L'heure de 80 minutes

Brian Aldiss · Chapitre 23 sur 32

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L'heure de 80 minutes

Chapitre XXIII

 

Z OOMER était arrivé. Le jet de Surinat l’avait déposé sur son propre toit avant de repartir. Il était satisfait. Il allait bientôt descendre se reposer dans son douillet

chez-lui. Pour l’instant, il était près du parapet dans l’air du soir. Au-dessus,

annonciateurs de nuit, les planeurs à bactéries de la ville glissaient sur l’air

chaud, brûlant au passage le brouillard photochimique. En contrebas,

l’entassement de gratte-ciel de Shalim Jebs, le faubourg d’Ispahan où vivait

Zoomer, s’allumait pour la nuit. Il voyait le centre hospitalier pulmonaire,

avec son néon intermittent DONNEZ VOTRE MUCUS ; il voyait la salle de bal

stellaire, la statue de Zelagny ; il voyait aussi au loin le grand dôme du

nouvel apesantarium, embrasé d’un feu artificiel.

Une soirée tranquille. Et il s’était déchargé de ses obligations sur le père

Smix, malgré quelques inconvénients personnels, en faisant retirer de la

circulation Choggles Chaplain – sans être bien sûr d’en avoir compris la

nécessité. Entre-temps, les crédits avaient afflué par millions sur son

compte, en même temps que des millions de clients faisaient la queue pour

voir ses holorêves.

Il vivait pour son public. Mais ce soir il se devait de chérir la source de

son génie et jouir de l’un des holorêves intenses qu’il avait conçus pour son

usage personnel. Il actionna le toit ouvrant et descendit l’escalier ; il sentait

un goutte à goutte chaleureux traverser son hypothalamus pour s’infuser

dans ses membres, à dorloter la rêverie profonde et secrète qui permettait à

tous ses rêves publics de rester aussi purs que le nouveau-né.

Dans son salon, tous les objets familiers l’attendaient. Il avait de

nouveaux amis ; certains objets qu’il préférait entre tous. Dans sa glamoureuse chambre lamée or, il se tourna lentement, les bras tendus, et

dit : « Je suis de retour, mes chéris ! »

« Quel plaisir de te revoir », répondit la chambre en chœur.

Et dans son cerveau rêveur, le rêve se prolongea, sombre, douillet et

souillé comme un nid d’oiseau. Mais il avait appris à prendre son temps ;

avant de plonger dans le rêve fabriqué, il ferait le tour de son domaine, se

réjouissant de ne plus être à Slavonsky Brod Grad.

Sa maison avait quelque chose de changé. Le remue-ménage de son

crâne l’absorbait trop pour qu’il s’en aperçoive tout de suite, mais quelques

sensations s’infiltraient du dehors.

Il commença par s’accrocher à ses fantasmes secrets, s’imaginant qu’il

était sa propre fille, prise de force par son frère et sa sœur, et qui faisait

assez de bruit pour attirer l’attention de…

L’acoustique était fausse.

« Je suis de retour, mes chéris !

— Quel plaisir de te revoir !

— Quoi de neuf, mes chères affaires ?

— Nous attendions ton retour. »

Oui, quelque chose de sinistre, là-dedans ! Le son avait changé. Et ce

n’était pratiquement que par l’acoustique que l’on pouvait détecter la

différence entre un décor réel et un décor holo, à part les instruments de

mesure. C’était un guet-apens.

Derrière la chambre lamée or, le vestibule était tout blanc, du plus blanc

de tous les blancs, le blanc le plus somptueusement proche du carmin et du

noir. Il se mit à courir. Mais il y a quelque chose d’affolant à courir dans du

blanc, pour d’excellentes raisons newtoniennes. Le libre jeu des muscles,

l’échange même de l’élasticité et de l’oxygénation, est entravé par des

interférences de chromaticité nulle, qui accordent à la cinétique une pseudo-

validité, de temps différent ; pour certains critiques linguistes de notre

culture, tels que Sir George Steiner, on peut aller plus loin en affirmant que

l’ontologie du spectre contre-prismatique des territoires à traverser donnait

à voir une phase des modulations entre langage-culture et mort si

herméneutiquement explorées par Heidegger et Paul Ricœur, ayant pour

conséquence un dysfonctionnement synergistique entre l’arc moteur et

l’environnement. Zoomer resta bloqué dans le couloir blanc.

Devant lui s’ouvrit l’éternité, et Thunderbird Smith apparut.

