L'heure de 80 minutes

Brian Aldiss · Chapitre 30 sur 32

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L'heure de 80 minutes

Chapitre XXX

 

 

« OILÀ le château ! Nous sommes presque arrivés ! » Le cri joyeux V

d’Harry l’Autour ne venait pas trop tôt. Leurs trois montures

s’affaissaient sous eux ; ils se seraient écroulés n’étaient les selles et les

étriers qui les soutenaient. Leurs flancs haletaient et suaient – et les chevaux

ne valaient guère mieux.

Mais Slot Surinat le grand était là, ses pignons émergeant du sommet de

la crête, et leur criant bienvenue. Au-dessus, tournaient des fragments

erratiques de la lune brisée, qui passaient par d’incalculables phases et

éclipses individuelles, et projetaient une flaque de lumière sur la grande

façade du château.

Ils montèrent la côte, hommes et bêtes, tous ragaillardis, et entendirent

d’étranges bruits distordus, comme si la fatidique paracusis les avertissait

de quelque nouvel événement lugubre. Les bruits ne paraissaient pas venir

du château mais de tout l’alentour. Les chevaux traversèrent résolument une

ceinture d’arbres – et soudain un grand fantôme gris surgit devant eux !

Gurum poussa un cri sauvage, tira son badelaire, éperonna sa monture et

se lança au galop. Julliann Peau de Requin ne pouvait tolérer de voir courir

seul au danger son vieil et rude allié ; à son tour, il dégaina.

« Retirez-vous ! cria Harry. C’est l’Abominable Brouillard de Tête ! »

Mais Julliann de rester sourd à son appel, et de foncer sur les talons de

Gurum, dans le linceul qui roulait et écumait sur leur chemin. Ses tentacules

ondulèrent pour l’enlacer. Vociférant un vieux cri de guerre familial,

apanage des Peau de Requin depuis des générations, Julliann continua de

charger sans faillir.

L’Abominable Brouillard de Tête était un fantôme pernicieux qui hantait

l’homme depuis que les premiers hommes avaient posé le pied sur telle

version de la Terre, qu’elle fût Primitive, Moyenne, Moderne, ou Périmée.

Les hommes avaient beau s’être pelotonnés au coin de l’âtre à se raconter

leurs glorioles en buvant, ils avaient beau se lancer dans la bataille avec

l’énergie du désespoir, ils avaient beau s’inventer des légendes pour se

réconforter, ils avaient beau se coucher avec de chaudes et belles femmes

pour l’amour ou pour se forger le caractère, ils avaient beau se griser des

plaisirs de la chasse, ils avaient beau s’accrocher à quelque dieu dans son

ciel, juste arbitre des choses, et à l’idée que tout allait pour le mieux dans le

meilleur des mondes – ils avaient beau (en bref) se saouler, s’encanailler, se

chamailler, rire, chasser ou prier. l’Abominable Brouillard de Tête rôdait

toujours non loin, bon pied bon œil, intraitable et détrempé, rappelant avec

un chuchotement le défaut existentiel, ce si terrible quelque chose qu’il en

était sans remède.

C’était désolant et indolent, c’était l’Abominable Brouillard de Tête, le

fin du fin de la demi-vie, reconnaissable sous des vocables aussi divers que

l’éloignement, l’infirmité, la mélancolie, l’indécision, l’insatisfaction, la

tension, l’anomie, la solitude, la séparation, la perversité, la neurasthénie, la

nostalgie, la timidité, l’obsession, la cautèle, le manque d’assurance, la

mortalité, l’insécurité, la gêne, la superstition, l’hypocrisie, la duplicité le

silence, les bruits, la prévarication, les angoisses, la malveillance, le

remords, la récrimination, la sclérose, la désillusion – mais chaque page de

tous les dictionnaires jamais publiés contient au moins un synonyme de

l’Abominable Brouillard de Tête. Et le voilà qui chuchotait à l’oreille de

Julliann Peau de Requin son slogan :

 

RIEN NE VA PLUS !

