L'heure de 80 minutes
Chapitre VI
U NE petite chose humide, qui gouttait sans retenue dans les profondeurs d’un cornouiller mexicain, était restée tapie suffisamment près pour recueillir la conversation entre Surinat et Monty Zoomer. Quand Zoomer
était parti, drapé dans sa dignité, la forme tapie s’était redressée, et avait
suivi, dans le quasi-silence de ses pieds mouillés sur le chemin.
Lumières, lanternes, la modeste façade éclairée de Slavonsky Brod Grad,
herbe à pampas et lauriers multiformes en frises rompues, acacias aux creux
rougeoyants, silhouettes de personnalités, l’atmosphère de la piscine, noirs
massés d’où les cyprès faisaient reflet du sol et du ciel, le feu des fenêtres,
lueur primitive des barbecues alignés, les tourelles, dans l’ombre,
surplombant le tout – à travers les scènes brisées, chacune avenante sous sa
tente de nuit, Zoomer passait coquettement son chemin, seul.
Et Choggles Chaplain, dans son costume de bain, le suivait comme une
ombre. Soupçonneuse, sinistre, sans méfiance, impubère.
Comment aurait-elle pu deviner l’existence du matériel sophistiqué gros
comme une molaire, enchâssé au bord de la cinquième vertèbre de Zoomer.
C’était un regard dans le dos. Il savait déjà qu’on le suivait.
Il traversa le patio aux lauriers-roses, gravit la fontaine aux marches, prit
la porte sur le côté. Quand Choggles, toujours dégoulinante, se glissa autour
du portail, elle le vit qui grimpait déjà le long perron tournant, la tête
éclipsée par un chandelier. Elle se mit à l’affût derrière un palmier en pot.
Quand il atteignit la dernière marche, elle courut derrière lui sur la pointe
des pieds, tous les membres reluisant d’un éternel printemps intérieur.
La porte de l’appartement lui claqua presque au nez.
« Je désobéis, tu fais fi, il me révolte », se dit-elle.
Son sixième sens de chat lui disait qu’il y avait quelque chose de louche
chez Monty. Sans le lui avoir demandé, elle savait que son cousin vénéré
pensait de même. Et elle était résolue à mettre la main sur ce quelque chose.
Il y avait des gens, là. Leur présence emplissait les chambres désertées.
Le vieux grad crépusculaire s’était transformé en petit dôme de plaisir.
Parmi les invités – et Choggles savait lesquels – beaucoup appartenaient à
l’I.D.I. de Surinat… Mais elle n’irait pas leur demander leur aide, pendant
qu’il tripotait la doucereuse Becky, elle affronterait seule les problèmes de
son cousin. Ensuite, quand elle serait grande, elle pourrait l’épouser.
Elle alla vers l’ascenseur, le fit monter d’un demi-étage, pressa un
bouton, et ouvrit l’entrée secrète qui menait aux appartements de Mike. Elle
s’arrêta devant une autre porte, sa deuxième épreuve. Elle lui offrit son
empreinte vocale avec quelques fausses notes tirées de l’air de la calomnie
du Barbier de Séville, et la porte s’ouvrit.
C’est l’holhomme le plus ridicule de Mike Surinat qui la reçut – sa
réplique, en pourpoints et hauts-de-chausse de soie et velours, une
émeraude grosse comme un cadran de visiphone au doigt. Surinat disait
toujours que son alter ego s’habillait mieux que lui, ce qui le dispensait, lui,
de s’habiller tout court.
— Enfin, tu viens à moi en secret, Choggles ! Tes yeux se sont ouverts,
tu as compris qu’une petite créature éthérée comme toi n’est pas faite pour
la vulgarité et la grossièreté d’un homme vrai ! Avec moi, tu goûteras à
jamais aux délices d’un amour chaste et raffiné !
— Arrête un peu, tu sais bien que quand je serai pubère, tu ne pourras
plus me supporter, espèce de Lewis Carroll ! Laisse-moi aller à la chambre
d’observation. Je veux regarder l’occupant de l’appartement quatorze.
Passant avec autorité devant l’holhomme, elle répandit les avant-
dernières gouttes de son maillot de bain. L’holhomme retourna dans son
coin. Pour économiser l’énergie, il se débrancherait jusqu’à ce qu’une
nouvelle présence humaine le réactive.