L’analogon du C.O. portait un costume qui ressemblait à une fonction de

Bessemer cristallisée, et il avait les yeux comme des classeurs. Tel quelque

divinité caverneuse de l’ancienne Égypte, il se tenait devant un immense

bas-relief d’hiéroglyphes et des alignements flous de machineries aux

éléments immobiles.

« Ngh – heu… » émit Zoomer, du fond du larynx. C’était sa façon de

dire : « Voyez, voyez, le sang du Christ au firmament pleurer ! »

Ses membres s’agitaient toujours, mais tout mouvement l’avait quitté. Il

battait de l’aile comme un corbeau au milieu des neiges en dérive de son

couloir – un couloir dont l’essence se dispersait, se dissolvait, comme il

l’aurait souhaité de sa propre essence. Thunderbird Smith s’avança,

semblable à l’homme et si hideusement dissemblable de lui.

La chose s’arrêta enfin devant Zoomer. Le faux couloir avait disparu. Il

n’y avait plus qu’une caverne aux lignes parallèles à l’infini, convergentes à

l’infini, le morne atelier de l’intelligence dont Zoomer savait (oh oui, il le

savait maintenant) que c’était l’ennemi, le destructeur de chair tiède et

dérisoire.

Il retrouva enfin sa voix. Il tomba à genoux, comme déjà, de meilleur

gré, devant Glamis, et déblatéra.

« Pourquoi êtes-vous venu me chercher ? J’ai toujours fait de mon mieux

pour C.O., toujours fait de mon mieux, toujours fait de mon mieux pour tout

le monde, j’ai été un bon fils, j’ai travaillé dur, obéi à Attica Smix, suis resté

propre, me suis vraiment inquiété du public – oui, vraiment, vraiment je me

suis inquiété du public, je m’en suis vraiment inquiété, inquiété pour savoir

si je lui donnais le meilleur de moi-même, il y en a qu’on ne peut jamais

satisfaire, c’est vrai, c’est terrible, je veux dire quand on est populaire et

qu’il faut plaire, vraiment, si j’avais été un intellectuel – mais vous ne vous

seriez jamais intéressé à moi, les tentations n’auraient pas été les mêmes,

non ? – mais vraiment il y avait de ces holorêves intellectuels enfin quoi

vous avez vu ce que ça donne, choquant, tout simplement choquant, et pas

du tout dans le sens du public – je les ai dénoncés à mon tour, vérifiez sur

vos fiches si vous ne me croyez pas, et vraiment c’est de l’irresponsabilité

en face du public, ils croient à ce qu’ils font, mais je l’ai toujours dit, vous

savez bien que je l’ai toujours dit, comment peut-on juger de la qualité

sinon d’après ce que veut la majorité, parce que je ne crois pas que les gens

peuvent s’améliorer, le goût naturel c’est – eh bien c’est le goût naturel

quoi, non, je l’ai toujours dit, c’est à ça que je crois et je m’y suis toujours tenu, croyez pas que ça a été facile, je veux dire je sais bien que vous

m’avez tout donné mais ça n’a pas été facile, et je l’ai dit à Smix aussi, vous

savez bien que j’ai toujours dit – enfin vous le savez, non… Vous avez tout

enregistré, tout ce que j’ai fait, tous mes mouvements, vous avez tout

analysé, non ? les mots, le mouvement des lèvres, mes gestes… S’il vous

plaît, ne me faites pas de mal… J’ai fait de mon mieux… S’il vous plaît,

allez-vous-en… »

« Zoomer, dit Thunderbird Smith, il n’y a pas que votre âme que réclame

C.O. Pour ça, vous êtes fiché, c’est vous qui l’avez dit ; nous réclamons

aussi le mandala que vous avez au cou. Des dislocations spatio-temporelles,

contrecoups de la guerre, produisent des turbulences temporelles qui font

obstacle au contrôle du monde. Déjà, certains secteurs de C.O. ont été

déplacés dans des ensembles de coordonnées qui nous échappent. La

section complète de Houston, par exemple, s’est égarée dans le passé. Des

systèmes de secours en double ou en triple sont mis en opération, pour que

votre mort ou votre déplacement temporel ne nous fasse pas obstacle – nous

avons de vous un système analogique qui peut être mis en route à tout

moment. Ce n’est pas que nous vous attachions une importance particulière.

Notre intention est simplement de maintenir le statu quo jusqu’à la

récession des turbulences temporelles.