 

Et en effet, il commençait à se dire que rien n’allait plus. Car aussitôt, il

ne vit plus rien, n’entendit plus rien de ses compagnons, ces braves et ces

fidèles qui étaient restés si longtemps avec lui sur la Route de la Vie.

Alors il lui arriva ceci : son vaillant destrier, Aubeclair, qu’il avait nourri

de sa main depuis qu’il était poulain, jusque dans sa propre chambre à

coucher, oui, le vaillant Aubeclair tourna de l’œil dans une crise de

nystagmus et s’effondra les quatre fers en l’air. Quand Julliann s’extirpa du

sinistre, ce fut pour découvrir qu’Aubeclair avait rejoint ses ancêtres

chevalins aux Écuries Célestes.

Julliann poussa de l’avant, seul, au cœur de l’Abominable Brouillard de

Tête. Le Brouillard s’était solidifié en une substance collante et élastique,

un peu comme la truffe d’un chien. Il continua à pied à travers un labyrinthe

gris et sinueux, enfilade de passages reliés entre eux sans suite, et finit par

s’y perdre irrémédiablement.

Alors seulement s’aperçut-il que l’Abominable Brouillard de Tête s’était

rassemblé autour de lui en un gigantesque analogue de son esprit. Il

comprenait maintenant pourquoi Harry et Gururn avaient disparu – eux

aussi, au même moment, devaient être happés et enveloppés par leurs

cerveaux. Quand il eut pris conscience, des fresques fanées apparurent sur

les murs, leurs couleurs souvent assourdies, leurs sons souvent perdus ; par

instants seulement une scène se détachait aussi crûment qu’au premier jour.

Toute sa vie se déroulait, scène par scène, et il passait devant chacune en

jurant. Toutes étaient décevantes, les silhouettes en étaient ratatinées et

déformées, les péripéties ridicules, les protagonistes mal préparés pour leurs

rôles – et les rôles eux-mêmes de toute façon secondaires et partiels ; il

fallait précipiter les choses, sans répéter, et en général sans public.

Ce lamentable catalogue lui donnait néanmoins quelque direction, tout

en le pénétrant d’éloignement, d’infirmité, de mélancolie, d’indécision,

d’insatisfaction, de tension, d’anomie, de solitude, de séparation, de

perversité, de neurasthénie, de nostalgie, de timidité, d’obsession, de

cautèle, de manque d’assurance, de mortalité, d’insécurité, de gêne, de

superstition, d’hypocrisie, de duplicité, de silence, de bruits, de

prévarication, d’angoisses, de malveillance, de remords, de récrimination,

de sclérose, de désillusion, et autres signes de sa condition humaine.

La triste musique avait des paroles, ou alors sur cette musique il récita

des paroles :

 

Oh condition humaine

Et inhumainement petite

Et inhumainement grande !

Nos vies sont bouillons de légende, sans cesse,

Réchauffés et resservis par un savoir au moule –

Un double feu qui ne peut qu’offrir

Un Au-dehors tranquille, un Au-dedans convulsif,

Parce que nous sommes prédestinés à jouer

Les éternelles reprises d’une tragédie rêvée

Rédigées en une grille au code rébarbatif

Par d’inhumaines et longues générations d’accouchement,

Tout en se conformant à une norme humaine

Qui n’entend rien savoir de la marge

Dans laquelle, rageuses et hirsutes, des choses

Gesticulent dans un demi-bon sens.

Oh, condition humaine, notre fardeau c’est d’Être –

Porter et l’individu que nous sommes

Et l’arbre généalogique frappé

L’un tirant le bilan de notre provision d’années

Et l’autre qui nous informe

Du nombre de mains indifférenciées

Qui ont modelé les gestes que nous nous faisons.

Notre destin c’est d’avoir un destin tout tracé,

Et pourtant vivre que tout peut encore se jouer !

Notre passé c’est Dieu – et comme il se moque !