Choggles était maintenant au cœur du château. Un ascenseur la descendit
dans ses entrailles d’un grand bond péristaltique.
C’est là que se trouvaient les anciens cachots, là que malfaiteurs et
innocents tout aussi bien avaient attendu le bon plaisir de la justice austro-
hongroise, en pourrissant comme des vieilles prunes au fond de leurs bottes.
Maintenant, on aurait difficilement trouvé la moindre trace de
champignons ; car les rangées de machines, les grilles, les panneaux vierges, le goutte à goutte du temps comme du plasma donnaient aux lieux
un air, sinon enjoué, du moins antiseptique. Choggles s’approcha de la
console qui commandait les caméras-espions de toutes les pièces du
château, et mit en marche.
C’était jour férié, sinon il y aurait eu au moins un technicien en service.
Mais Surinat manquait de techniciens. Il préférait mener ici une vie
tranquille ; comme elle avait foi en tout ce que faisait son cousin, elle ne
posait aucune question sur ses choix, et adorait le baroque monumental de
Slavonsky Brod Grad.
Dès le premier mois de la guerre, le grand barrage des Portes de Fer sur
le Danube avait été pulvérisé. Les forces d’union capitalo-communistes
l’avaient bombardé aux armes thermonucléaires. Les gigantesques falaises
alpines de la Transylvanie méridionale en avaient encore été rehaussées.
Pendant quelques mois, toute cette région avait été la proie d’une activité
volcanique due aux bombardements. C’était pour l’Europe le premier
éternuement de l’Armagédon.
Le tumulte de la guerre était tel que l’on n’apprit que très lentement que
le cours du Danube était entravé. Son débouché sur la mer Noire n’existait
plus. Le Danube commença à se remplir en amont, vomissant ses crues
noires sur les riches terres à blé. Cette vieille forteresse tant chantée,
Smederevo la grande, Smederevo qui fut le crépuscule de tout un état,
Smederevo fit un dernier salut à ses cinq siècles d’histoire et sombra sous le
raz de marée. Toute la plaine pannonienne fut bientôt inondée, de la
décadente Varazdine à l’ouest à Slavonsky Brod au sud, jusqu’au lac
Balaton au nord, la forêt de Bakony et les contreforts des Monts
Métalliques de Slovaquie, au sud-est de la Tchécoslovaquie. Ainsi fut
recréée l’ancienne mer pannonienne, telle qu’elle avait existé pendant des
siècles et des siècles de préhistoire.
Slavonsky Brod Grad était presque vide à l’époque. Le régisseur avait
appelé Surinat pour lui demander quelles décisions il devait prendre
concernant le flot de réfugiés qui arrivaient sur les hauteurs où se tenait
l’antique édifice. Sur les instances de son père, Mike Surinat était arrivé en
avion pour prendre les affaires en main – et avait montré très peu
d’enthousiasme à l’idée de repartir. L’immense travail de modernisation
avait commencé autour de lui ; il campait dans une tour, les réfugiés avaient
installé des baraquements dans la cour.
Des réseaux scintillèrent sur l’écran de surveillance, se rapprochèrent,
disparurent. Une image naquit d’un papillotement. Un objectif grand-angle
montra à Choggles la pièce principale de l’appartement quatorze.
Zoomer prenait un verre. Il tenait le verre dans une main. De l’autre, il
caressait son immense pendentif.
— Symbolique ! lança tout haut l’enfant. Mince, je me demande s’il va
faire quelque chose de sale !
Et elle fit des bonds sur son siège.
Mais les gestes de Zoomer étaient nets et pauvres – comme le sont
toujours les gestes de quelqu’un qu’on observe, se disait Choggles, peut-
être parce qu’on ne peut s’empêcher d’attendre ardemment quelque chose
de toujours plus secret, de toujours plus étonnant.
Zoomer prit un contrôle manuel et alluma l’holoscillateur au fond de la
pièce. Un brouillard se forma et se répandit, et un adorable petit paysage
apparut, avec moulin et grange, pétillant sous un soleil gros comme une
meule de foin en couleurs d’emballage de cornflakes. Choggles reconnut la
griffe de Zoomer – après tout, l’homme aux cornflakes en 3-D, l’original, le
vrai, c’était lui, avant que le Complexe Ordinateur du gouvernement ne
l’achète. Elle avait sans doute les yeux sur sa dernière œuvre.