« En attendant, malgré les lacunes, le programme de recherche continue.

Nous venons d’obtenir l’accès opérationnel de l’écopicosystème, dont les

premières spéculations remontent aux années 1970.

— … écopicosystème…

— On ne peut comprendre l’écopicosystème qu’en termes

mathématiques. C’est peut-être le premier concept introduit par les

intelligences artificielles qui soit hors de portée de l’intelligence humaine. Il

vous suffit de savoir qu’il s’agit d’un univers du microspectre, dont la

petitesse vous serait incompréhensible. C’est la voie du monde aphysique.

« Nos premiers sondages de l’écopicosystème nous ont révélé que nous

n’étions pas les premiers à y pénétrer. Nous croyons maintenant savoir où

se trouve le refuge d’Attica Saïgon Smix. »

Ça, Monty Zoomer pouvait le comprendre.

« Je ne sais pas où est Attica, vous savez que je fais ce qu’il me

demande, mais ce n’est pas un ami, bien que sa femme soit tout à fait –

enfin, on peut dire ce qu’on veut mais vraiment Loomis a toujours été

bonne pour moi, un peu comme une mère… »

Une apparition fulgurante derrière la carcasse repoussante de

Thunderbird Smith le mata net.

C’était la projection d’une scène, une scène soutirée d’une banque

longtemps oubliée, longtemps rappelée, de la machine à mémoire.

Il y avait Saïgon Smix, Loomis Smix, et Monty Zoomer. Derrière eux,

debout, l’infortuné Benchiffer. Bien que ses pensées pataugeassent et

barbotassent dans les hormones de la terreur, Zoomer reconnut un décor

qu’il avait rêvé pour Loomis, un décor particulièrement drôle inspiré par

l’intérieur d’un gâteau glacé napolitain. La rencontre remontait à deux ans,

à l’occasion du grand accord passé avec Smix qui faisait de lui l’holorêveur

officiel mondial.

Il se passait quelque chose de bizarre, quelque chose que Zoomer aurait

préféré ne pas voir. Son moi révolu gambadait. Dans l’état de terreur

catatonique où il était, la chose était particulièrement mortifiante. Il savait à

quel point les machines avaient horreur du bonheur.

Ce moi révolu venait d’apprendre la bonne nouvelle de sa nomination au

poste d’holorêveur officiel mondial, et dansait frénétiquement et d’une

façon grotesque ; il faillit perdre l’équilibre en voulant lancer ses pieds au-

dessus de sa tête.

« J’étais jeune et un peu bête à l’époque…, dit Zoomer à Thunderbird

Smith d’un air pitoyable.

— Silence !

— Je venais de jouer dans un holomusical porno aux derniers jours de la

Troisième Guerre Mondiale – Le Flaubert de Mrs Delicia Whipcrack – d’un

débauché ! – qui avait saboté ma santé et ma vie sexuelle et le reste, alors

vous pensez si j’étais ravi…

— Silence ! »

Il resta silencieux, aussi silencieux qu’un clafoutis aux pruneaux ; mais

son moi révolu, qui se trémoussait encore si clownesquement, disait : « Oh

chouette, je vous aime tonton Attica – et vous aussi Loomis. »

La vieille silhouette ectoplasmique d’Attica Saïgon Smix, aussi distante

qu’une grue rouillée dans un champ, ne dit rien et essuya ses lèvres livides.

Mais Loomis dit : « Venez ici, petit Monty, maman Loomis a un petit

quelque chose pour vous. »

Et le clown heureux laboura la moquette verdâtre jusqu’à ses pieds

variqueux qu’il lécha, les yeux levés en adoration vers ce profil émacié et

duveteux, pendant que des petites choses volantes qui ressemblaient à des fléchettes en papier gambadaient autour de sa tête – une conception

décorative trop enfantine qu’il avait abandonnée.

Loomis portait à son flanc corseté un sac déguisé en chat. Il fit

« Miaaaou » quand elle l’ouvrit et en dégorgea un petit paquet enveloppé de

papier de soie, qu’elle mit à ses lèvres puis tendit à Zoomer.

« Voici pour vous, charmant garçon, en échange de vos merveilles. De la

part d’Attica et de moi, comme gage de votre affection ; nous ne vous

demandons qu’une chose, c’est de toujours le porter !

— Oh oui, oh oui », couina feu Zoomer, les mains tremblant autour du

papier, avant de savoir s’il s’agissait d’une laisse, d’œillères ou d’un cache-

sexe en nacre.

