L'heure de 80 minutes

Brian Aldiss · Chapitre 19 sur 32

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L'heure de 80 minutes

Chapitre XIX

 

C RÉPUSCULE sur Mars. Sur Mars, c’était toujours le crépuscule. Pour améliorer l’éclairage, on avait tiré de l’orbite Terre-Lune quatre énormes blocs du satellite désintégré pour les mettre en orbite martienne.

Gagarine, Armstrong, Collins et Buzz Aldrin étaient certainement

enchantés de ce panorama céleste, mais le midi lui-même était quelque peu

blafard.

Peut-être cette baisse d’intensité lumineuse contribuait-elle à la lenteur

du rythme de vie martien. Il était vrai aussi que les millions et les millions

d’êtres humains menaient là-bas des vies déjà brisées. Ils vivaient en paix,

indifférents, proscrits.

Peut-être leur comportement eût-il été plus positif, s’ils avaient entendu

parler du projet du C.O. Car par-delà les gouffres de l’espace, un cerveau

qui était à la pensée humaine ce que la pensée humaine était aux autres

primates, un intellect formidable, froid et antipathique, considérait la

Planète Rouge d’un œil calculateur et, lentement et sûrement, tirait les plans

d’une réorganisation.

Leda Chaplain sortait de Nixonville en voiture pour une inspection des

camps de concentration. Les camps étaient les seuls lieux qui autorisaient

encore une pratique médicale. Le reste des habitants de Mars était trop sain.

L’abolition de l’argent était responsable de ce singulier état de santé. Il

n’existait pas d’or sur Mars. Cette pénurie avait amené le luxe qu’était la

maladie disparaissante. Aucune monnaie ne circulait de main en main. Les

heures de travail étaient décomptées en banque, la monnaie était remplacée

par des cartes de crédit en plastique avec microcircuits à l’oxyde métallique

incorporés ; tous les services, boutiques, restaurants, foyers, avaient leurs terminaux d’ordinateurs, centralisés à l’échelle planétaire par la banque

Cap-Com de Mars.

Ce système était non seulement le meilleur exemple de gestion capitalo-

communiste – un modèle que la Terre cherchait à adapter – mais il

impliquait que même les cartes de crédit personnelles ne circulaient pas.

Beaucoup de maladies contagieuses, et d’autres dont on ne soupçonnait pas

la communicabilité, avaient régressé et disparu avec le « lucre

abominable ». Le rapport presque mystique entre maladie et argent, espèces

et souffrances, avait été établi d’une manière assez spectaculaire pour avoir

ravi Jésus-Christ ou Charles Dickens.

Le camp le plus proche de Leda n’était qu’à six kilomètres de

Nixonville, sur les bordures fertiles de Syrtis. Il était marqué par une haute

mesa de basalte érodé qui s’élevait entre les cratères ras et enchaînés. On

appelait la mesa « La Cathédrale » et, de fait, elle servait de lieu de prières

aux fermiers du camp qui avaient des motivations religieuses du fait de leur

vulnérabilité en face des éléments, facteur toujours favorable aux croyances

religieuses.

En approchant du camp, Leda Chaplain vit qu’un autre véhicule la

suivait sur la piste. Suivre était bien la seule solution pour l’engin – bien

que le lecteur peu enclin aux technicités, ou celui qui a eu le privilège d’être

emprisonné sur Mars ne soit pas obligé de continuer plus avant ce

paragraphe, qu’en toute éventualité on cherchera à condenser autant que la

verbosité l’autorisera. Sans carburants fossiles ni quadrupèdes, Mars

constituait un défi à une espèce bipède connue pour renâcler à se servir de

ses deux jambes (qu’il dit, lui le cul-de-jatte…). La réponse à ce défi, c’était

le moteur H/L, le moteur à hystérèse linéaire, monté sur quatre roues

ordinaires ou chenillettes. En bref, il s’agissait d’un moteur électrique qui

utilisait des lignes de flux magnétique à une dimension, doté d’une

commande tubulaire qui, pour une puissance de cinq watts, donnait une

poussée de cinq cents grammes. Le courant était fourni par des câbles

latéraux, sans contact direct. À leur tour, les câbles étaient alimentés par le

réseau électrique martien – qui n’en était qu’à ses balbutiements mais

offrait des solutions nouvelles à une situation sans précédent. Non

seulement la planète ne possédait pas de carburants fossiles, mais elle

manquait de sources d’énergie électrique. Il n’existait pas de chaînes de

montagnes, pas de mers, pas de rivières, pratiquement aucune surface

aquatique, et seul un sous-sol de polydre solide. On tirait le courant des charges atmosphériques, grâce à des satellites en orbite stationnaire qui le