Vue à travers le grand-angle et ses distorsions axiales, la fermette de
Zoomer était très séduisante. Les angles impossibles des toits et de la
grange donnaient sur des vaches pasteurisées aux croupes impeccables. Des
ouvriers agricoles marchaient vers l’infini d’un pas macabre. C’était le
Cabinet du Docteur Cali-Disney. Le beau fixe, aussi, donnait une note
étonnante. Comme dans toutes les créations de Zoomer, le décorum était
aussi désatmosphérisé que dans un tableau préraphaélite.
Il se passait des choses cocasses dans la cour de la ferme ; par exemple
ce bonhomme qui tombait de son tracteur dans un baquet d’eau de pluie.
Zoomer était toujours pour l’action : c’est là un judicieux substitut pour
l’esprit, qui, les imprésarios en savent quelque chose, augmentait toujours
notablement son compte en banque.
Derrière Choggles, une porte insonorisée se referma en chuintant.
Quelqu’un venait d’entrer dans la chambre d’observation !
Dérangée, vaguement culpabilisée, Choggles éteignit l’écran. Des ondes
électroniques de zoomastigie s’agitèrent le temps de vie glorieux d’une
seconde.
— Maman !
Une vague de soulagement, de plaisir et de surprise la submergea. Elle
croyait sa mère sur Mars.
Les potineurs, parlant de Leda Chaplain, faisaient le plus souvent
allusion à son côté « sculptural », sans pour autant jamais préciser le genre
de statue qu’ils avaient en tête. Elle était grande, certes, vive, toujours
bichonnée, et dotée d’un visage quelque peu chevalin. Une statue équestre,
peut-être.
Parfaitement ressemblante à ses photos, elle s’avança dans la pièce. Elle
ouvrit les bras à sa fille, qui s’y jeta.
— Maman ! Je croyais que tu étais sur Mars !
— J’y étais. Comme tu vois, je n’y suis plus !
— Oh maman, ça fait bien plaisir de te voir ! Viens voir Becky et Mike.
Ils doivent – euh, ils ne devraient pas tarder…
— Je ne demanderais pas mieux, ma chérie, mais c’est assez urgent.
C’est toi que je suis venue voir.
Choggles leva vers elle un regard intrigué.
— Il se passe quelque chose ?
— Il s’agit de ton père. Ils l’ont trouvé.
— Mais papa est mort…
— C’est ce qu’on croyait… Il est vivant, dans un des camps de
concentration de Syrtis.
Leda avait joué un rôle pendant la guerre. À la fin de celle-ci, elle s’était
embarquée pour Mars, pour se mettre au service des millions de
malheureux que l’on y avait parqués. La confusion, la désorganisation, la
misère omniprésente qu’elle devait affronter n’étaient toujours pas
entièrement vaincues. Vers la fin de la guerre, les survivants des camps
n’avaient pour la plupart ni parents ni amis vers qui se tourner ; ou bien ils
étaient trop affaiblis pour entreprendre le voyage. Ou encore ils avaient
perdu leur identité à la suite des changements de personnalité qu’on leur
avait à tous imposés au début de leur emprisonnement. Mars, c’était
Auschwitz à l’échelle planétaire.
« Papa vivant… » L’enfant avait du mal à assimiler la nouvelle. Elle
regarda sa mère, presque incrédule. Leda avait l’air fatigué, et vide. « On
peut aller le voir ? Il est… très différent ?
— Je n’ai même pas eu l’occasion de le voir moi-même. J’allais quitter
Mars quand la nouvelle est parvenue à Nixonville. Il semble qu’il n’y ait pas le moindre doute à avoir. Je veux que tu m’accompagnes sur Mars. Je
vais avoir besoin d’aide – tu sais la haine qu’inspire en général Auden.
— Bien sûr, je vais venir… »
Sa mère lui prit la main. « J’espérais – je le savais ! Peux-tu venir
immédiatement ?
— C’est-à-dire, immédiatement ?
— Je ne peux pas te dire mieux, mon trésor : immédiatement. Et
incognito si ça ne te fait rien, ma chérie. Je voudrais que nous partions
immédiatement, sans prévenir personne, même pas mon neveu. »
Elle fit la moue. « Je ne peux pas partir sans embrasser Mike, ou sans
rien dire à Becky et à son père. Tu ne sais pas à quel point Mike serait
inquiet, si je disparaissais brusquement. Et puis, pourquoi faire tant
d’histoires, m’man ?
