L'heure de 80 minutes

Brian Aldiss · Chapitre 4 sur 32

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L'heure de 80 minutes

Chapitre IV

 

I L y avait en orbite autour du soleil quelque part dans l’espace (pour ne rien préciser) entre Mars et Jupiter, le véhicule spatial que ses ennemis appelaient Œil spatial Zéro Zéro Zéro. Pour les N.D. et pour ses occupants,

il était connu sous le nom de « Prophétesse ».

Au nombre des occupants, on comptait dix humains, plus un ordinateur

extrêmement efficace. Le vaisseau avait été construit par les Nations

Dissidentes – qui ne pouvaient ou ne voulaient pas s’abriter sous l’aile du

Gouvernement Mondial qu’offrait le Traité Cap-Com. La plus grande partie

de l’infrastructure était de réalisation japonaise, sauf l’ordinateur, de modèle

danois, un IMRA 40, et les machines, yougo-hongroises.

L’équipage était en majorité américain. Quatre étaient conscients ; les

autres reposaient en demi-profondeur, seulement trois degrés Kelvin au-

dessus du B.A.Z. (Biochemical Activity Zéro), économisant ainsi air,

nourriture et énergie.

Sur les quatre qui jouissaient, à différents degrés, de ce que leurs

possesseurs appellent « la pleine conscience », nous en connaissons une – le

Dr Glamis Fevertrees, que l’on a vue pour la dernière fois en compagnie du

dénommé Zoomer, gracieusement répandu à ses pieds. Elle portait toujours

son pendentif au cou.

Était également présent le flegmatique, dynamique et docte professeur

Jules dde l’Isle-Evens, ex-conseiller scientifique de haut rang de la C.E.E. à

Bruxelles avant l’adhésion de celle-ci au Traité Cap-Com, ce qui amena

dde l’Isle-Evens, toujours indépendant, à se joindre aux N.D.

Les deux autres membres lucides de l’équipe étaient Guy Gisbone, qui,

comme beaucoup d’autres techniciens, avait pris part à l’opération de masse Sexsélec sous l’égide d’Auden Chaplain, avant la Troisième Guerre

Mondiale ; enfin le primesautier Dimittis, surnommé – et pas toujours dans

son dos – « le mousse ».

Tous quatre étaient occupés. Aucun n’était heureux.

Le Prophétesse était le premier œil spatial des N.D., alors que les

puissances Cap-Com contrôlaient virtuellement l’espace. L’appareil avait

pour tâche de surveiller et de consigner en permanence tout mouvement

spatial Cap-Com et de répercuter ses informations sur Tokyo, la nouvelle

capitale des N.D. Mais des postes ennemis près de Jupiter l’avaient repéré

au moment où il prenait position.

L’hostilité entre Cap-Coms et N.D. n’avait pas encore franchi le cap

grossier de la guerre – en effet, certaines nations ressentaient un malaise à

se retrouver dans des camps opposés après avoir été alliées durant la

Troisième Guerre Mondiale, trois ans seulement auparavant. Mais la

tension existait, tension que le cartel douteux et sans scrupules Smix-Smith

exploitait à fond.

Guy Gisbone et la glamoureuse Dr Glamis étaient étendus à plat ventre

sur leurs couchettes – ce qui n’était pas la position la plus confortable pour

Gisbone, plutôt bien en chair et ventripotent – et surveillaient le trafic

spatial aux environs de Mars. Les six écrans de contrôle qui captaient leur

attention restaient vides la plupart du temps ; à tout moment, on pouvait

transférer les images importantes sur l’un des deux grands écrans.

La profusion des écrans provoquait une bonne dose de migraine. De

plus, la présence de Jupiter, aussi inévitable pour le Prophétesse qu’une

bosse sur le dos d’un bossu, causait un orage magnétique – Jupiter IV étant

en transit – et brouillait la réception.

Installé dans le laboratoire derrière la salle d’observation où travaillaient

Glamis et Gisbone, Jules dde l’Isle-Evens, un écran et un faisceau traceur à

sa disposition, s’affairait sur un polygraphe arachnéen dont il prenait les

coordonnées sur un carnet.

Dimittis faisait des crêpes.

Tous quatre entonnèrent la chanson de l’ordinateur.

 

GLAMIS

Les réactions internes de la biosphère

Prenant comme il se doit l’allure réglementaire

D’acides aminés donnèrent un plein baril.

De là l’évolution, laborieuse et tranquille,

A maintenu le cap jusqu’à la race humaine,

Car le déterminisme est une loi certaine.

 

JULES

Mais la voie du futur n’est pas moins prévisible.

Tels mille ricochets troublant une eau paisible,

Aux lois mathématiques toujours obéissants,

Les stades successifs vont se complexifiant.

L’Ère des prévisions, le Temps du Chronomètre

Sont à l’ordre du jour, il nous faut bien l’admettre.

Voici venu le temps de rigueurs sans rivales,

L’ordinateur, de l’homme, est devenu l’égal.

