L'heure de 80 minutes

Brian Aldiss · Chapitre 2 sur 32

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L'heure de 80 minutes

Chapitre II

 

 

A U-DEDANS du château désolé de Slot Surinat allaient les conspirateurs. Ils riaient en chemin, car le château leur appartenait. On avait mené des batailles, on avait abattu les obstacles, répandu du sang, dépensé de

l’argent, et versé mainte larme en secret ou au creux d’une tombe ouverte –

tout cela pour le jour où la Guerre de Pérennité serait gagnée. Et ils étaient

peu maintenant, ceux qui pouvaient encore rire ou pleurer…

Mais il y avait d’autres dimensions.

Les armes terribles de la guerre les avaient révélées, elles avaient à ce

point déchiré le tissu même de l’univers que d’étranges passages vers

d’autres Ailleurs et d’autres Quands s’ouvraient à ceux qui savaient – ou

ceux qui avaient le courage de prendre ces passages de la folie.

Le premier de ces conspirateurs, qui traversait si hardiment les longs

couloirs, c’était Julliann Peau de Requin. La taille petite, botté, bouclé,

buffleté, badelaire au côté, de pied en cap, le visage comme une vieille voile

brunie, les cheveux volant autour de sa tête comme de la fumée. Et c’était

comme si le feu crépitait dans cette fumée quand de ses mâchoires ouvertes

sortit un rire âpre.

— Mike Surinat le Fou n’est donc pas là pour nous accueillir, mes amis !

C’est tant pis pour lui ! Il peut nous ravir une victoire future, mais il nous

abandonne son château !

Et à ces mots, il donna une claque dans le dos d’Harry l’Autour. Pour

toute réponse, Harry éclata de rire, et pas une plume du faucon

encapuchonné qu’il avait sur l’épaule ne bougea.

— Les Surinat sont trop décadents pour ces temps guerriers, Julliann, dit

Harry.

Il était grand et lourd. Il se contrôlait étroitement, au moral et au

physique, comme un ours face à la meute. Tout en avançant, il brandissait

sa torche d’un côté à l’autre, illuminant machinalement toutes les entrées,

en cas de surprise.

Le troisième conspirateur ne parlait jamais. Lui aussi était bâti

largement, mais il y avait dans sa masse quelque chose de bestial et de

grossier. Son silence aussi avait quelque chose d’animal. La lueur de la

torche révélait une face énorme et une expression ramassée, de petits yeux

enfoncés profondément dans leurs orbites, une petite forteresse en guise de

nez, et une grande bouche immobile accolée au bas du visage. C’était

Gururn, fuyard du monde de Smix-Smith, étrangleur de vie, les secrets de

sa propre vie aussi muets que du granit.

Ils parcouraient un étage du château fraîchement repeint, dont les

surfaces étaient prises dans une couche blanche, prismatique et

réfléchissante, de sorte que leurs visions subissaient les assauts des couleurs

du spectre partout libérées. Traverser un couloir, c’était subir le supplice de

la roue de paons mortels.

Avec un grognement, Gururn ouvrit à toute volée les volets d’une grande

fenêtre et guetta au-dehors. Son regard ne rencontra que les perspectives de

la façade du château, proches, distantes, inaccessibles, sinuant sur la colline

et dans la vallée, ponctuées d’un délire de cours, de tours et de minarets –

vision digne du plus extravagant Gustave Moreau mâtiné d’Henri

Christophe et de son Sans-Souci, de Pandua, Hambi, Polonnaruwa, Ambre,

Alcatraz, Blenheim, plus les terrifiantes symétries de l’Escurial et du

Ramesvaram. Ses plans érodés étaient comme une myriade de papillons de

nuit morts, épinglés sans loi les uns au-dessus des autres par un

entomologiste frénétique et saoulographe.

Vlam ! On referma les volets. Les trois conspirateurs reprirent leur route

dans la pavane multicolore et décatie. Entre eux, le rire n’avait plus sa

place.