Oh, condition humaine, oh, paradoxe !

 

L’épée tomba de sa forte main droite, car telle était sa misère, lui qui

parcourait aveuglément des corridors déjà franchis par lui, sans savoir ce

qui l’attendait au détour suivant. Les dés semblaient irrémédiablement pipés

contre lui. Les larmes roulèrent de ses yeux, la salive de sa bouche, le

mucus de son nez.

Et pourtant – et pourtant, de petits avantages devaient être retirés d’une

grande persévérance. Il n’abandonnait jamais. Lâche, pitoyable, désarmé –

si bas que l’eussent conduit ses infortunes présentes, Julliann continuait

contre tout découragement, un peu comme un écrivain mettant la dernière

main à une chronique dont il sait qu’elle ne sera lue par personne, et

pourtant poussé à un dernier trait d’esprit aux dépens de lecteurs

imaginaires. Il était battu, mais il n’admettait pas la défaite.

 

Notre destin c’est d’avoir un destin tout tracé

Et pourtant vivre que tout peut encore se jouer…

Oh, condition humaine, oh, paradoxe !

 

Car de toutes parts maintenant il entendait des bruits étranges, des voix,

des portes qui claquaient. Perçant l’Abominable Brouillard de Tête, quelque

créature fantasmatique l’appelait par son nom (son Autre Nom !), le prenait

à l’épaule, le secouait ! L’idée se fit jour en lui qu’il avait enfin réussi sa

percée jusqu’à Slot Surinat, qu’il avait survécu à l’Abominable Brouillard

de Tête – qu’il était au château, ses compagnons disparus…

Le Brouillard qui se diluait…

Les tourments qui s’estompaient…

Quelqu’un qui l’appelait, qui l’appelait dans le lointain, d’un autre

monde.

« Julian ! »

Le visage de son frère. Michael…

Il était au château…

La remontée du cauchemar, la longue saga de cauchemar…

… Vers la conscience douloureuse, la perte de ses compagnons.

… La présence de Mike et de Becky…

Ils le fixaient avec inquiétude.

« Julian, j’ai bien cru qu’on t’avait perdu pour de bon cette fois-ci ! »

disait Mike Surinat, ébauchant un pâle sourire. « Tu as encore pris de la

branche. Ça te court-circuite le cerveau. Tu sais que c’est une drogue

limite, mon grand – il va falloir s’inquiéter de te faire soigner avant que tu

ne disparaisses pour toujours dans les profondeurs de ton crâne ! »

L’Abominable Brouillard de Tête était toujours là. Il ne pouvait pas

parler, ne put que tendre une main vers Becky en un geste pathétique.

« Je vais te chercher de la soupe, Julian », dit-elle. « Avant que tu ne

meures d’inanition. » Elle évita sa main.

« De la soupe d’araignée ! » voulut-il dire, mais les mots ne passèrent

jamais. La branche tendait à piéger toutes les réactions sous une membrane

de silence.

Elle se détourna – sans un certain soulagement. Julian Surinat était un

spectacle pathétique. Pendant la guerre, une bombe à fragmentations l’avait

touché aux deux jambes, l’une au-dessus du genou, l’autre en dessous. Elle

semblait avoir touché aussi sa volonté de vivre. Bien qu’équipé de deux

jambes entièrement électroniques, il refusait de s’en servir. Au lieu de cela,

il restait assis en solitaire au foyer familial, et vivait la plupart de son temps

sous l’empire de la drogue.

Elle alla à la cuisine, d’un pas lent, ses rythmes circadiens décalés par le

vol depuis Amitiéville. C’était bien agréable de se retrouver dans ce petit

rez-de-chaussée de béton armé des faubourgs de San Diego, baptisé avec

ironie Slot Surinat par mon défunt oncle Reagan, le père de Mike. Elle

ouvrit son sac de voyage et posa le Koh-I-Noor sur la machine à laver.