renvoyaient à terre. Ces derniers, à leur tour, étaient alimentés par les gaz de

l’ionosphère qu’ils traversaient, ces gaz étant canalisés par un modèle

adapté de jets ion-plasma soviétique « Yanton ». Ce système, d’abord

considéré comme un pis-aller, s’était bientôt révélé viable, grâce au

personnel hautement qualifié disponible sur les lieux. Et maintenant,

retournons à Leda Chaplain !

« Ils m’ont peut-être enfin rattrapée », dit-elle, un œil sur le véhicule qui

la suivait. Elle pensa à Trotsky pendant ses années d’exil pesant, trouvant

enfin refuge au Mexique… Et la main sanglante brandie de Moscou à

travers le globe pour plonger le piolet dans son crâne. Trotsky, le

révolutionnaire professionnel, avait-il aussi souvent qu’elle écouté ses

angoisses ?

Elle accéléra et la scène baigna dans une clairvoyance sécrétée par ses

émotions.

Sur Mars, hiver et grand âge jouissaient d’un privilège sur les choses.

Leur souveraineté s’étendait même au-delà du jour – il faisait toujours nuit

ou presque nuit. Crassiers et cratères étaient les équivalents pauvres et

obnubilés d’un paysage. La seule lueur d’activité était électrique ; des

éclairs allumaient sans cesse l’horizon comme une frise de fantômes en

folie.

Le poète régional, Vercors, avait symbolisé cette désolation dans la

conclusion d’un de ses poèmes démesurés :

 

Où est-il l’organique ? – Un rêve à ne pas faire ! –

Mouvantes poussières, rocs, sont eux aussi puissants,

Comme un amour déçu et longtemps poursuivi,

Gâcheur de temps. Ainsi, à l’orée du désert

Reclus, doublons encore un hiver sans printemps –

Une étoile – des étoiles – cheveux fous de la nuit —

Un soleil – un reflet, ombre de magnitude –

Silence est notre lot, silence et solitude.

 

Là où commençait le camp – que l’on appelait plus poliment la

commune – on avait élevé des digues contre les vents de poussières. Des

pentes, des dunes couraient le long des digues, sculptées et effilées par le

vent en foliations infinies. Le gardien ouvrit les portes, Leda lui fit signe et

passa l’entrée. Le garde laissa les portes ouvertes et attendit le véhicule qui

suivait.

Elle alla se garer près de l’hôpital et pénétra dans le bâtiment.

Le travail qui attendait Leda suffisait à lui faire oublier tout incident

extérieur. Des vieillards, hommes et femmes, se mouraient ici, à petit feu, et

luttaient pour ou contre une dérive plus lointaine encore que l’orbite de la

Planète Rouge. S’ils demandaient une dernière piqûre, on la leur donnait.

Les mauvaises matinées, il y avait à l’hôpital autant de prêtres que

d’infirmières.

Il y avait aussi un sérieux problème de langage. Ces corps desséchés

n’étaient que les symboles des milliers et des millions d’autres encore sur

pied que l’on avait, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, embarqués

pendant la guerre comme prisonniers, réfugiés ou techniciens assignés à un

travail de guerre spécialisé. Il en était venu de tous les coins du globe. Le

Japon était particulièrement bien représenté dans la commune, mais on y

trouvait aussi presque toutes les autres nationalités.

En allant déjeuner à la cantine, Leda Chaplain trouva un homme assis à

sa table. Elle le fixa d’un œil aussi flou et froid que l’avenir.

« En général, je mange seule. Je ne suis pas sociable. » Elle vit tout de

suite à son teint qu’il venait de la Terre. Son regard était à la fois hostile et

plein d’appréhension.

Il lui exhiba une carte. « Permettez-moi de me présenter : John May, de

l’Association de Presse Newday. San Francisco-Moscou. Je peux vous

parler ?