Ils arrivèrent à un ascenseur qui les porta dix étages plus haut. L’édifice

des Surinat était si élaboré que nul, sauf leurs plus proches alliés et eux-

mêmes, ne pouvait localiser les ascenseurs à réaction qui filaient d’un seul

jet du sous-sol au sommet de leur demeure entassée.

Ils traversèrent des enfilades et des enfilades de pièces, chacune plus

grande que la précédente ; et, la dernière contenant toutes les autres, ils

furent obligés de rebrousser chemin pour chercher une autre issue. Julliann avait mal aux jambes. Les effets sophistiqués de l’hétérochromatisme ne se

faisaient plus sentir. Les trois compagnons se retrouvèrent arpentant un coin

abandonné de la bâtisse, qu’on avait un jour appelé la Structure Ultime. Le

crain de base, cette pierre modelée par l’homme que rien ne pouvait

corrompre, se tenait là, nu ; portes et châssis de fenêtres y étaient

simplement plaqués. Rien n’avait été parachevé. Chaque perspective en

contenait une autre, comme les flaques de mort huileuses et fuyantes au

fond des yeux du basilic.

— J’ai connu ce château quand j’étais plus jeune, dit Julliann.

Les autres, sans répondre, avancèrent.

— J’ai passé toute mon adolescence à essayer d’en sortir, dit Julliann.

Les autres, sans répondre, avançaient toujours.

— M’en suis-je jamais libéré ? dit Julliann.

Les autres, sans répondre, avançaient imperturbablement.

Mais Julliann tituba de côté, la main au front, haletant, et alla se frapper

la tempe contre un pilier de crain. Il réussit à rester sur pied, vacillant, se

soutenant d’une main, le regard terrifié comme s’il s’était perdu dans une de

ces dimensions si nouvellement et si désagréablement révélées à l’homme.

Alors seulement, Harry l’Autour et Gururn s’arrêtèrent, se retournèrent

et, gênés, s’approchèrent de lui.

— Qu’est-ce donc qui t’afflige, Julliann Peau de Requin ?

Il ferma les yeux. En leur répondant, il avait l’air moins bizarre.

— Vous me voyez bien ?

— Bien, répondit Harry, et Gururn hocha la tête.

— Approchez-vous et touchez-moi, touchez mes vêtements.

Perplexes, ils firent ce qu’il leur demandait.

— Vous m’avez bien touché ?

— Tu le sais bien.

Hochement.

— Et mon odeur, vous la sentez ?

Deux hochements.

— Et pourtant, je puis être une hallucination. Ou nous pourrions, tous

trois, être le piège d’une illusion. La mort dans les yeux du basilic, en

quelque sorte.

Harry le frappa au bras et le poussa en avant. De sa voix rapide et rude, il

dit :

— Te souviens-tu du combat entre notre ami Milwrack et le Bossu

Siffleur ? Nous étions jusqu’aux genoux dans cette fange boueuse qui

disparut au moment même où le Bossu tomba ? Te rappelles-tu ce temps-

là ?

— J’avais oublié, maintenant je me souviens. Le ciel s’est embrasé de

soleils jusqu’à ressembler à un billard électrique. Eh bien ? C’est loin de ce

château !

— Que n’y sommes-nous encore ! grommela Gururn.

— En cet endroit et à cet instant, Julliann, tu t’es pris la tête et tu as crié

que la vie n’était qu’une illusion, exactement comme tu viens de le faire. Et

une autre fois, encore. Nous étions assis à boire les poisons du Général des

Araignées. Il est difficile de l’oublier !

— J’avais oublié le Général des Araignées… Il ne s’est pas changé en

femme, déjà ? Il n’y avait pas une Reine de Toutes les Questions aussi ?

