L'heure de 80 minutes

Brian Aldiss · Chapitre 6 sur 32

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L'heure de 80 minutes

Chapitre VI

 

 

U NE petite chose humide, qui gouttait sans retenue dans les profondeurs d’un cornouiller mexicain, était restée tapie suffisamment près pour recueillir la conversation entre Surinat et Monty Zoomer. Quand Zoomer

était parti, drapé dans sa dignité, la forme tapie s’était redressée, et avait

suivi, dans le quasi-silence de ses pieds mouillés sur le chemin.

Lumières, lanternes, la modeste façade éclairée de Slavonsky Brod Grad,

herbe à pampas et lauriers multiformes en frises rompues, acacias aux creux

rougeoyants, silhouettes de personnalités, l’atmosphère de la piscine, noirs

massés d’où les cyprès faisaient reflet du sol et du ciel, le feu des fenêtres,

lueur primitive des barbecues alignés, les tourelles, dans l’ombre,

surplombant le tout – à travers les scènes brisées, chacune avenante sous sa

tente de nuit, Zoomer passait coquettement son chemin, seul.

Et Choggles Chaplain, dans son costume de bain, le suivait comme une

ombre. Soupçonneuse, sinistre, sans méfiance, impubère.

Comment aurait-elle pu deviner l’existence du matériel sophistiqué gros

comme une molaire, enchâssé au bord de la cinquième vertèbre de Zoomer.

C’était un regard dans le dos. Il savait déjà qu’on le suivait.

Il traversa le patio aux lauriers-roses, gravit la fontaine aux marches, prit

la porte sur le côté. Quand Choggles, toujours dégoulinante, se glissa autour

du portail, elle le vit qui grimpait déjà le long perron tournant, la tête

éclipsée par un chandelier. Elle se mit à l’affût derrière un palmier en pot.

Quand il atteignit la dernière marche, elle courut derrière lui sur la pointe

des pieds, tous les membres reluisant d’un éternel printemps intérieur.

La porte de l’appartement lui claqua presque au nez.

« Je désobéis, tu fais fi, il me révolte », se dit-elle.

Son sixième sens de chat lui disait qu’il y avait quelque chose de louche

chez Monty. Sans le lui avoir demandé, elle savait que son cousin vénéré

pensait de même. Et elle était résolue à mettre la main sur ce quelque chose.

Il y avait des gens, là. Leur présence emplissait les chambres désertées.

Le vieux grad crépusculaire s’était transformé en petit dôme de plaisir.

Parmi les invités – et Choggles savait lesquels – beaucoup appartenaient à

l’I.D.I. de Surinat… Mais elle n’irait pas leur demander leur aide, pendant

qu’il tripotait la doucereuse Becky, elle affronterait seule les problèmes de

son cousin. Ensuite, quand elle serait grande, elle pourrait l’épouser.

Elle alla vers l’ascenseur, le fit monter d’un demi-étage, pressa un

bouton, et ouvrit l’entrée secrète qui menait aux appartements de Mike. Elle

s’arrêta devant une autre porte, sa deuxième épreuve. Elle lui offrit son

empreinte vocale avec quelques fausses notes tirées de l’air de la calomnie

du Barbier de Séville, et la porte s’ouvrit.

C’est l’holhomme le plus ridicule de Mike Surinat qui la reçut – sa

réplique, en pourpoints et hauts-de-chausse de soie et velours, une

émeraude grosse comme un cadran de visiphone au doigt. Surinat disait

toujours que son alter ego s’habillait mieux que lui, ce qui le dispensait, lui,

de s’habiller tout court.

— Enfin, tu viens à moi en secret, Choggles ! Tes yeux se sont ouverts,

tu as compris qu’une petite créature éthérée comme toi n’est pas faite pour

la vulgarité et la grossièreté d’un homme vrai ! Avec moi, tu goûteras à

jamais aux délices d’un amour chaste et raffiné !

— Arrête un peu, tu sais bien que quand je serai pubère, tu ne pourras

plus me supporter, espèce de Lewis Carroll ! Laisse-moi aller à la chambre

d’observation. Je veux regarder l’occupant de l’appartement quatorze.

Passant avec autorité devant l’holhomme, elle répandit les avant-

dernières gouttes de son maillot de bain. L’holhomme retourna dans son

coin. Pour économiser l’énergie, il se débrancherait jusqu’à ce qu’une

nouvelle présence humaine le réactive.