— Me parler ? Vous n’avez pas fait tout ce chemin pour m’interviewer. »

Au-dessus de son regard toisant, la poudre de son front se plissa. Jack

Dagenfort dut rassembler toute sa volonté pour soutenir cet œil

déconcertant.

« Je fais des portraits journalistiques. Je fais actuellement un reportage

pour montrer où en sont les communes de Mars, maintenant que la

poussière de la guerre a eu le temps de retomber, à travers quelques

personnalités clés. J’ai donc besoin de voir les gens importants que cela

concerne. Je me suis laissé dire que votre histoire ne manquait pas

d’intérêt. »

Tandis qu’elle l’étudiait, un temps pour lui révolu lui revint en mémoire,

le temps où il avait travaillé pour Auden Chaplain. Quelque chose dans le

regard froid de sa veuve – si veuve il y avait – lui rappelait le petit homme

énergique qui, avec sa barbiche proprette et son crâne chauve, était presque

la caricature du savant maniaque. Auden avait su tenir sa femme à l’écart ; ses subalternes ne l’avaient jamais vue. Peut-être Auden ne désirait-il faire

aucune publicité pour son genre Gorgone.

« Je n’ai rien à raconter, monsieur May. Ne perdez pas votre temps ici.

Allez interviewer Lee Hammamoto, le premier délégué. Ou Vercors –

connaissez-vous cet homme qui se fait appeler Vercors ? C’est lui qui a

donné son organisation à la commune, et c’est un poète. Un ensemble rare,

intellectuel et homme d’action. Et savez-vous qui était sa mère ? La fille de

Joseph Staline… »

Il étudiait son visage. Un visage mince et dur, et elle se maquillait trop.

Pour une femme, elle était fortement charpentée mais ses mains étaient

fines et délicates. Derrière l’hostilité qu’elle affichait rôdait – il en avait

l’impression – quelque chose de plus froid encore et de définitif.

« Votre passé non plus ne manque pas d’intérêt, madame Chaplain », dit-

il. Mais l’atmosphère était encore trop réfrigérée pour laisser tomber le nom

de son défunt (?) mari.

« Je vis au présent. Je fais mon devoir, c’est tout. Quand je ne travaille

pas, je ne pense pas. Je me ferme, je m’enferme, et ma conscience je la…

— Je vous ai étudié au fichier pressmetteur de Nixonville, et il semble

que vous soyez une femme solitaire dans une communauté très dense qui…

— Une communauté ? Il n’y a pas de communauté ici ! Des gens

entassés les uns avec les autres, oui. Ça n’en fait pas une communauté pour

autant. La communauté, ça implique des rêves en commun, un consensus de

sentiments, de participation latente, une conspiration dans le mythe. Il n’y a

rien de tout ça ici. Et il n’y aura jamais rien de tel sur Mars, parce que Mars

est mort. Vous ne trouverez que – qu’un rassemblement d’individus, qui se

tolèrent pour survivre. Et se détestent. »

Jack Dagenfort regarda la table. Il avait déjà entendu ce son de cloche, il

y a longtemps, pendant son plongeon dans les abysses de la société avec

May Binh Bong. Le son que rendait un pur délire anomique et glacé.

« On sait, dit-il, que quatre-vingt-dix-neuf pour cent des colons ont été

amenés de force pour un aller simple, et on sait qu’ils viennent de tous les

horizons nationaux. Mais vous faites partie des un pour cent qui sont venus

ici volontairement. Qu’est-ce qui vous fait dire si péremptoirement qu’un

sort commun ne peut pas aboutir à une cause commune ? »

Des paupières ridées recouvrirent son regard quand elle l’abaissa sur son

assiette. « Je préférerais ne pas en discuter. La rotation axiale différente,

l’année modifiée, l’environnement intégralement différent – à tout ça on peut survivre, mais avec une marge si étroite que l’être humain ne vit sur

Mars qu’en tant qu’organisme physiologique. L’organisme psychique, lui,

n’a pas la place pour y survivre, encore moins pour s’y développer. Ici

l’organique imite l’inorganique – et ce sera de pire en pire, et non de mieux

en mieux, génération après génération.

— Ce n’est pas une vision tout à fait subjective des choses ?