Elle regarda par la fenêtre les palmiers et les ginkgos à l’abandon, et

l’image d’une autre maison avec son jardin lui vint à l’esprit, et celle d’un

homme qui regardait par une baie le jardin luxuriant de palmiers et de

cactus en bacs ; quelquefois, il avait un piolet dans le crâne. Elle avait pris cette image dans la tête de Sue Fox, et elle lui était restée, persistante,

comme une image glaçante de la condition humaine.

Becky ouvrit la boîte de soupe, et ses pensées se tournèrent vers

l’histoire récente des Surinat. Là, c’est une véritable arabesque que le papier

peint avait fait !

Trois générations durant, les Surinat avaient cultivé les terres plates et

fertiles de l’Illinois ; ils avaient vécu, ils étaient morts sur leurs terres. Mais

ils avaient été embringués dans la belle histoire de la physique des hautes

énergies. Quelque trente ans auparavant, avant la naissance de Mike et

Julian, il avait été décidé de construire un gigantesque synchrotron sur ces

mêmes plaines fertiles. L’État de l’Illinois voulait la propriété des Surinat. Il

leur fallut partir, et pour ce faire, on les paya bien. Les frères Fletcher et

Reagan et leurs femmes déguerpirent donc. Le synchrotron poursuivit sur sa

lancée. Son anneau principal, d’environ six kilomètres de circonférence, fut

construit là où trois générations de Surinat avaient tenu leurs baptêmes,

leurs veillées, et leurs veaux gras. Cinq cents GeV commémoraient

l’endroit.

Plein aux as, Reagan fit route vers la Californie avec sa femme, Didon

Renshaw, la sœur de Leda (les références mythologiques couraient comme

l’eau du robinet dans la famille Renshaw – le père Renshaw avait été

directeur des études classiques à Yale). Reagan acheta cette petite mocheté

parce qu’elle était au bord de la mer, et parce qu’elle était près du Mexique,

qu’il pensait aimer (et qu’en fait il détesta à cause de la façon dont la terre

était gaspillée).

Fletcher, mon père, s’installa dans une vie de torpeur et de petit écran.

Reagan Surinat voulait faire le tour du monde. Il ne dépassa pas la

Serbie, d’où étaient partis nos ancêtres trois générations auparavant. Là, il

dilapida le gros de son magot dans une mine d’or inexploitable de Novo

Brdo, qui avait prodigué ses richesses à la dynastie des Nemanija au XVe

siècle et avait éphémèrement fait l’admiration de l’Europe. Didon était

tombée enceinte, et malade ; ils retournèrent donc à Slot Surinat, laissant se

traîner la mine d’or – qui devait produire ses fruits à provision et à

l’improviste, quelques années plus tard, quand Mike fut jeune homme.

Mike avait été le jumeau d’un autre bébé, une fille, qui était mort à la

naissance. Bien que Reagan n’eût pas particulièrement souhaité de

jumeaux, la mort du bébé le rongea. (Becky pensait que Mike aussi s’était

ressenti de l’événement.) Alors Reagan entreprit de se cuiter jusqu’à la mort – plaisir que la guerre devait lui refuser. Il mourut au cours d’un raid aérien

éclair ; des lance-éclats avaient survolé la côte, et Didon et lui avaient été

tués ensemble sur le trottoir, devant leur porche, par le même éclat

foudroyant. Il y avait peut-être de la poésie là-dedans. Elle était restée à la

maison lui donner un coup de main après une dernière ribote.

La soupe était chaude. Becky la prit et vit un mouvement dans les

buissons. Puis un autre. Des choses qui luisaient. Il y avait des machines, là

dehors – des machines qui ressemblaient à des hommes. Les forces du C.O.

« Mike ! » cria-t-elle.

La porte de la cuisine s’ouvrit à toute volée.

C’était Thunderbird Smith – ou l’une des multiples projections du maître

ordinateur de Thunderbird Smith, qui pouvait le faire comparaître ou

disparaître à volonté.