Choggles était maintenant au cœur du château. Un ascenseur la descendit

dans ses entrailles d’un grand bond péristaltique.

C’est là que se trouvaient les anciens cachots, là que malfaiteurs et

innocents tout aussi bien avaient attendu le bon plaisir de la justice austro-

hongroise, en pourrissant comme des vieilles prunes au fond de leurs bottes.

Maintenant, on aurait difficilement trouvé la moindre trace de

champignons ; car les rangées de machines, les grilles, les panneaux vierges, le goutte à goutte du temps comme du plasma donnaient aux lieux

un air, sinon enjoué, du moins antiseptique. Choggles s’approcha de la

console qui commandait les caméras-espions de toutes les pièces du

château, et mit en marche.

C’était jour férié, sinon il y aurait eu au moins un technicien en service.

Mais Surinat manquait de techniciens. Il préférait mener ici une vie

tranquille ; comme elle avait foi en tout ce que faisait son cousin, elle ne

posait aucune question sur ses choix, et adorait le baroque monumental de

Slavonsky Brod Grad.

Dès le premier mois de la guerre, le grand barrage des Portes de Fer sur

le Danube avait été pulvérisé. Les forces d’union capitalo-communistes

l’avaient bombardé aux armes thermonucléaires. Les gigantesques falaises

alpines de la Transylvanie méridionale en avaient encore été rehaussées.

Pendant quelques mois, toute cette région avait été la proie d’une activité

volcanique due aux bombardements. C’était pour l’Europe le premier

éternuement de l’Armagédon.

Le tumulte de la guerre était tel que l’on n’apprit que très lentement que

le cours du Danube était entravé. Son débouché sur la mer Noire n’existait

plus. Le Danube commença à se remplir en amont, vomissant ses crues

noires sur les riches terres à blé. Cette vieille forteresse tant chantée,

Smederevo la grande, Smederevo qui fut le crépuscule de tout un état,

Smederevo fit un dernier salut à ses cinq siècles d’histoire et sombra sous le

raz de marée. Toute la plaine pannonienne fut bientôt inondée, de la

décadente Varazdine à l’ouest à Slavonsky Brod au sud, jusqu’au lac

Balaton au nord, la forêt de Bakony et les contreforts des Monts

Métalliques de Slovaquie, au sud-est de la Tchécoslovaquie. Ainsi fut

recréée l’ancienne mer pannonienne, telle qu’elle avait existé pendant des

siècles et des siècles de préhistoire.

Slavonsky Brod Grad était presque vide à l’époque. Le régisseur avait

appelé Surinat pour lui demander quelles décisions il devait prendre

concernant le flot de réfugiés qui arrivaient sur les hauteurs où se tenait

l’antique édifice. Sur les instances de son père, Mike Surinat était arrivé en

avion pour prendre les affaires en main – et avait montré très peu

d’enthousiasme à l’idée de repartir. L’immense travail de modernisation

avait commencé autour de lui ; il campait dans une tour, les réfugiés avaient

installé des baraquements dans la cour.

Des réseaux scintillèrent sur l’écran de surveillance, se rapprochèrent,

disparurent. Une image naquit d’un papillotement. Un objectif grand-angle

montra à Choggles la pièce principale de l’appartement quatorze.

Zoomer prenait un verre. Il tenait le verre dans une main. De l’autre, il

caressait son immense pendentif.

— Symbolique ! lança tout haut l’enfant. Mince, je me demande s’il va

faire quelque chose de sale !

Et elle fit des bonds sur son siège.

Mais les gestes de Zoomer étaient nets et pauvres – comme le sont

toujours les gestes de quelqu’un qu’on observe, se disait Choggles, peut-

être parce qu’on ne peut s’empêcher d’attendre ardemment quelque chose

de toujours plus secret, de toujours plus étonnant.

Zoomer prit un contrôle manuel et alluma l’holoscillateur au fond de la

pièce. Un brouillard se forma et se répandit, et un adorable petit paysage

apparut, avec moulin et grange, pétillant sous un soleil gros comme une

meule de foin en couleurs d’emballage de cornflakes. Choggles reconnut la

griffe de Zoomer – après tout, l’homme aux cornflakes en 3-D, l’original, le

vrai, c’était lui, avant que le Complexe Ordinateur du gouvernement ne

l’achète. Elle avait sans doute les yeux sur sa dernière œuvre.