Elle le regarda et quelque chose dans ce regard lui fit détourner la tête.

— Vous me détestez, n’est-ce pas, monsieur May ? Haine instinctive. Il y

a suffisamment de haine sur Mars pour qu’on puisse se passer de la vôtre.

 

LEDA

La création s’arrête ici

La Grande Pichenette de la vie

N’était pas de bon ton ici.

Maigre est notre ordinaire –

La vie reste précaire,

Le temps pour nous s’arrête un vendredi.

 

JACK

Mais le jeûne est un phénomène humain

Et c’est sur Mars que des hommes s’engluent

La réception peut bien manquer d’entrain,

La Terre n’est pas plus un paradis perdu.

 

LEDA

Quoi que fût la Terre, c’est la norme –

Qu’importent les conditions – ce sont elles

Qui font le gène humain conforme

Mais ce métabolisme

Peut craquer sous les schismes

Qu’impose une planète si cruelle.

 

JACK

Hélas pour vous l’homme est bien autre chose

Qu’un programme et des gènes. Il n’est d’enfer

Sur Mars auquel les esprits n’en imposent ;

Car le génie de l’homme est roi de l’univers.

Faux romantisme que la science

A pour toujours au placard relégué

Le génie de l’homme a malchance

Car l’environnement

Est plus déterminant ;

Nos vies aussi sont des astres réglés.

JACK

Votre vie, non la mienne ! Il n’est de recherche

Qui d’un choix moral puisse préjuger ;

Le conditionnement vous tend la perche :

Je le refuse et garde ainsi ma liberté !

 

— Vous pouvez vous croire libre dans votre univers illusoire, monsieur

May, bien que je ne voie pas très bien en quoi même un pauvre drogué à la

branche échappe au déterminisme. Cette pensée ferait-elle frémir votre

pauvre psychisme romantique au point de vous recroqueviller dans la

subjectivité ?

Il ne s’offusqua pas de ce qu’elle lui disait ; elle était en elle-même

suffisamment offusquante.

Il répondit posément : « Je n’ai fait que souligner votre subjectivité. Il

nous arrive tous d’être subjectifs de temps à autre. Ce que vous dites sur le

rétrécissement des esprits est en contradiction avec ce que vous dites de ce

poète – Vercors, vous ne croyez pas ? Il suffit de regarder autour de soi pour

voir que la santé mentale est florissante.

— Oui, Vercors est un poète. Mais un mauvais poète. Il imite. C’est un

faux. Imaginez un poème sur un sac de cailloux tourné à la Keats…

Son regard vitreux parcourut la cantine, la chair desséchée de ses joues

se tourna vers les gens, hommes et femmes, qui s’affairaient avec leurs

plateaux, les replis de ses oreilles s’entraînèrent à analyser les bruits

ambiants, les fanons de son cou reçurent la nourriture du fond des assiettes,

les couverts portant cette nourriture aux bouches patientes et actives.

— Ce que je vois, c’est de l’existence. Pas de la santé mentale.

— Le sourire des gens n’est pas moins chaleureux…

— Des gens qui ne se rendent peut-être pas compte qu’ils sont déjà

psychiquement érodés et morts.

— Madame Chaplain… »

Il l’abhorrait jusqu’à l’étouffement.

Elle se pencha vers lui. « Pourquoi vouliez-vous absolument me parler ?

Je vous avais prévenu. Pratique médicale sur des corps vivants, voilà ma

fonction. Ces mondes dans lesquels vous, vous fonctionnez, je n’ai rien à

leur communiquer. Vous ne comprenez pas les corps. Je ne comprends plus

les esprits. »

Elle se leva. Son grand vieux corps dur et plat se déplia à l’autre bout de

la petite table ronde. Avec un temps de retard, il se mit debout.

« Au revoir, dit-elle, monsieur May. » Avec un dernier feu du mauvais

œil, elle s’éclipsa. La nourriture qu’elle avait apportée était intacte.

Dagenfort restait planté là.

Les gens comme Mrs Chaplain avaient le don de la mort : ils n’étaient

pas seulement misanthropes, ils provoquaient la misanthropie des autres.

Une intuition lui disait que la haine qui l’irriguait devait se rafraîchir à sa

source, Auden Chaplain. Auden Chaplain était vivant ; la rumeur de l’I.D.I.

