L'heure de 80 minutes

Brian Aldiss · Chapitre 18 sur 32

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L'heure de 80 minutes

Chapitre XVIII

 

L E soir approchait, et l’heure à laquelle on rentre chez soi après le travail. Tout en haut de l’immeuble du C.O. à Houston, Dictionnaire Technique Chambers alla regarder par les baies de polydre. Le crépuscule

avait déjà pris possession des canyons, irrigué par une lumière artificielle.

Un immense néon de Trotsky et de l’Oncle Sam s’alluma sous ses yeux ; la

barbiche de Trotsky s’embrasa en premier.

Les sorties de bureaux traditionnellement torrentueuses des temps

modernes se réduisaient en cette année « fin de siècle » à une mince rigole.

Les communications étaient moins primitives ; on pouvait maintenant faire

son travail chez soi la plupart du temps, grâce au réseau holovisuel. Mais

une modeste marée s’éloignait vers des régions aux maisons plus rares et

plus basses. Une chance s’offrait à lui de se joindre à cette marée.

Chambers n’était pas assez payé pour pouvoir s’offrir un double qui ferait

ses heures de bureau à sa place ; mais on le payait assez pour qu’il puisse

prendre un avion et fuir dans le désert vers son petit ranch de béton armé.

Bien d’autres employés de l’immeuble administratif en faisaient autant,

chacun selon ses moyens, arrachant à la nécessité consacrée du gagne-pain

leur petit îlot d’intimité menacée, partout où c’était possible.

Tout en débranchant pour la nuit sa série de terminaux, Chambers chanta

pour lui-même.

 

Je fus élevé il y a longtemps

Il y a longtemps et très loin d’ici,

Et je croyais à la nécessité.

Quoi que sur la Terre on veuille bouger

Ou quoi que soit ainsi réarrangé

Pour moi rien ne sera jamais changé.

 

Tous les bouleversements du progrès

Tout coup que la technologie assène

Peuvent mettre en danger la société

Peuvent bien balayer ce qui était ;

Mais la nécessité tient à jamais ses rênes,

Le cours d’une charrue, rien ne peut l’entraver –

Nos vieux impératifs, rien ne peut les changer !

 

L’ascension millénaire de l’homme

Jusqu’aux sommets les plus ardus

N’a rien à voir avec la volonté

Mais tout à voir avec le temps

Aidé par la colère, et le sexe pour but,

Aiguillonné enfin par l’agressivité.

Ces vieux impératifs, qui pourra les changer ?

 

Je dois partir d’ici sur l’heure,

D’ici sur l’heure et loin m’enfuir,

Cette nécessité s’impose.

L’atmosphère a mauvaise odeur,

Du fond des temps je sens la peur –

Mon caractère à moi s’oppose !

 

Qu’il parte ou qu’il reste, C.O. continuerait, aussi sûr que les saisons ou

les impôts ; Thunderbird Smith, et les autres projections du C.O. autour

d’un globe de plus en plus exigu, resteraient à jamais derrière leurs bureaux,

vingt-quatre heures sur vingt-quatre, quatre-vingts minutes par heure. C.O.

n’était jamais en grève, ne rêvait d’aucun foyer, d’aucune famille, ne

courait jamais après son quinze heures trente de banlieue. Il continuait son

travail en aveugle, tel la Volonté Immanente de Hardy, tissant d’éternels

chefs-d’œuvre de causes et d’effets. Incontestablement, il était devenu la

Volonté Immanente de la Terre.

Il n’avait aucun noir dessein. Il n’avait aucun dessein.

Le fait qu’il projetât de tourner son attention vers Mars et Vénus n’avait

rien de noir. Il n’était programmé que pour l’efficacité maxima.

Il ne prenait aucune décision noire. Il n’avait pas le matériel pour

prendre des décisions.

Sa seule fonction, c’était le travail. Le fait qu’il travaillait sans relâche,

inexorablement, impitoyablement, et à des vitesses que les esprits non

spécialisés considéraient comme terrifiantes, n’avait rien de noir. Il ne faisait que satisfaire aux exigences de sa conception, à savoir, être le nègre

de l’homme.