Vue à travers le grand-angle et ses distorsions axiales, la fermette de

Zoomer était très séduisante. Les angles impossibles des toits et de la

grange donnaient sur des vaches pasteurisées aux croupes impeccables. Des

ouvriers agricoles marchaient vers l’infini d’un pas macabre. C’était le

Cabinet du Docteur Cali-Disney. Le beau fixe, aussi, donnait une note

étonnante. Comme dans toutes les créations de Zoomer, le décorum était

aussi désatmosphérisé que dans un tableau préraphaélite.

Il se passait des choses cocasses dans la cour de la ferme ; par exemple

ce bonhomme qui tombait de son tracteur dans un baquet d’eau de pluie.

Zoomer était toujours pour l’action : c’est là un judicieux substitut pour

l’esprit, qui, les imprésarios en savent quelque chose, augmentait toujours

notablement son compte en banque.

Derrière Choggles, une porte insonorisée se referma en chuintant.

Quelqu’un venait d’entrer dans la chambre d’observation !

Dérangée, vaguement culpabilisée, Choggles éteignit l’écran. Des ondes

électroniques de zoomastigie s’agitèrent le temps de vie glorieux d’une

seconde.

— Maman !

Une vague de soulagement, de plaisir et de surprise la submergea. Elle

croyait sa mère sur Mars.

Les potineurs, parlant de Leda Chaplain, faisaient le plus souvent

allusion à son côté « sculptural », sans pour autant jamais préciser le genre

de statue qu’ils avaient en tête. Elle était grande, certes, vive, toujours

bichonnée, et dotée d’un visage quelque peu chevalin. Une statue équestre,

peut-être.

Parfaitement ressemblante à ses photos, elle s’avança dans la pièce. Elle

ouvrit les bras à sa fille, qui s’y jeta.

— Maman ! Je croyais que tu étais sur Mars !

— J’y étais. Comme tu vois, je n’y suis plus !

— Oh maman, ça fait bien plaisir de te voir ! Viens voir Becky et Mike.

Ils doivent – euh, ils ne devraient pas tarder…

— Je ne demanderais pas mieux, ma chérie, mais c’est assez urgent.

C’est toi que je suis venue voir.

Choggles leva vers elle un regard intrigué.

— Il se passe quelque chose ?

— Il s’agit de ton père. Ils l’ont trouvé.

— Mais papa est mort…

— C’est ce qu’on croyait… Il est vivant, dans un des camps de

concentration de Syrtis.

Leda avait joué un rôle pendant la guerre. À la fin de celle-ci, elle s’était

embarquée pour Mars, pour se mettre au service des millions de

malheureux que l’on y avait parqués. La confusion, la désorganisation, la

misère omniprésente qu’elle devait affronter n’étaient toujours pas

entièrement vaincues. Vers la fin de la guerre, les survivants des camps

n’avaient pour la plupart ni parents ni amis vers qui se tourner ; ou bien ils

étaient trop affaiblis pour entreprendre le voyage. Ou encore ils avaient

perdu leur identité à la suite des changements de personnalité qu’on leur

avait à tous imposés au début de leur emprisonnement. Mars, c’était

Auschwitz à l’échelle planétaire.

« Papa vivant… » L’enfant avait du mal à assimiler la nouvelle. Elle

regarda sa mère, presque incrédule. Leda avait l’air fatigué, et vide. « On

peut aller le voir ? Il est… très différent ?

— Je n’ai même pas eu l’occasion de le voir moi-même. J’allais quitter

Mars quand la nouvelle est parvenue à Nixonville. Il semble qu’il n’y ait pas le moindre doute à avoir. Je veux que tu m’accompagnes sur Mars. Je

vais avoir besoin d’aide – tu sais la haine qu’inspire en général Auden.

— Bien sûr, je vais venir… »

Sa mère lui prit la main. « J’espérais – je le savais ! Peux-tu venir

immédiatement ?

— C’est-à-dire, immédiatement ?

— Je ne peux pas te dire mieux, mon trésor : immédiatement. Et

incognito si ça ne te fait rien, ma chérie. Je voudrais que nous partions

immédiatement, sans prévenir personne, même pas mon neveu. »

Elle fit la moue. « Je ne peux pas partir sans embrasser Mike, ou sans

rien dire à Becky et à son père. Tu ne sais pas à quel point Mike serait

inquiet, si je disparaissais brusquement. Et puis, pourquoi faire tant

d’histoires, m’man ?

