

Benchiffer se redressa, plus livide que jamais, conscient d’avoir empiété

dans son propos restreint – vulgariser la science – les limites de l’ontologie

et de la philosophie. Non que le choix fut tellement facile, par les temps qui

couraient…

Mais Attica Saïgon Smix ne parut pas relever la transgression. Les

lentilles qu’il avait en guise d’yeux embrassèrent autour de lui les horizons

synclastiques et en furent rafraîchies. Ici on trouvait la paix loin des

complexes en furie dont il avait le contrôle officiel, la paix et un refuge

absolument unique en son genre.

Soutenu par son fauteuil, il regarda les valets sortir les holoscillateurs.

Pour autant qu’il pût ressentir du plaisir par le truchement des complexes

combinaisons homomécaniques de ses récepteurs, il lui était agréable de

voir les holoscillateurs se mettre en route.

Et, chauffés, ils se mettaient en route, tandis que les valets dégageaient la

voie. Un brouillard lithoponique se formait, prenait corps, bouillonnait

comme en une coupellation ; des objets se dessinèrent dans sa matière

imprécise – des arbres, des fleurs, des bancs, des cucurbitacées mâles et

femelles, des forts et des petites forteresses, des boîtes à musique et des

orgues de Barbarie, des manèges, des étables, des niches à chiens.

— Benchiffer !

— Monsieur !

Benchiffer jetait des éclairs en bougeant, ses orteils tournant comme des

roulettes à l’intérieur de l’altuglass.

— La citation de ce poète…

Benchiffer se souvenait. La menace constante d’une disparition

instantanée était encore la meilleure mnémotechnique.

— Shakespeare, monsieur… « Et le grand globe lui-même. Mais oui,

avec tous ceux qui l’habitent, se dissoudront, s’évanouiront tel ce spectacle

incorporel – Sans laisser derrière eux ne fût-ce qu’un brouillard… »

— En même temps que ces petites choses apparaissent, je suppose que

leur pendant est en train de disparaître dans un autre univers, ou quelque

chose comme ça, dit Loomis.

Son mari la flatta de la main pour tant de perspicacité. Mais il aimait

bien le poème, aussi, même s’il ne rimait pas.

Le spectacle prenait corps, et rapidement. Et tout à coup, il fut là. Les

vaches et leurs étables, les arbres, les maisonnettes mignonnes, les immenses papillons, tout s’animait, brillant comme une bouche en rêve,

couvrant, mais oui, couvrant toute la surface de ce mange-gale de plancher.

— Une petite promenade, mon amour ?

— Bien sûr.

Elle avait envie de marcher quand il avait envie. Toujours. Elle était

gentille. C’était donc ça le paradis qu’il avait inventé pour elle. Loomis.

Amour.

Les caméras les suivaient, silencieuses comme l’hépatite, gobant tout,

enregistrant pour la postérité, mais aussi pour leur délectation, la lente

promenade parmi les objets tout droit sortis de l’imagination d’Attica

Saïgon Smix. Les arbres n’étaient pas des arbres, les papillons n’étaient pas

des papillons, les vaches n’étaient pas des vaches, les maisonnettes

n’étaient pas des maisonnettes. Tout n’était que délicate simplification,

pastiches d’arbres, de papillons, de vaches, de maisonnettes, réalisés en

formes schématisées et en couleurs primaires. Les melons et les fleurs qui

s’étendaient à leurs pieds étaient détachables, extraits d’abstractions

incarnées inspirées de l’imagerie des chambres d’enfants. Paix et

infantilisme se rejoignaient d’un baiser bruyant mais pur.

— C’est gentil ici…

— C’est bien pour toi après le travail.

— Elles sont mignonnes ces vaches, non ?

— Je trouve ça adorable, ces clochettes, et ces – euh, mamelles. Tu as de

ces idées, Attica, je ne te l’ai jamais dit ?