 

TOUS

C’est là l’énigme que paysans et livreurs,

L’an d’avant l’an 2000, se posent tous en chœur,

Les uns à la charrue, les autres au volant,

Devant leurs holocubes, ou bien au restaurant.

Oui c’est l’énigme que paysans et livreurs

Se posent tous en chœur, ah problème angoissant :

L’homme est-il un crétin face à l’ordinateur ?

 

GISBONE

De la biochimie les agents constructeurs

Que nous nommons Nature ont dans la Nuit des Temps

De cellule en plasma fait des ordinateurs

Suffisamment légers, rapides et puissants,

Auto-alimentés, marchant avec entrain :

Ordinateurs qui ont pour nom cerveaux humains.

 

DIMITTIS

Et c’est le monde entier envahi par des troupes

De machines musclées qui fut mis sous la coupe.

Leur dernière invention – jusqu’où va le progrès ?

Pensait plus vite et mieux qu’eux-mêmes ne pouvaient.

Bref, voilà maintenant qu’ils ont l’air bien balourds,

Car s’estimant trop hauts, ils sont mis hors-concours,

 

TOUS

Oui c’est l’énigme que se posent tous perplexes

L’an d’avant l’an 2000, filles, garçons et sans-sexe,

Cherchant à deviner s’il est bon cette année

De faire des enfants, voire de s’accoupler.

Oui c’est l’énigme que se posent tous en chœur

Filles, garçons et sans-sexe, le regard alarmé :

« L’homme est-il un crétin face à l’ordinateur ? »

Glamis remit une mèche à sa juste place et retourna à ses écrans. Hôtesse

chez un politicien fusionniste à son premier mariage, prêtresse de l’Église

pop du libre arbitre en Jésus-Christ à son deuxième, manipulante subjectale

en contre-mentalatrisme à son troisième, elle était maintenant, à son dernier

divorce, Grande Partante dans ce monde d’après-guerre en expansion.

Elle était fort regardable, plus jeune que sa sœur Loomis, et sa paupière

n’affichait pas autant d’atavisme reptilien.

— On dirait une navette Smix-Smith à faisceau court sur la six, dit-elle à

Gisbone, débitant des coordonnées et agrandissant à tour de console.

— Je l’ai, dit Gisbone.

Un maigre pointillé parcourut son écran, sur lequel se refermait

l’obscurité. Puis l’image se désintégra en une explosion de couleur. Tous les

écrans firent de même. Ils avaient devant eux une rangée de Kandinsky

dernière manière.

— Passez en faisceau-L, dit tranquillement l’ordinateur.

Mais le changement de canal effectué, les Kandinsky s’obstinèrent,

scintillant vigoureusement.

Gisbone avait déjà appuyé sur le bouton d’alarme.

Glamis débrancha sa console et passa sur bande. Elle rampa jusqu’à la

couchette de Gisbone pour regarder, et donner un coup de main

éventuellement.

Dde l’Isle-Evens laissa son araignée graphique flotter dans le noir et se

mit en liaison avec le panneau d’observation.

Dimittis permit à une de ses crêpes de brûler, en avala une autre, et quitta

la cuisine en courant.

— Contrôle chronologique ! haleta Gisbone.

— Sous contrôle, répondit calmement dde l’Isle-Evens.

Ils regardèrent la bataille sur l’écran – un instant, avant qu’une bouche

de métal crache ses informations.

— Contrôle chronologique. Coordonnées espace-temps X sur Alpha.

Ligne de changement de date variable. Plongée moins zéro zéro huit mille

trois cent quarante et un gaffs. Sujet-trace actuellement subjectivé horaire

occidental 1999, vingt mars, treize heures vingt et une.

Ils ne prirent même pas le temps de se regarder.

— C’est bien ça, dit-il, déchiffrant les informations qui passaient sur

l’écran. Encore un prolapsus temporel. La navette Smix-Smith à court faisceau qu’on filait a disparu, et son continuum solidaire avec… Moins

008341 gaffs… C’est – Voilà…

Dimittis était arrivé le premier, et avec ses doigts gras.

— Le vaisseau est en prolapsus de deux ans, deux mois et des

poussières, lut-il tout haut. Le glissement augmente.

— Deux ans deux tiers ! O.K. ça y est…

L’équipe quitta les couchettes, le visage serein. Derrière eux, méprisées,

de petites vies en boîte se démenaient sous le glaçage vitré des écrans. Ils se

retrouvèrent tous les quatre au laboratoire. Glamis se suçait la lèvre

inférieure, qu’elle avait généreuse. Personne ne dit mot. Leurs forces vitales

s’écoulaient, se mêlaient au murmure banal d’une machinerie sophistiquée,

s’épanchaient pour rejoindre les flux enveloppants de l’univers.

— Il y a intérêt à trouver les mots, dit Gisbone. Ça fait la deuxième fois.

Pas question de s’en débarrasser avec une histoire de calculateur

inexplicablement détraqué. On ne peut pas mettre ça sur le dos de Jupiter

qui jouerait à…

Il dut se forcer à continuer.