— Mon petit, fais ce que je te demande ! C’est pour le mieux, crois-

moi ! Le monde est un terrain de lutte perpétuel. Il est essentiel de garder le

secret.

— Si tu dois te mettre en rogne…

Elle se recula, et son regard scruta avec inquiétude le visage de sa mère,

ce visage familier qu’elle trouvait bien marqué par la désolation de Mars.

— Excuse-moi, non je ne me mets pas en rogne. Je suis un peu nerveuse.

Écoute, il se passe d’une planète à l’autre beaucoup de choses peu

réjouissantes. Des vies sont en danger, y compris la tienne et la mienne, toi

la fille et moi la femme d’un homme célèbre et abhorré. Partons ! Une fois

en sécurité dans l’espace, tu pourras envoyer à ton cousin absolument tous

les messages que tu veux. Je lui parlerai aussi, et je lui expliquerai tout au

brouilleur.

— C’est vrai ça ?

— Je te donne ma parole.

— Je ne peux pas y aller dans ce costume dégoulinant.

— Il y a des vêtements sur le ferry.

— Où il est, le ferry ?

— Viens avec moi – je vais te montrer.

Elle hésita. « Maman, j’ai peur.

— Tout le monde a peur en ce moment – et il y a de quoi. Mars est

encore pire que la Terre. Mais je vais m’occuper de toi. Ton père a besoin

de nous, c’est ça qui compte avant tout. »

Elle partit donc, accrochée à la main fine de sa mère. Elle se débattait

dans la zoomastigie électronique du désarroi mental. La guerre était finie

depuis si longtemps… Et sa mère et son père s’étaient séparés avant la

guerre. Et pourtant il y avait de la compassion. Sa mère était une femme

pleine de compassion, aussi dure fût-elle en cet instant. Mars… Mince,

qu’est-ce qu’elle pourrait bien faire sur Mars ? Enfin, ça ferait une aventure.

Ses amies seraient jalouses. Mais Mars… Dans cette espèce d’holothriller.

Elle se rendit à peine compte qu’elles quittaient le Grad par une porte de

derrière, qu’elles montaient en voiture et roulaient jusqu’à un coin de côté

désolé où attendait un appareil. Elle ne s’aperçut pas non plus tout de suite

qu’il s’agissait d’un avion ordinaire, inadapté au vol spatial. De fait, il

ressemblait plutôt à celui de Monty Zoomer, du moins au peu qu’elle en

avait vu, de loin.

Dans le vague, Choggles admira le savoir-faire de sa mère aux contrôles

et se laissa aller au creux de l’enveloppant qui l’enroba tendrement. Elles

décollèrent et prirent de l’altitude en un grandiose virage à pic. Elle regarda

un moment par le hublot la ligne des vagues qui marquait un rivage obscur,

suivie d’une petite fleur compliquée dans la nuit. C’était Slavonsky Brod

Grad, sur la lointaine mer pannonienne, bien au chaud, civilisé – pour ce

qui restait de civilisation – plein de gens sympathiques et intelligents qui

l’aimaient (sans compter les espèces antivitales qui ne l’aimaient pas)…

Et cette vision efflorescente, à mesure qu’elle se dérobait, remplacée par

la nullité imbécile de la nuit, l’éveilla de sa passivité.

Elle bondit et se débarrassa de la succion du fauteuil.

Elle avait en face d’elle une paire d’yeux vitreusement triomphants.

— Maman !

— Reste assise !

Elle lutta contre la bousculade bestiale de l’accélération, avec toute la

légèreté de ses petits pieds, une rigole tiède coulant obstinément le long de

sa jambe. Un des poèmes préférés de son cousin zébra son attention ; elle

hoqueta une citation incorrecte et terrifiée.

— « Vous êtes, ce que vous êtes… »

Et de ces mots, la réponse vint d’elle-même.

« Vous n’êtes pas ma mère ! Vous êtes un holhomme ! »

Elle se mit à crier, crachant les décibels de ses poumons de dix ans sur le

masque glacé de triomphe. Il n’en resta plus qu’un zoomastige à quelques

pas dans l’air.

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