Mais les poisons je m’en souviens – il y en avait deux qu’on prenait l’un

après l’autre, comme antidote au précédent. C’est du passé lointain. Eh

bien ?

— En cet instant, Julliann, où, je le jure, mon âme était blanchie de peur,

tu as porté la main à ton cœur en t’exclamant que tu n’étais qu’un pantin

dans le rêve d’un autre, exactement comme tu viens de le faire.

Julliann foulait le corridor, les yeux au sol.

— Si j’ai bien…

— Une seule chose, camarade – c’est que tu ne peux laisser aller ton

esprit à se nourrir de tels fantasmes, car tu es bien l’homme le plus réel que

je connaisse… Et si jamais vient le jour où les Puissances d’En Haut me

mettent vraiment à l’épreuve, alors je prie pour que tu sois à mes côtés !

Julliann tourna les yeux vers son compagnon – muettement, mais son

regard noir d’orage criait tumulte. Alors il se perdit à nouveau, comme se

perdent les regards de ceux sur qui pèse le poids de choses dont ils ne

peuvent ou ne veulent pas parler.

Le passage qui portait leurs pas en rencontra un autre, plus mesquin

celui-là. Ils le prirent. Il y avait une rangée de petites boutiques. Les yeux

blancs de leurs volets se montraient au monde, comme les paupières de

marchands endormis. Nul ne pouvait deviner ce qu’ils cachaient.

Passée la dernière boutique, il y avait une porte battante. Julliann la

franchit. Un escalier s’élevait au-delà, qui avait une fenêtre ; mais la fenêtre n’avait à montrer que d’autres pièces et d’autres couloirs, tous déserts. Ils

gravirent l’escalier.

Les marches montaient en droite ligne jusqu’à un palier où elles

tournaient et grimpaient jusqu’au palier suivant. Il y eut d’autres paliers,

d’autres tournants, d’autres et d’autres marches.

Enfin, épuisés, ils atteignirent un palier où ils durent faire halte. Ils se

penchèrent à la balustrade et respirèrent profondément. Les fenêtres

implacables n’offraient toujours que les mêmes visions implacables.

Julliann souffrait beaucoup de ses jambes, bien qu’il prît garde de n’en

rien montrer.

Gururn leva cette grande patte qu’il avait pour main. Ils écoutèrent,

sachant combien il avait l’ouïe fine. Des pleurs irréguliers leur parvinrent.

Gururn tourna sa tête hirsute vers Julliann, le regard interrogateur.

Julliann hocha la tête.

Ils s’avancèrent en silence le long d’un couloir tapissé d’une sorte de

vannerie. Cette fois, Gururn ouvrait la marche.

Sans hésiter, il s’avança vers une porte aux sculptures compliquées. Dans

sa façon de se tenir, de marcher, dans sa hâte, il y avait quelque chose de

bestial, resté jusqu’alors à demi inexprimé. Au moment où il poussait la

porte, Julliann regarda sous le bras colossal.

Une femme était assise devant un petit orgue à structures qui projetait

une spirale jaune et noir, spectacle perdu, car les mains de la femme

cachaient son visage.

Elle était vêtue d’une robe simple dans son autorité, qui laissait à nu la

courbe de ses épaules, accentuant ainsi sa vulnérabilité.

Le bruit léger de la porte qui s’ouvrait la tira avec un haut-le-corps de ses

larmes rêveuses. Lentement, tout en baissant les mains, elle se tourna vers

les intrus. Julliann sursauta, reconnaissant en elle Strawn Fidel, la fiancée

de Fletcher Surinat.

Son regard s’éveilla en voyant Gururn qui pénétrait dans la pièce. D’un

coup de patte, celui-ci arracha le masque de bouche qui lui couvrait le bas

du visage, révélant une mâchoire inhumaine, une denture forte et jaune et

les boucles de poils blonds qui lui poussaient sur les gencives. À ses

premiers hurlements, il bondit sur elle avec un cri avide.

 

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