— Pour certaines raisons qu’il nous reste à découvrir, des aberrations se

manifestent dans le cours temporel de l’univers. Le cours du temps,

jusqu’ici ininterrompu, homogène, inexorable, est disloqué…

— Au moins la rupture a l’air tout à fait locale, dit Dimittis.

Glamis partit d’un rire teinté d’hystérie.

— Bonté divine, on ne va pas commencer à s’adapter à une situation

aussi – aussi indicible !

— D’ailleurs, cette localisation extrême, pourvu qu’elle se maintienne,

pourrait bien être le signe le plus inquiétant du phénomène, ajouta

pensivement dde l’Isle-Evens.

— Comment ça ?

— Eh bien si nous sommes tous – toute la structure du système solaire –

au milieu d’un contresens temporel, nous ne devrions guère nous en

apercevoir, pas vrai ? Les champs stellaires changeraient si le saut était

vraiment énorme, mais si le saut était peu important – pas plus de quelques

années – eh bien, il serait extrêmement difficile de détecter une telle

aberration.

— Hé, dites donc, imaginez un peu que tout le système solaire se

retrouve à la naissance de l’univers… Et personne ne s’en aperçoit… On

ferait une de ces chansons avec une idée pareille !

— Dimittis, ne vous égarez pas, le rabroua dde l’Isle-Evens. D’ailleurs,

on peut dire avec de fortes présomptions que le système – si un événement

aussi improbable devait arriver – le système ne survivrait pas longtemps

aux bombardements de proto-radiations.

Gisbone balaya d’un geste cette spéculation gratuite.

— En toute éventualité, dit-il, nous ne pouvons pas rester ici. Nous

avons la preuve que cet événement sans précédent se déroule ; cet appareil

Smix-Smith s’est fait éjecter dans le passé sous nos yeux. Cette preuve il

faut l’apporter sur Terre et la montrer au congrès des N.D. – il serait peut-

être bon de profiter de la prochaine conférence de Friendship. S’il y a

quelque chose à faire, il faut le faire avant que – eh bien, on n’ose pas trop

penser à la folie dont les gens seraient pris si cette détérioration temporelle

se prolongeait.

— D’accord, il faut prendre contact avec qui de droit, dit Glamis. Mais

j’ai mon idée sur ce qui a pu provoquer ce prolapsus – et vous aussi, j’ai

l’impression. La Troisième Guerre Mondiale bien sûr. Pendant cinq ans, les

grandes puissances n’ont pas arrêté de trouer l’espace à qui mieux mieux.

Toutes ces perturbations gigantesques ont déchiré le tissu spatio-temporel –

pas seulement l’espace mais le temps qui en est indissociable. En matière

de pollution, c’est plus fort que tout – la pollution de tout le continuum !

Nul besoin d’un psychiatre pour comprendre pourquoi sa voix renvoyait

ce curieux écho de triomphe. Ça fait toujours plaisir de voir confirmées ses

pires inquiétudes. Au moins temporairement.

La ruine de l’univers spatio-temporel, voilà qui suffit à faire s’égosiller

jusqu’au dernier des réactionnaires bien-pensants, quand ceux-ci, perdant

pied, retombent au fond de leurs historiques, hurlant pendant leur chute :

« Je vous l’avais bien diiiiit… »

L’équipage du Prophétesse n’avait pas bougé, et chacun sans doute

regrettait que ce n’eût pas été son tour d’être en demi-profondeur au

moment fatidique. Il leur faudrait se présenter eux-mêmes sur Terre pour

porter un témoignage convaincant sur ces événements si lourds, si sombres,

si peu conformes. Pourtant, à la station, tous, surgelés compris, étaient des

renégats – pire, des neutres – pourchassés par telle ou telle de ces cliques

parmi les centaines de groupuscules écorchés vifs surgis des cendres de la

guerre. On allait rire jaune.

— Bon, fit Gisbone en remontant son pantalon.

L’alarme bourdonna, se répercuta en vibrations à la soudure de leurs os

crâniens.

Glamis arriva la première aux écrans.

— Oh, rupture éternelle de tous les saints mange-gale ! s’exclama-t-elle.

Kandinsky régnait sur tous les écrans, sans entracte.

Les terminaux bredouillaient.

Les haut-parleurs glapissaient et bavotaient.

Les bouches de métal crachaient carte sur carte de volapuk intégral.

— Il n’y a qu’une explication, reprit-elle.

— Non, pas ça… dit Gisbone.

— Ne me dites pas que nous aussi nous avons sauté dans le passé ! gémit

Dimittis.

En temps ordinaire, dde l’Isle-Evens n’était pas homme d’action. Mais

les hublots d’observation, verrouillés, étaient derrière son terminal, au-

dessus des unités intermédiaires et des mémoires à tambour. Il y fut en deux

enjambées et avança la main vers la commande d’ouverture.

Il attendit.

Ils le regardèrent.

Il appuya sur le bouton et les volets s’ouvrirent aussi vite qu’un clin

d’œil d’enfant.

Jupiter avait disparu !

Leurs regards ne rencontrèrent que du vide.

Les instruments s’affolèrent comme une bande de babouins en rut.

 

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