À cet égard, C.O. n’était qu’une pelle, un levier magnifié. Il était le

produit final (jusqu’ici) du cours de la pensée humaine qui avait commencé

avec la pelle et le levier. En tout cas, il n’était pas plus noir qu’une infinité

de pelles avec une infinité de palettes, creusant inlassablement jour et nuit,

nuit et jour, complètement étrangères à toute notion de limite, de jardin, de

topographie, ou de sensibilité, résolues à une chose et une seule : creuser la

planète entière, la creuser et la recreuser jusqu’à la profondeur de mille

puits. La mort par mille coupures n’est comparativement pas plus noire

qu’un seul doigt coupé – elle n’en est tout au plus que l’extension logique.

Bien sûr, il y avait un aspect du C.O. que l’étrange va-et-vient humain

pouvait considérer comme noir. Le travail de nègre que faisait le C.O. était

programmé par des hommes, et fondé sur des valeurs qui se rapportaient

intégralement à l’homme.

L’homme économique, très précisément.

Pour raisons d’efficacité, une petite section du C.O. cherchait les

coordonnées du véritable Attica Saïgon Smix. Ces gens avaient besoin de

savoir exactement. Sinon, Smix n’était pas entièrement sous contrôle, les

opérations risquaient de ne pas être menées avec le minimum d’inefficacité.

Cette recherche s’effectuait tout le long du spectre électromagnétique aussi

bien que dans le monde physique. La biosphère, au sens le plus large, était

passée au peigne fin. Quelques douzaines de petits relais s’occupaient du

problème, quelque part à un kilomètre sous terre, quatre-vingts minutes par

heure. Ils finiraient par l’avoir.

Une autre section du C.O. envoyait de nouveaux émissaires, souvent

sous forme humaine, dans différentes parties du globe. Ces nouveaux

émissaires étaient dotés d’appareillages qui avaient pour fonction de faire

un relevé de l’ensemble des turbulences temporelles apparues sur la Terre,

et de découvrir en quoi leurs paramètres d’impulsions et leurs

manifestations physiques différaient de la norme. Bref, ces nouveaux

émissaires avaient pour fonction d’aller se paumer. « Paumez-vous et

revenez au rapport. » Voilà peut-être le message qu’un dieu aveugle donne à

ses enfants à leur naissance.

(De Dinah Sorbutt est né un fils à 23 h 16 LST, le 12/5/99, à la Maternité

d’État 66853/B, Slavonsky Brod. Poids : 36.059 hectogrammes. Nom :

Roderick Geraldo Mike. NOC 8342696/119/3112401AX. 116.) Message envoyé au C.O., Division du Recensement. Message signifiant que

l’accouchement avait été normal et le système Schally-Chaplain implanté

dans le cerveau du nouveau-né.

Les nouveaux émissaires envoyaient de curieuses informations.

Certaines faisaient apparaître plus clairement la forme générale. D’autres

l’embrouillaient.

Cinq turbulences temporelles dûment authentifiées se déplaçaient autour

du globe. Elles avaient été six, mais la sixième, qui s’était matérialisée sur

la Fédération arabe au-dessus du Caire et de Tel-Aviv, s’était

dématérialisée. Datée de 1879.

L’espace ainsi défini s’approchait, en gros, de la sphère. Ce qui était

réconfortant pour les responsables réunis pour discuter des résultats. Le

cerveau humain est accoutumé aux sphéroïdes. Une turbulence temporelle

septemfide eût été impensable.

Les cinq autres turbulences temporelles étaient les suivantes :

Un. Localisée près de la mer Noire, incluant en partie la Bulgarie, la

Grèce et la Turquie. Grossièrement sphérique elle aussi, diamètre estimé à

deux cents kilomètres. Époque, 1878.

Deux. Proche d’Un, spatialement. Localisée en Gironde, France. Incluant

Bordeaux. Grossièrement sphérique. Diamètre réduit, estimé à soixante-dix

kilomètres. Époque, lointaine – peut-être le XV e siècle, peut-être encore

plus loin.