Elle lui disait tous les jours. C’était le secret de leur réussite. Une vache

se dandinait plaisamment à côté d’eux, une fleur de melon criarde entre les

mâchoires. En trois dimensions et parfaitement palpable – on pouvait même

monter dessus. Et bien sûr, hygiénique. Pas de défécations, pas de

monstrueuses éructations d’un vent mal poli. Un pur holobjet, apparu sous

le charme de machines conçues dans le laboratoire d’électronique d’une de

ses filiales.

Et cette chose cul-terreuse qui se dandinait de la même façon vers eux

n’était rien moins qu’un holhomme, en trois dimensions lui aussi,

parfaitement palpable, hygiénique. L’homme, le chapeau, la blouse

comique, la pipe, les sabots, tout cela d’une substance inorganique, une

projection tout aussi tangible, tout aussi existante et beaucoup plus

maniable que du chêne. Il mit un doigt à son drôle de chapeau cabossé, souffla de sa bouffarde un rond de carton-pâte avec un bruit de locomotive,

et tira un message de sa blouse ornée de pâquerettes.

— Benchiffer, lisez.

Benchiffer prit le cachet et, le tenant dans sa main photoélectrique,

psalmodia :

— Vésicule Biliaire à Rupture Six. Désolé Œil Spatial Zéro Zéro Zéro

devenu indétectable références temporelles 03071255T. Police Jupiter

Alerte Cinq Étoiles et Recherche Exosystème Zones codées Burgess,

Knight, Adlard, Cotton et Conquest. Toute urgence. Coordonnées possibles

suite à message. Suggère Rupture Rouge envoie double je répète double

subiter Vésicule Biliaire Appartement Bêta. Tous paramètres biliaires je

répète biliaires avisés. Pied de guerre. Transcendant. Rupture Rouge.

Marchand de couleurs. QLL TX5973328764983AA448. Destruction quatre

secondes. Marchand de couleurs. Crachoir. Vésicule Biliaire Rupture Six.

— C’est important chéri ? demanda Loomis.

Les quatre secondes s’étaient écoulées. L’holhomme disparut un instant,

quand le cachet se détruisit.

Rupture Rouge, c’est moi, répondit Attica Saïgon Sutix en appuyant sur

les touches de son fauteuil.

Il fit lentement demi-tour et se dirigea à travers les arbres à chapeaux

pointus vers le Micromégas. Il fit un signe au commandant Ladore, de garde

à la passerelle.

— Qu’est-ce que ça veut dire, chéri ? demanda Loomis.

Elle était femme jusqu’au bout des ongles ; adolescente, elle aimait aller

sous la douche avec ses petites cousines et sa sœur, Glamis. Ce fut le point

de départ d’une vie proprette.

— C’est ce mange-gale d’œil spatial près de Jupiter que nous suivons à

la trace. Il ne peut pas nous faire de mal – mais on ne savait pas à qui il

appartenait. Comment a-t-il pu disparaître comme ça ? Dès que je serai à

Vésicule Biliaire – Ah, Ladore ! Peut-on projeter d’ici un double de moi sur

Vésicule Biliaire ?

L’immaculé Ladore était lui-même une projection, une des innombrables

incarnations du Complexe Ordinateur, détaché au service – et à la

surveillance – du maître de l’univers Smix-Smith.

— Ça implique une double transcendance, répondit Ladore. Le

Micromégas a le matériel nécessaire. Nous pourrions effectuer l’opération

dans l’espace ordinaire. Ici, dans ce continuum, nous manquons d’énergie. Il va falloir se servir au plancher – c’est de l’énergie pure à portée de la

main.

— Allez-y.

Mais l’analogon avait devancé les ordres ; pendant que le patron

remontait la passerelle, des tubes à siphon serpentèrent jusqu’au plancher de

l’espace pour y mordre.

Il se retourna. Elle papillonna de la main. Amour, toujours.