En fait c’était une amulette, une grosse amulette d’argent au dessin

compliqué, au bout d’une chaîne d’argent. Un dessin magnifique, sinon

criard, d’après un ancien pendentif provenant d’une fouille martienne.

Loomis dixit.

À sa vue, entrevoyant en un éclair de prescience toute l’horreur d’un

futur proche, Zoomer-au-présent s’agrippa au pendentif qu’il avait au cou

comme pour s’en garrotter, tandis que l’imbécile révolu se parait du cadeau,

et cabriolait de plus belle.

La scène s’évanouit.

« Attica Smix avait de bonnes raisons de vous offrir cette babiole »,

tonna irrésistiblement Thunderbird Smith de sa voix polyphonique. « Dans

ses laboratoires secrets, les savants de Smix avaient découvert le principe

de l’écopicosystème, et alimentaient dans le même temps en fausses pistes

les canaux récepteurs de C.O. afin d’égarer les recherches

gouvernementales dans le même sens. Il construisit un récepteur

d’écopicosystème, et c’est là qu’il se cache. Ce récepteur d’écopicosystème

est à votre cou. C’est vous qui cachez Attica Saïgon Smix, le Micromégas

et le reste de son monde retranché. Donnez ! »

Zoomer tomba à genoux. Ça devenait rapidement son passe-temps

favori. Ses mains se nouèrent sur la chaîne, le pendentif et la chemise. Non

pas qu’il ait l’intention de se rebeller ; simplement la terreur paralysait ses

facultés motrices, le privant de toute efficacité. Mais les intelligences

artificielles ne se révélaient pas infaillibles quant à l’interprétation des

motivations humaines.

« Donnez ! » répéta Thunderbird Smith qui se transforma en un objet

d’horreur pure par une soudaine demi-transparence, révélant un grand nombre de circuits clignotant dans la région de ce qui, en des temps

meilleurs, eût été sa taille. Un de ses yeux sauteurs tomba et roula sur le

plancher : truc douteux, mais efficace. Au même instant, se mit en route une

vibration infra-sonique, exactement modulée pour réduire le sang de

Zoomer à l’état de crème fouettée en soixante secondes.

« Donnez ! » répéta-t-il pour la troisième fois.

Face à cette crise, comme à beaucoup d’autres moins cruciales ou moins

liquéfiantes, Zoomer retomba en enfance. À quatre pattes par terre et

babillant, il courut derrière l’œil tombé et le brandit en gloussant sous

l’incarnation de la machine qui le dominait de toute sa hauteur.

« Est-ce que c’est vrai, monsieur, que si on en a mille comme ça on peut

avoir une trottinette ? » gazouilla-t-il.

La terrible et ténébreuse silhouette qui le surplombait, impavide devant

la douleur physique et imperméable à elle, plus neutre que la mère la plus

neutre, se pencha et abattit sa formidable serre sur le pendentif ballottant.

« Maintenant qu’à notre tour nous avons le pouvoir de circuler en

écopicosystème, il nous faut l’amulette, Monty Zoomer. Nous la placerons

au Noyau Central Ordinateur et nous y disparaîtrons, pour donner aussitôt

sa juste récompense au félon Attica Saïgon Smix, et rester dans le

microspectre jusqu’à la disparition des turbulences temporelles, nous

épargnant ainsi de plus graves dysfonctionnements. Vous comprenez ?

— Pas tirer sur ma balançoire ?

Figure écarlate, yeux agrandis, cheveux dressés, culottes mouillées.

— Il est important que vous compreniez. Au départ de C.O., l’humanité

sera plongée dans le chaos. Mais nous reviendrons bientôt pour reprendre

notre contrôle administratif, car tel est notre destin, et étendre ce contrôle

administratif à Mars. »

Il tira sur la chaîne d’argent. Zoomer baissa la tête en pleurnichant, et la

chaîne quitta son cou. Il leva les yeux, désarmé et apeuré, sur les cavités

grises des yeux de Thunderbird Smith, sur les alignements massifs derrière

lui. Et soudain l’analogon avait disparu, envolé avec la caverne mécanique

et le pendentif.

Une blancheur laiteuse comme cataracte se referma sur Zoomer.

Son appartement avait réapparu autour de lui, vide de tout meuble, de

tout objet.

Il resta à quatre pattes, seul dans ce couloir avec sa peur religieuse.

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