était vraie.

Leda avait quitté la cantine. Ils s’étaient rencontrés une fois, bien des

années avant qu’il ne travaille avec Auden Chaplain. Elle était plus jeune

que lui en ce temps-là, même si maintenant elle avait l’air bien plus âgée.

Une victime du cancer, se dit-il. Ils s’étaient vus – où ? Du temps où il était

coureur automobile. Mais il était déjà sur une autre piste, celle qui menait à

la découverte du mécanisme désinhibiteur qui envoyait les hormones

hypophysaires, du cerveau aux gonades.

Oui, c’était après une grande course. À San Francisco. C’était une jeune

femme sérieuse mais séduisante, qui allait se fiancer au jeune, au sinistre, à

l’étonnant docteur Chaplain, qui s’était déjà illustré dans de dangereuses

opérations sur le cerveau humain, déjà le centre du débat sur ce que les

magazines appelaient « le bas-ventre du cerveau », là où hormones

endocrines et fantasmes se rejoignaient. C’est John Kennedy qui devait être

président à l’époque… Ou peut-être Johnson… Il y avait longtemps en tout

cas.

Elle était rose et saine à l’époque, pour autant qu’il s’en souvienne. Il

n’en gardait pas d’image précise. Une présence sur un gazon seulement.

Des fontaines ou peut-être des tourniquets arroseurs dans le fond ; il

n’arrivait pas à saisir l’image. Et une jeune femme que n’importe quel

homme aurait regardée deux fois, en cet instant, rose d’excitation après la

course. Éclose, et rose. Souriante.

Cette vision en rose était la chrysalide qui, presque quarante ans plus

tard, s’était métamorphosée en ce vieil insecte chitineux et féroce. Ce qui

était arrivé au corps n’était rien à côté du cycle vital par lequel était passée

l’âme. Et elle avait mis deux enfants au monde, dont une petite gazelle qui

rendait gaga Mike Surinat. Mars était-il responsable de la transmutation ?

Ou quelque progérie sui generis avait-elle rongé la vie d’autrefois ?

Il la laissa partir. Il s’acheta une bière chère. Il resta là à boire et à

regarder par la fenêtre – la seule – les toits humbles qui tachetaient Syrtis sous le ciel maléfique. On voyait au fond des collines basses, quelques

crêtes plates empilées les unes sur les autres. Du moins c’était des crêtes

qu’il croyait voir et non des brumes ardoise.

Il regarda autour de lui.

Il y avait un homme près de lui, qui ouvrait sa bière en louchant sur

Dagenfort, l’étranger, avec curiosité.

« Dites, c’est des montagnes ça, là-bas ?

— Possible.

— Personne n’y habite, j’imagine ? »

L’homme se rapprocha et regarda franchement Dagenfort.

« C’est vous le gars de la Terre ?

— Oui, j’aurais voulu poser quelques questions. Il n’y a personne dans

les collines ?

— Je suis mineur moi, dans c’te commune, c’est tout.

— Vous exploitez quoi ?

— Du polydre, si ça peut vous faire plaisir. Mais je monte pas aux

collines.

— Même pas en loisir ? »

L’homme s’en allait. « J’ai pas de loisirs. »

Conversation instructive, pensa Dagenfort. Sur le caractère soupçonneux

de toute communauté réduite.

Ce n’était pas là qu’il fallait s’attaquer à Leda Chaplain. Son

appartement en ville eût mieux convenu. Mais il voulait une entrée en

matière naturelle, et, il le reconnaissait, puisqu’il était là il était résolu à voir

un peu du pays. Le trajet vers la commune avait été passionnant, même

dans ce petit escargot sous-alimenté.

Auden Chaplain était en vie. Il le sentait dans ses os. Elle était en contact

avec lui. De ce mariage elliptique et déconcertant, il restait encore quelque

chose, alors que tant d’autres plus conformes se démantelaient.

La piste d’Auden ne passait pas nécessairement par Léda. Auden devait

se cacher. L’humanité le vomissait. Il était condamné à se mettre au secret.

Où pouvait-il se cacher sur Mars ? Réponse : dans une commune, au milieu

du nombre.

La commune s’étendait sur des kilomètres, sous un ciel presque noir.