Un autre analogon attendait à l’intérieur, et le guida à la salle des

Trexmissions. Mouvement ordonné, activité à haut rendement, bruit de fond

minimum, non-odeurs – c’était la gestalt de synthèse absolue à synapse

accélérée d’un vaisseau solaire multispatial. Comprimé d’émotion, émotion

zéro, et d’inertie la plus foudroyante que l’homme ait jamais connue.

Hyperthyroïdisme, hythritisme, cinématique parfaite du mouvement

aperceptible à n dimensions. Hommes vrais, hommes inventés –

holhommes, analogons, cyborgs, androïdes, robots, jusqu’aux mannequins

parapsi – tous avec un but dont ils n’étaient pas absolument ou absolument

pas les maîtres – même les hommes vrais, pour autant que le « vrai » eût

encore un sens quelconque sur l’ensemble des mondes accessibles, ou

drogués ou décérébrés, ou condamnés aux réflexes électroïdaux. Partout des

yeux et du mouvement oculaire inquiet. Mais un regard dans un autre,

jamais. Le contact par l’œil, jamais. La réflexion épargnée par la déflexion.

Ils le mirent respectueusement en un décubitus ventral intolérable et

lancèrent les fours duplicateurs autour de sa silhouette.

Un technicien – et une légère hyperpilosité sur le cou laissait entendre

qu’il s’agissait d’un homme, un vrai, mais sous contrôle, dit alors :

— Il faudra que vous restiez en coma léger pendant l’absence de votre

double, comme vous le savez peut-être. Sur une telle distance, la marge

risque d’être étroite entre vie et mort.

« Compris. » Pour ces hommes, pas de bavardages. « Vous pouvez

dépiauter un double de rab pour faire plaisir à ma femme, pour lui tenir

compagnie ? »

— En temps normal, on pourrait en dépiauter une demi-douzaine.

Mauvais, ça, pour les oreilles de Smix, de Smix and Smith, car un temps

normal suggérait des gens bien portants, capables de se frayer un chemin

parmi les embûches de la vie, sans le secours de servomécanismes trop

zélés. « Mais dans ce cas précis, on peut envisager qu’une duplication de

double provoque une hyperémèse et une perte de réel. Disons qu’on pourrait prendre un greffon et dupliquer sur l’holoscope pour former un

demi-projet. Après quoi nous nous servirions de transjets analogoniques

pour projeter des transférences de discours basées sur vos structures

motrices. »

Toujours fidèle, Benchiffer le détesticulé se pencha par-dessus l’épaule

rabougrie pour reformuler en jargon du patron le jargon du technicien.

— Vous risqueriez de vous trouver en surcritique, question psycho, si

vous projetiez plus d’un double. Mais ils peuvent prendre un transfixeur

statique et lui donner une pseudo-vie et une pseudo-parole activées par

canaux d’électro-projet, en se servant de vos canaux vitaux de la banque.

— Et ce sera bien pour Loomis, ce truc-là ?

— Il risque de vous – de se répéter un peu.

— Ça peut lui faire plaisir quand même. Allons-y. Vésicule Biliaire.

Les fours irradièrent. Le vieux corps qu’ils contenaient, mais oui, et tous

ceux qui l’habitaient, commencèrent à se dissoudre et s’évanouir…

… Laissant derrière lui sur le monde-plan un double qui s’avançait sous

le soleil truqué, parmi les enfantillages, à la rencontre de Loomis à la main,

à la lèvre et au geste savoureux…

… Projetant au travers de l’imbroglio mathématique (d’une telle

complexité qu’il était simplement dirigé en bon ordre vers une section

spéciale, codifiée en rouge, du centre logiciel du Complexe Ordinateur d’où

toute pensée humaine était exclue) qui séparait un déjà problématique ici

d’un déjà problématique là, un efficace et rapace duplicata d’Attica Saïgon

Smix vers l’inexpugnable Saint des Saints d’un ensemble souterrain sis à

Skateboard, N.A., connu également dans le code du jour (quitte à laisser à

d’autres le soin de démêler cette définition spécifique de la notion de

« jour ») sous le nom de Vésicule Biliaire.