— Mon petit, fais ce que je te demande ! C’est pour le mieux, crois-
moi ! Le monde est un terrain de lutte perpétuel. Il est essentiel de garder le
secret.
— Si tu dois te mettre en rogne…
Elle se recula, et son regard scruta avec inquiétude le visage de sa mère,
ce visage familier qu’elle trouvait bien marqué par la désolation de Mars.
— Excuse-moi, non je ne me mets pas en rogne. Je suis un peu nerveuse.
Écoute, il se passe d’une planète à l’autre beaucoup de choses peu
réjouissantes. Des vies sont en danger, y compris la tienne et la mienne, toi
la fille et moi la femme d’un homme célèbre et abhorré. Partons ! Une fois
en sécurité dans l’espace, tu pourras envoyer à ton cousin absolument tous
les messages que tu veux. Je lui parlerai aussi, et je lui expliquerai tout au
brouilleur.
— C’est vrai ça ?
— Je te donne ma parole.
— Je ne peux pas y aller dans ce costume dégoulinant.
— Il y a des vêtements sur le ferry.
— Où il est, le ferry ?
— Viens avec moi – je vais te montrer.
Elle hésita. « Maman, j’ai peur.
— Tout le monde a peur en ce moment – et il y a de quoi. Mars est
encore pire que la Terre. Mais je vais m’occuper de toi. Ton père a besoin
de nous, c’est ça qui compte avant tout. »
Elle partit donc, accrochée à la main fine de sa mère. Elle se débattait
dans la zoomastigie électronique du désarroi mental. La guerre était finie
depuis si longtemps… Et sa mère et son père s’étaient séparés avant la
guerre. Et pourtant il y avait de la compassion. Sa mère était une femme
pleine de compassion, aussi dure fût-elle en cet instant. Mars… Mince,
qu’est-ce qu’elle pourrait bien faire sur Mars ? Enfin, ça ferait une aventure.
Ses amies seraient jalouses. Mais Mars… Dans cette espèce d’holothriller.
Elle se rendit à peine compte qu’elles quittaient le Grad par une porte de
derrière, qu’elles montaient en voiture et roulaient jusqu’à un coin de côté
désolé où attendait un appareil. Elle ne s’aperçut pas non plus tout de suite
qu’il s’agissait d’un avion ordinaire, inadapté au vol spatial. De fait, il
ressemblait plutôt à celui de Monty Zoomer, du moins au peu qu’elle en
avait vu, de loin.
Dans le vague, Choggles admira le savoir-faire de sa mère aux contrôles
et se laissa aller au creux de l’enveloppant qui l’enroba tendrement. Elles
décollèrent et prirent de l’altitude en un grandiose virage à pic. Elle regarda
un moment par le hublot la ligne des vagues qui marquait un rivage obscur,
suivie d’une petite fleur compliquée dans la nuit. C’était Slavonsky Brod
Grad, sur la lointaine mer pannonienne, bien au chaud, civilisé – pour ce
qui restait de civilisation – plein de gens sympathiques et intelligents qui
l’aimaient (sans compter les espèces antivitales qui ne l’aimaient pas)…
Et cette vision efflorescente, à mesure qu’elle se dérobait, remplacée par
la nullité imbécile de la nuit, l’éveilla de sa passivité.
Elle bondit et se débarrassa de la succion du fauteuil.
Elle avait en face d’elle une paire d’yeux vitreusement triomphants.
— Maman !
— Reste assise !
Elle lutta contre la bousculade bestiale de l’accélération, avec toute la
légèreté de ses petits pieds, une rigole tiède coulant obstinément le long de
sa jambe. Un des poèmes préférés de son cousin zébra son attention ; elle
hoqueta une citation incorrecte et terrifiée.
— « Vous êtes, ce que vous êtes… »
Et de ces mots, la réponse vint d’elle-même.
« Vous n’êtes pas ma mère ! Vous êtes un holhomme ! »
Elle se mit à crier, crachant les décibels de ses poumons de dix ans sur le
masque glacé de triomphe. Il n’en resta plus qu’un zoomastige à quelques
pas dans l’air.
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