La soupe s’étala par terre.

Mike surgit de l’autre pièce, très pâle et maître de lui, et dit : « Vous

venez de pénétrer illégalement dans un domicile privé et tombez à ce titre

sous le coup de l’article 16, paragraphe B, de la Loi d’Intégration de

l’Intelligence Artificielle. Sortez ! »

Il était très déplaisant de devoir soutenir le regard de Thunderbird Smith,

qui se dissolvait en une furieuse masse de protons destinés à subjuguer tout

spectateur humain en paroxysmes de soumission.

« La loi civile est suspendue. L’état d’exception a été déclaré par suite

des bouleversements dus aux turbulences temporelles. Michael Flambard

Surinat, vous êtes en état d’arrestation pour subversion, par votre

appartenance à une organisation nommée l’I.D.I., laquelle par son

opposition à l’union des blocs capitaliste et communiste se trouve être en

infraction avec la loi de 1996 sur le Fusionnisme. La maison est cernée.

— Voilà pourquoi nous n’arrivions pas à joindre Per Gilleleje, dit Mike.

Tout en parlant, il s’était tourné et tout à coup fit un plongeon

spectaculaire vers les portes du placard qui étaient derrière lui. Elles

s’ouvrirent vers l’intérieur presque avant même que ses épaules ne les

touchent ; il plongea le long d’un boyau vers la sécurité d’un abri souterrain

blindé.

Il n’y arriva jamais. Les forces redoutables du C.O. étaient lancées

contre lui. Dans l’esprit de Mike qui s’engourdissait, se fit jour l’idée que

les phénomènes tendant à démontrer que le Bas était bien le Bas, n’étaient

au mieux que statistiques et que, le hasard et la gravitation étant ce qu’ils étaient, la probabilité, astronomique et néanmoins calculable, pouvait se

présenter où le Bas deviendrait le Haut. Cette probabilité avait surgi, et lui

surgissait avec, remontant le long du boyau comme la pâte d’un tube de

dentifrice écrasé.

Il réapparut sous le terrible regard protonique ; il flotta un instant avant

de retomber sur ses pieds. Becky se mit contre lui, impuissante. À elle

aussi, il venait d’être révélé que le mouvement n’était, à la limite, qu’une

forme extrême de l’immobilité, et son cerveau s’attelait à en explorer toutes

les autres formes. Le doute épistémologique opérait en eux aussi sûrement

que l’étorphine. Dehors, dans le jardin, des armées de robots se dressaient

comme des baïonnettes au milieu des cactus.

« Nous profitons de cette occasion », reprit Thunderbird Smith – et

l’excitation décalait légèrement les mouvements de sa mâchoire d’avec le

son atterrant de sa voix – « pour débusquer et exterminer la subversion.

Attica Saïgon Smix en personne est en ce moment même traqué dans la

phase de saturation d’interface extra-nutritionnelle en vecteur neutrino

intermédiaire à séparation magnétique de monopole magnétique de

monopolo monopolo monopolo monopolo… »

La voix réussit à s’éteindre sur une note d’interrogation tout en

dégringolant rapidement vers les basses – exploit dont aucun larynx humain

n’était capable. Thunderbird Smith resta un instant silencieux, miroitant et

redoutable, puis disparut avec un tintement hypothétique, ne laissant après

lui qu’une pâle tache violette – qui pouvait ou non être le produit d’une

séparation magnétique de monopole – dans la cuisine. Dehors, dans le

jardin trotskisant, les robots disparaissants laissaient des taches semblables.

Julian Surinat entra dans la cuisine en titubant sur ses prothèses, encore

entouré des derniers filaments tenaces de l’Abominable Brouillard de Tête.

« Mais nom d’un grognard velu, qu’est-ce qui se passe ici ? Où est ma

soupe ? »

« Le petit marche ! » s’écria Becky qui s’effondra dans ses bras. Très

agréable pour Julian.