Trois. Proche d’Un, temporellement. Manque d’information sur le

périmètre. Incluant de vastes régions d’Afrique du Sud, comprenant le

Transvaal, mordant sur le Kalahari à l’ouest, et, à l’est, Port-Natal et une

partie de la côte. Pas moins de mille kilomètres. Forme encore inconnue.

Époque, 1879. Note : T-T Trois pourrait ne pas être temporellement

homogène. Un rapport de Bloemfontein fait mention de baluchiteria aux

abords de la ville. Ce mammifère géant s’est éteint au milieu du Miocène, il

y a quelque vingt millions d’années. Enquête en cours sur cette situation

ambiguë, gênée par la mauvaise qualité des communications.

Quatre. Petite turbulence signalée à Pise, Italie, datée de 1872 ; pourrait

être en relation temporelle avec Un ou géographique avec Deux. Moins de

deux kilomètres de diamètre. S’est maintenant dématérialisée, comme Six.

Une autre turbulence, datée de 1880, s’est dématérialisée de la région

Albanie-Yougoslavie méridionale. Enquêtes en cours sur d’autres petites

turbulences aux propriétés et aux dates similaires, signalées dans des régions aux communications difficiles : Afghanistan, le Grand Ram de

Katch, Belo Horizonte, Maracaïbo, le Grand Désert de Victoria, et la

province chinoise de Yunnan.

Note : mises à part ces dernières turbulences mal authentifiées, on verra

que les quatre turbulences sus-nommées, plus la sixième (Égypte) disparue,

sont toutes connectées, géographiquement ou temporellement. Des calculs

d’ordinateurs suggèrent qu’il pourrait s’agir d’une seule et même anomalie

topologique de l’espace-temps, d’une présentation complexe en Temps

apparent mais, en Temps réel, vertex apparents formant les nœuds d’une

seule surface d’arc asymétrique mais homogène. Auquel cas, elle serait

susceptible de disparaître aussi vite qu’elle est apparue. Il faudrait donc

interpréter T-T Cinq comme une incohérence, ou une turbulence dont seule

une théorie unifiée rendrait compte.

Cinq. Couvre une section elliptique des U.S.A., de La Nouvelle-Orléans

au sud, au Dakota du Nord au nord. Largeur maximum Dodge-City-Saint-

Louis, neuf cents kilomètres. Rapports authentifiés du sud de la turbulence

donnent la date de 1803. Silence complet sur tout le reste du territoire

délimité. Hypothèse : anomalie temporelle profonde, région en préhistoire.

Rapports suivront.

Plusieurs rapports font état de témoignages sur la taille gigantesque de

certaines personnes au sein des turbulences. L’enquête suit son cours.

Dwight Ploughrite Castle, assis dans ses foyers du désert de Mojave,

Californie, digérait les rapports. Comme d’habitude, il ne disait rien. Il y

avait avec lui un autre membre de l’Exécutif mondial, Sue Fox, cette

matrone autoritaire qui avait connu et en partie aimé Castle tout au long des

nombreux mariages de ce dernier, mais qui ne pouvait toujours pas

supporter ses silences.

Elle regarda au travers de la baie la danse extatique des fontaines, les

planètes roses et vertes qui tournaient au plafond ; elle tapotait du pied avec

impatience.

« Dwight, ça doit faire trois fois que tu les relis. Maintenant qu’est-ce

que tu as à en dire ?

— Je ne lisais pas. Je regardais.

— Et qu’est-ce que tu en dis ? Allons, parle ! »

Il se leva et s’étira. Il était fort, la soixantaine toujours droite, et battu par

les vents comme une vieille jetée.

« Je pensais à prendre ma retraite, Sue. Tu sais que Thunderbird Smith et

Attica Saïgon Smix seraient contents de me voir partir.

— J’en mourrais si tu nous lâchais, même si tu ne l’ouvres que tous les

premiers de l’an. »

Elle alla vers lui, ils se regardèrent. Il restait là, tranquillement, avec ses

poings fermés à la hauteur des oreilles.

« Démissionne, toi aussi Sue. Envoie donc tout promener. On ne peut pas

arrêter le monde. Partons en vacances en Afrique. Du baluchiterium tout

piaffant. Tu te rends compte ? L’occasion unique de chasser le

baluchiterium ! Tu sais à quoi ça ressemblait ? J’en ai vu des dessins au

muséum – des rhinocéros au long cou, de six mètres à l’encolure !