L’équipe de Vésicule Biliaire s’acharnait toujours sur les traces du

mystérieux œil spatial.

L’œil spatial en question – connu par ses occupants, auxquels nous

aurons sous peu affaire, sous le nom de « Prophétesse » – marque avec sa

disparition l’apparition dans mon récit du désastre.

Mon travail, tel que je le conçois, consiste à relater les faits dans un

ordre approximatif, à dégager une linéarité qui, me semble-t-il, doit rester

perceptible à travers les avatars d’un hasard apparent, des mobiles et des

rencontres. La génération qui vient, moins imprégnée du principe de cause à effet (« libérés par les neurosciences », me diront-ils !) devra réinterpréter

elle-même cet invraisemblable fatras.

Au même moment, moi, Durant Surinat, personne déplacée, je traversais

sur mes roulettes la cour de Slavonne Brod Grad à côté de ce brave George

Hornbeck, quand celui-ci dit à ce propos quelque chose d’intéressant.

C’était le milieu de la matinée. Le calme régnait. La plupart des invités

d’honneur que nous avions rencontrés à cette soirée récupéraient encore.

Becky était debout et bien présente, plus radieuse que jamais – mais en

pleine méditation à cette heure-là, comme à son habitude. Seule Dinah

Sorbutt, confortablement et presque totalement enceinte, était assise sur un

banc de teck, les pieds au soleil, et n’avait rien à faire.

— Durant, j’ai discuté avec Becky hier soir, me disait George. Profonde,

ma fille. Nous nous demandions si oui ou non la vie avait une forme, et la

discussion restait plutôt sobre. Becky disait qu’elle pouvait toujours se

consoler en voyant une forme – elle appelait ça le papier peint – grâce à

quoi, même quand les choses allaient mal, elle savait que la chance devait

tourner.

— C’est un point de vue de jeune fille, dis-je. Mais il y a en effet une

véritable sensibilité chez Becky – et là elle tient de vous.

— Ça, je n’en sais rien. Je suis vieux et l’Angleterre me manque. Je

n’arrive pas à croire que la Grande-Bretagne, ça n’existe plus. Je suis plus

sensible aux failles inquiétantes de la vie qu’à sa forme générale.

L’Angleterre, c’est une faille. Et vous, Durant – ça vous ennuie que je le

dise ?

— Que j’ai perdu les deux jambes pendant la guerre ? Comment voulez-

vous que ça m’ennuie ?

— Vous vous en tirez bien, mon vieux. Et vous savez vous servir de

votre fauteuil roulant. Becky et moi nous nous posions la question… À quel

point est-ce que ça vous a détourné mentalement de l’action…

— Au moins je me débrouille mieux que le petit frère de Mike. Vous

savez qu’il vit seul dans leur maison de Californie, sous la drogue ? Il a à

peu près mon âge et il a eu aussi les deux jambes emportées – ça fait partie

de la forme, dirait Becky – mais je ne suis pas comme ça, George – dans la

même situation peut-être, mais pas avec les mêmes réactions – je ressemble

plus à Mike, ma vie j’ai l’intention d’en faire quelque chose.

George sourit et hocha la tête, les yeux baissés. Il regardait sa montre.

Bientôt il faudrait se mettre au travail.

Slavonne Brod Grad n’était pas toujours un lieu de réjouissances. Les

soirées se faisaient de plus en plus rares, au fur et à mesure que la situation

économique se détériorait.

Nous aussi, George Hornbeck et moi, nous luttions dans notre coin

contre un état monolithique qui menaçait d’engloutir le monde entier une

fois que le Traité Cap-Com serait définitivement devenu une affaire

sérieuse.

Nous éditions de la pornographie créative. Une bonne partie du matériel

de base, sous forme de bandes dessinées essentiellement, nous venait de

notre allié brésilien, da Perquista Mangista. Le soutien financier du Brésil

nous était également acquis.