On la ranima ; on l’éventait avec le Koh-I-Noor, et on réchauffait la

soupe, quand le signal vidéo retentit.

Le visage de Per Gilleleje apparut sur l’écran.

Mike s’avança et se mit en ligne.

« Une heure que j’essaie de te joindre, Mike – On a eu des problèmes ici

avec le transmetteur depuis la dernière fois. Sabotage possible, mais ça, ça peut attendre.

— Et comment ! Per, nous venons d’avoir une apparition de Thunderbird

Smith qui s’est volatilisé dans l’air du temps. Ils ne sont pas censés faire des

choses pareilles, tu le sais. Qu’est-ce qui a bien pu se passer ?

— Un peu tôt pour dire, mais il semblerait qu’une espèce de cataclysme

ait eu raison du C.O. Les rapports continuent d’arriver.

— Allons allons, les nouvelles ne peuvent pas être aussi réjouissantes.

Une panne temporaire dans la projection, peut-être ? »

Per secoua la tête. « Beaucoup plus sérieux que ça. Depuis une vingtaine

de minutes, nous recevons des informations sur le retrait des niveaux de

services électroniques et de communications les uns après les autres. Le

Service de Navigation Planétaire est hors-jeu, tous les appareils qui en

dépendent cloués au sol. Thunderbird, qui fait partie du Noyau Central du

C.O., serait le dernier à partir.

« Mais tout le foutu bazar ne peut quand même pas s’être – Bonté divine,

mais si ! Per, le face à face que nous avons intercepté entre Thunderbird

Smith et Zoomer, et l’allusion à l’écopicosystème ! – Le C.O. s’apprêtait à

s’y installer. Il est peut-être parti. Toute la quincaillerie est peut-être partie

pour l’écopicosystème. »

« Il reviendra », dit Per. Il n’aimait pas avoir l’air excité. Son

tempérament était tel qu’avant de se tuer il ne laisserait en guise de mot de

la fin qu’une carte de visite.

Becky tituba jusqu’au panneau visuel, accrochée à son bol de soupe, et

dit :

« Per, tu as étudié le rapport du mouchard sur le tête-à-tête entre la

projection de Thunderbird Smith et Monty Zoomer ?

— Bien sûr.

— Tout ce que voulait Thunderbird Smith, c’est le pendentif que Monty

portait au cou – un pendentif d’après un ancien modèle martien. Il paraîtrait

que le véritable Attica Saïgon Smix y soit caché – mais comment, à

l’intérieur, à travers ou quoi ? Peux-tu expliquer à une non-mathématicienne

comme moi ce qui se passerait si quelqu’un – le C.O. – voulait avoir Smix.

— Les grouillots s’attaquent déjà à résoudre le problème, répondit Per.

Mais ils ont du pain sur la planche par ailleurs. Toutefois, j’ai des calculs de

source japonaise… »

Ils le regardèrent fouiller sur son bureau à la recherche de papiers. Il en

attrapa un et le parcourut.

« Ce que dit cette source japonaise, c’est, en gros, que l’amulette de

Zoomer ne peut être qu’une espèce de récepteur ou de porte sur

l’écopicosystème. Il pourrait être en phase sur une certaine longueur

d’onde, à laquelle les envahisseurs devraient s’accorder.

— Et une fois accordés à cette longueur d’onde, où se retrouveraient-

ils ? À l’intérieur du pendentif ?

— Oui, ça pourrait être une solution. Mais – les maths deviennent un peu

absconses ici – il y a une autre solution – c’est-à-dire que c’est la même,

mais elle est en Nouvelle Algèbre, on est donc obligé de formuler

verbalement en termes d’alternative, ce qui est en réalité une congruence –

il semblerait par ailleurs que par un rapide rephasage en puisse soit aboutir

au-delà du pendentif, soit passer au travers. Comme un clown dans un

cerceau ; il peut rester collé dans le cerceau ou le traverser de part en part.