— C’est tout ce que tu trouves à dire sur les rapports ? Tu me déçois. »

Il débrancha l’holoscillation ; la nuit et le désert réapparurent au-dehors.

La nuit et le désert seyaient mieux à la pièce. Elle était longue, fraîche, nue,

ses murs de brique passés à la chaux, un crâne ou une roue çà et là et un

tableau énorme, style mexicain, avec des enfants, des fruits, du sang, une

crucifixion, un coucher de soleil, des lis. Par terre, des peaux authentiques.

« Allons nous faire avaler par cette turbulence, là-bas en Afrique, et

traversons-la en camion, avec tout l’équipement qu’il faut. Toi et moi, nous

deux les vieux durs, on va se taper une bonne tranche de Miocène. »

Elle rit avec bonne humeur. « Je fais partie des quelques personnes qui

peuvent dire exactement où s’arrête la plaisanterie chez toi, Dwight. Tes

convictions politiques t’ont gâché la vie. C’est dans l’Himalaya, pendant

ton premier mariage, que tu as passé tes meilleurs moments, pas vrai ? C’est

pour ça que je ne t’épouserai pas, à part le fait que je sois trop vieille pour

me lancer comme autrefois dans des affaires scabreuses : tu es resté collé

dans ton ère personnelle. Je sais ce que tu vas dire – nous entrons dans une

nouvelle turbulence temporelle qui s’appelle le XXI e siècle… Mais il faut

rester pour accompagner l’unité Cap-Com aussi loin que possible, pour voir

si on peut encore sauver quelques domaines de la machine. »

Il était reparti dans son mutisme. Elle se jucha sur une table et reprit :

« D’ailleurs, dans des crises comme celle-là, nous en avons besoin, des

machines. Regarde comment C.O. rassemble tous les fils, les analyse, et

montre l’unité de ce qui nous apparaît comme un fouillis informe.

— D’accord, d’accord, je vais te dire ce qui me travaille en fait. Je ferais

peut-être mieux de la fermer. Ça ressemble à du délire mystique. En plus, je

n’arrive pas à l’expliquer correctement.

— Vas-y. Essaie au moins d’être cohérent.

— Je pense que cette analyse des turbulences temporelles est

complètement bidon. Et peut-être que toute l’histoire est bidon. Voilà. »

Elle rumina la chose. Son laconisme – elle n’était jamais arrivée à savoir

s’il provenait d’une force ou d’une faiblesse intérieure ; cette incertitude la

maintenait constamment dans ses parages, même hors-service.

« Tu crois que les turbulences temporelles n’existent pas ? Tu crois que

c’est un truc du C.O., peut-être pour lancer son heure de quatre-vingts

minutes ?

— Je ne crois pas que ce soit dans le domaine du possible pour l’instant

– pas avant une dizaine d’années. Il existe des milieux où le C.O. ne s’est

pas encore infiltré, et il y a toujours le mystère du terrier d’Attica. Non, les

turbulences temporelles ne sont pas un truc. Et en même temps, elles

n’existent pas.

— Je m’y perds.

— Eh bien ce sont des illusions. Comme les sorcières et les soucoupes

volantes étaient des hallucinations collectives. Les turbulences temporelles

sont des hallucinations collectives. Le désir généralisé de s’échapper d’un

présent pourri.

— Elles existent assez pour que le C.O. les analyse.

— D’accord, on peut prendre un anti-histaminique pour traiter une

allergie. Mais inévitablement, l’approche du C.O. ne peut être

qu’analytique. Il ramène déjà tout à la topologie. Ce que je crois, c’est qu’il

s’agit d’un problème de mystique.

— On t’exclurait du comité si tu allais raconter ça à Thunderbird Smith.