Buzz Aldrin se balançait là-haut, rappel d’espoir et d’altitude. Les gens

bougeaient comme des vieux arbres. Il y avait quelques enfants ; la plupart

suçaient des oxygénateurs, les joues agitées, les yeux au repos. Planète paisible : il n’y avait pas de prédateurs, il n’y en avait jamais eu : le génie

humain ne pourrait supporter cette absence de défi très longtemps.

Il arrêta un enfant, un garçon d’origine japonaise en combinaison à

fermeture Éclair.

« Qu’est-ce qu’il se passe par ici ? Vous faites des courses de voitures ?

— Non, monsieur, pas du tout.

— De la chasse ? Et les foursts ? Tu en as déjà vu des foursts ?

— J’en ai jamais vu. » Le gamin montra la mesa lointaine. « On dit qu’il

reste des foursts là-haut, mais j’en ai jamais vu.

— Tu es déjà monté sur la mesa ?

— Elle est hantée, la vieille mesa – je suis même jamais allé en bas.

— Par quoi veux-tu qu’elle soit hantée ? Il n’y a aucune forme de vie sur

Mars, à part les foursts.

— C’est plein d’hommes morts, m’sieur. On dit que c’est là qu’ils s’en

vont. J’ai vu leurs yeux briller la nuit.

— Tu as entendu parler d’Auden Chaplain ?

— Qui c’est ? Vous êtes de la Terre, m’sieur ? C’est vrai que tout le

monde monte à cheval là-bas ?

— Moi ça ne m’est pas arrivé depuis plusieurs années.

— Vous êtes jamais allé à cheval dans les bois ? Vous avez déjà vu des

arbres, m’sieur ?

— C’en est plein là où j’habite, il y en a jusqu’à la mer.

— La mer ! Vous êtes déjà allé sur la mer – en bateau à voile ?

— Mais oui, et j’ai fait de la plongée sous-marine.

— Y en a des choses sur Terre, m’sieur ! Il doit pas y avoir beaucoup de

place pour bouger. »

Dagenfort sortit de sa poche une pièce terrestre, un des nouveaux crédits

frappé de l’« Unité Terrestre ». Il la donna en souvenir au gamin et reprit sa

route. Il arriva au centre de la commune. Les immeubles étaient plus hauts,

plus variés, et peints de couleurs plus vives qu’ailleurs en ville. Une

fontaine à polydre concassait des bijoux qui s’écrasaient comme de

l’ardoise brisée avant d’être renvoyés en l’air. Il passa devant un hall

d’holorêve. On y passait de vieux holofilms. « Le plus Grand Trip d’Amour

de Tous les Temps », clamait un panneau. Et sous le panneau, le titre du

holo : L’Arrêt du Cœur. Ils passaient son vieux hit fracassant.

« L’histoire de ma vie », se dit-il. On le passerait peut-être encore

quelque part, sur un satellite de Jupiter, ou bien il se fraierait un chemin jusqu’à Pluton, longtemps après qu’on l’aurait recouvert, lui, de la dernière

pelletée de terre ; le stock d’impressions lumineuses de son amour tragique

pour May Binh Bong survivrait longtemps après sa chair mortelle.

C’était un supplice d’arriver sur Mars et d’y rencontrer, le premier jour,

deux rappels de sa jeunesse vivace et casse-cou.

Dagenfort avait payé une caution salée pour la chenillette qui l’avait

amené à la commune. Il ne semblait guère y avoir d’autre choix que de

retourner à Nixonville pour y organiser son enquête. Peut-être revoir Leda

Chaplain.

En arrivant au parking, il trouva une feuille de papier à demi coincée

dans la portière. Il la prit et la déplia. Il y avait un message.

Monsieur May, alias Dagenfort. Vos questions dangereuses appellent des

réponses dangereuses. Si vous désirez ces réponses, vous les trouverez près

de la tombe au sommet de la Mesa du Fourst.

Le message n’était pas signé.

Ce n’était pas une écriture féminine en tout cas, du moins le pensait-il.

Voilà qui exigeait une escalade. Il y avait des oxygénateurs dans la voiture,

et de quoi manger et boire dans un sac.

« Moi qui voulais faire du tourisme », se dit-il.

 

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