— Disons que je comprends. De toute façon, il faudrait obligatoirement

(a) connaître la longueur d’onde phasée du pendentif et (b) se matérialiser

près du pendentif. Et si quelqu’un se matérialisait près du pendentif et non

à l’intérieur, alors vraisemblablement ce quelqu’un aurait traversé

l’écopicosystème pour aboutir de l’autre côté. »

Per farfouilla attentivement dans ses papiers avant de répondre.

« Oui, Becky, voilà comment nous, ou notre source japonaise, nous

voyons les choses. Bien que nous nous posions toujours les mêmes

questions sur la façon dont la théorie doit fonctionner en pratique.

— Où ça nous mène, tout ça ? demanda Mike.

— Je sais où ça nous mène ! dit Julian. Ça veut dire que jusqu’à

maintenant Smix et Smith sont les seuls à avoir mis les théories en

pratique !

— Je dirais même plus, ajouta tranquillement Becky. Ça veut dire qu’il

nous faut découvrir les coordonnées du pendentif de Zoomer. Le C.O. peut

avoir déménagé, sans doute pour maîtriser le nouvel environnement. Mais il

reviendra. Pendant son absence, les Nations Dissidentes doivent elles aussi

acquérir le savoir sur ce nouvel environnement…

Mike se mit la tête entre les mains. « C’est ça ! Per, va trouver Geraldo

da Perquista Mangista, donne-lui tout ce que tu as sur l’écopicosystème et

les allées et venues du C.O. Et, Per, avant que tu t’en ailles – du nouveau

pour Choggles ?

— Désolé, rien. Mais la raison pour laquelle je voulais vous joindre au

départ, c’est que nous avons reçu un rapport de Dagenfort sur Mars.

— Pas trop tôt. Envoie ! »

Le rapport provenait, non de Jack Dagenfort lui-même, mais d’un

autosignal qu’il avait précodé et caché dans ses bagages à Nixonville,

informant qu’il avait vu Mrs Chaplain et s’apprêtait à la suivre au camp le

plus proche ; il ajoutait que si le message était reçu à Slavonsky Brod Grad,

c’est que Dagenfort avait passé les délais.

— Donc il a passé les délais, dit Mike. Il a des ennuis. Certainement pas

avec Léda. Je me demande si ça veut dire qu’Auden Chaplain est vivant. Ce

doit être un analogon de Leda qui a attiré Choggles – plus j’y pense, plus

j’en suis convaincu. Qui aurait pu monter un coup pareil sur Mars, sinon

Auden ?

— Tout de même peu probable, dit Becky. L’analogon n’a pas essayé de

l’emmener sur Mars, pour autant qu’on sache.

— Moi je sais où est Choggles ! s’écria tout à coup Julian. C’était dans

mon fantasme, avec la Reine de Toutes les Questions. La Reine avait une

captive. C’est Choggles qui était dans la cage de glace, de polydre, ou de

verre. Elle est sur Terre. Non – je ne peux pas en être sûr, j’ai rêvé tellement

de choses. J’ai rêvé que la maison était un énorme château assiégé.

— Ça a été le cas pendant quelques minutes, dit Becky. Qui va sur Mars

s’occuper de cette affaire, Mike ?

— Moi, bien sûr. Je bourdonne à droite à gauche, c’est tout ce que je fais

en ce moment. Il est temps que je prenne un peu la vie par les cornes et que

je fasse quelque chose d’utile.

— Moi je ne peux pas prendre la vie par les cornes, reprit Becky. Étant le

jouet du déterminisme, je viens avec toi.

— Laissez-moi venir, dit Julian. Voilà peut-être ma chance. Ma dernière

chance. « Notre destin c’est d’avoir un destin tout tracé, Et pourtant vivre

que tout peut encore se jouer !… »

— Tu ne vas pas te mettre à citer Shelley, toi aussi ! gronda Becky.

— C’est pas du Shelley, c’est du Julliann Peau de Requin… »

Il rougit jusqu’aux oreilles.

 

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