La pièce qui nous servait de bureau était au château. Notre sigle était

P.P.P., c’est-à-dire Pornographie Permissive et Progressiste. Curieusement,

l’idée était venue de Russie, où le samizdat, ou l’édition-dans-la-rue, menait

le monde.

Pour donner notre pichenette contre la grande machine culturelle, nous

disposions de machines qui tournaient pratiquement toutes seules. Nous

pouvions nous permettre de rester quelques minutes de plus au bon air.

— Allons prendre un peu le soleil sur un banc, dit George. C’est une

tradition du grand âge. Ce n’est pas la peine de faire la conversation à

Dinah. C’est une évaporée. Je me demande pourquoi elle ne veut dire à

personne qui est le père de l’enfant ?

Nous nous assîmes et il se mit à parler paternité. C’est vrai qu’il

divaguait quelquefois. « Ton deuxième fardeau, bien sûr, c’est la perte de

tes parents, disait-il, et celle des parents de Mike. Je sais que Lena, la tante

de Mike, fait du bon travail sur Mars, mais elle devrait être ici, avec

Choggles. Choggles mûrit trop vite… Non, ce n’est pas ça que je voulais te

demander. Alors, qu’est-ce que tu comptes faire de ta vie, toi, Durant ? »

Pourquoi ne pas le lui dire ?

« J’ai l’intention d’écrire un livre. Les holocènes ne m’intéressent pas et

la pornographie a ses limites. J’ai envie d’écrire un bon vieux roman

traditionnel, sans autre ambition que de montrer ce qui se passe autour de

moi, ce que j’aime et ce qui me dégoûte. »

À cette époque, ça n’était pas vraiment sérieux. Je n’avais pas vraiment

l’intention d’écrire un livre, je voulais seulement donner la bonne réponse à

ce cher George, pour qui j’avais un grand respect. En tout cas, il n’était pas

question d’écrire ce livre-ci. Mais, disent les pseudoscientifiques, la chimie rend compte de tout acte humain ; peut-être ce livre fut-il déterminé par

notre conversation.

Je prends la ferme résolution de ne plus intervenir dans le cours de mon

récit – ou alors discrètement. Mais privé de jambes, je tiens à avoir la haute

main, tel ce nouveau dieu, à la fois créateur et esclave de sa création, tout

comme l’homme est devenu l’esclave des systèmes qu’il a créés, si l’on en

croit la nouvelle neurophysiologie. Car – pourquoi ne pas l’admettre – je

rechigne déjà à la tâche : d’après quelle échelle de valeurs vaut-il mieux

écrire ou lire un roman, plutôt que d’opter pour la branche et ses

hallucinations, comme l’a fait mon sinistre reflet, mon frère, là-bas en

Californie ? Si ce n’est que : les paradis artificiels se perdent dans le passé,

le déjà-vu ; moi j’essaie de regarder droit devant, et d’embrasser la

nouveauté, et même de charmer cette chère Choggles.

C’est pourquoi je ferai avec mes personnages le tour de l’espace et du

temps. Et si je m’y tiens, je devrai aussi parcourir leurs pensées. Pourquoi

pas ? Il est maintenant démontré que l’esprit est un épiphénomène de

l’espace et du temps ! Comme vous voyez, j’écris mon histoire selon les

principes du déterminisme.

De cela, c’est assis au soleil avec George Hornbeck que je perçus le

premier battement. Je lui dis :

« Je voudrais essayer d’inventer ce que pensent les autres. La pensée m’a

toujours paru plus facile à comprendre que l’action. » (Et j’arrête là ce que

j’ai dit.)

Il rit de son rire sec. « La compréhension c’est très relatif. Mais plus on

en a, mieux on s’en trouve. Toujours. Vas-y, Durant, vois ce que tu peux

faire pour nous – et pour toi ! »

Il me quitta et traversa la grande cour d’un pas plus qu’assuré, ce vieil

homme à qui l’Angleterre manquait.

 

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