— Exactement le genre de signe qui me confirme dans mon idée. » Il sua

un peu et ajouta : « Nous avons besoin du mysticisme – d’une forme de

mysticisme. Sinon nous mourrons. »

— Dwight, tu t’es toujours débrouillé sans mysticisme, si ce n’est la

mystique du Fusionnisme. Depuis ton adolescence, tu travailles comme un

obsédé à réaliser l’unité est-ouest. Ne jette pas les fruits de la victoire

maintenant que tu les as en mains. Quant à cette chasse au baluchiterium, si

tu parles sérieusement, alors tu es fou.

— Et si je te disais que tout à coup je ne crois plus aux solutions

politiques. Si je te disais que j’ai eu tout à coup l’illumination qu’il existait

des facteurs au-delà de la politique qui défient toute législation… les vieux

démons de la condition humaine…

— Je me dirais que tu es très émotif et que tu fais une espèce de cinéma

romantique auquel, intellectuellement, tu ne crois pas. »

Il faisait les cent pas. Il indiqua de la main le grand tableau rutilant.

« Tu aimes ce tableau ?

— De Diego Rivera. Je l’ai toujours admiré. J’aime cette espèce de

vigueur cubiste naïve.

— J’ai acheté ce tableau au troisième mari de ma première femme, à

l’époque où elle était en avance d’un mariage sur moi. Tu sais ce qu’il a

fait, Rivera. Il avait une maison dans la banlieue de Mexico. Il a prêté cette

maison à Trotsky quand il est parti en exil. Trotsky, l’un des fondateurs de

l’état communiste, donc de Cap-Com, un homme au cerveau énorme et au

cœur gigantesque. Trotsky, c’est le Grand Personnage Secret du siècle. Je

voulais être son émule. Mais les machines sont arrivées, et qu’est-ce que tu

veux qu’un homme fasse de sérieux ?

Il se jeta dans un fauteuil de cuir.

— C’est du défaitisme ça, mon vieux, dit Sue Fox, pas du mysticisme.

— Le mysticisme, c’est tout ce qui reste pour combattre le matérialisme

des machines.

— On croirait entendre mon amie Becky Hornbeck. Laisse donc le

mysticisme aux N.D. C’est tout ce qu’ils ont. »

Il baissa les yeux au plancher, et elle baissa les yeux sur lui, sensible à

quelque silence léthal dans la pièce, quelque immobilité émanant des objets

aussi bien que d’eux-mêmes. Il ne lui avait jamais parlé de croyances

mystiques. Peut-être n’en avait-il jamais parlé à personne. Elle était face à

face avec la vie de Dwight et ses silences, ses inconforts, ses continuités.

Avait-il réussi à tirer de la vie une conclusion valide qu’il mettait

maintenant en application, peut-être avec plus d’efficacité qu’auparavant, et

qui mettait en cause des facteurs dont le credo du fusionnisme, qui avait été

si longtemps le sien, ne pouvait pas rendre compte – ou était-ce le premier

signe de l’âge, un petit coup par-ci, un petit coup par-là, qui trouvait la

petite faille du caractère, et entamait son lent travail de sape égarant et

glaçant ?

Sue Fox avait de l’orgueil et un genou gauche plutôt raide. Mais elle se

mit à ses pieds et lui prit le bras de ses deux mains.

« Je ne crois qu’au mysticisme concret, dit-elle. Et je sais ce qu’on peut

faire, très concrètement.

— Agir ?

— Agir !

— Sainte gale, on n’arrête pas de s’agiter, à droite, à gauche, comme un

peloton de spermatozoïdes ! »

Il lui souriait.

« N’oublie pas tout le sens qu’il y a derrière la queue frétillante de tes

spermatozoïdes ! » Elle lui souriait. « D’abord, nos analogons, pour rendre

visite à Mr. Dictionnaire Technique Chambers.

— Ce laquais ! Mais qu’est-ce qu’on lui veut ?

— J’ai idée qu’il est plus qu’un laquais ; j’ai idée qu’il sert d’autres

maîtres qu’Attica Saïgon Smix. Il faudrait en parler avec lui. Et aussi, il

habite au bord de la turbulence temporelle la plus profonde. Pendant que

nous y sommes, enquêtons donc sur le terrain, et testons un peu cette

théorie de l’hallucination collective. »

Il s’arracha de son fauteuil.

« La mystique de l’action ! La meilleure ! »

 

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