L'heure de 80 minutes

Brian Aldiss · Chapitre 11 sur 32

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L'heure de 80 minutes

Chapitre XI

 

A U moins, l’appareillage du Prophétesse continuait de fonctionner normalement. Les traceurs astronomiques eurent tôt fait de retrouver Jupiter en vadrouille, loin sur son orbite, étoile clignotant à l’œil nu.

Mesures prises, sur elle, sur Mars, sur la Terre, sur Saturne. Calculs faciles.

Les hommes attendirent l’ordinateur, attendirent à peu près

80 nanosecondes. Une nouvelle annoncée sans émotion.

Les quatre humains non surgelés restèrent un moment silencieux. D’un

coup de poing, dde l’Isle-Evens réclama une vérification, exigea les calculs.

Ensemble, ils regardèrent la carte imprimée.

« Il nous est arrivé la même chose qu’à la navette à court faisceau, dit

Dimittis. On est tombé sur un vice temporel. On est toujours ici. Mais rien à

faire, on n’est plus Maintenant. »

Guy Gisbone dit : « Elle a dû tomber sur un vice minime, puisque nous

avions calculé qu’elle n’était remontée que de deux ans et huit mois.

N’oubliez pas que nous avons eu la bonne fortune d’être emportés avec

notre environnement – cette station. Autrement, nos momies seraient en

train de flotter dans l’espace. Nous avons eu de la chance de tomber sur un

vice temporel important.

— Et moi je lui pose une question, à notre bonne fortune, dit le

Dr Glamis Fevertrees, qu’a-t-elle donc de si bon ?

Elle reprit le brouillon, refusant encore de croire les données. « Deux

mille quatre cent quatre-vingt-cinq ans, soixante-neuf jours… »

« Vérifions encore, dit Dimittis.

— Vérifie, toi – je vais lancer une recherche radio, dit Gisbone. »

L’œil dans un télescope, dde l’Isle-Evens dit : « La Terre n’est qu’un

croissant à peine visible. Qui veut jeter un coup d’œil ? Vous vous rendez

compte que Platon et Socrate sont vivants là-bas ?

— Au diable Platon et Socrate ! lança fortement Glamis. Tu crois qu’ils

seraient capables de nous faire atterrir, si on arrivait à se mettre en orbite ?

— Hé, quel tube ! dit Dimittis, qui s’éveilla de son abattement en

claquant des mains. Imaginez qu’on aille là-bas et qu’on raconte au père

Platon comment la grande fête de l’Âge d’Or hellénique a donné tout le truc

scientifique occidental ? Peut-être qu’ils feraient de la publicité pour, ou

qu’ils détruiraient tous les manuscrits, ou qu’ils feraient boire de la ciguë à

Aristote ! Et tout le monde pourrait retourner vivre en paix dans un monde

bucolique jusqu’à la fin des temps. »

Gisbone leva un regard amer de la rangée de symboles (grecs pour la

plupart) qu’il alignait. « Ton éducation laisse à désirer, petit. Les Grecs

vivaient entassés dans de misérables états-cités, ils se débattaient et

mouraient de faim dans des guerres interminables et futiles. Il faut lire

Aristophane ! L’Âge d’Or est un mythe. L’Âge d’Or n’a jamais existé que

dans la tête des gens.

Glamis répéta la phrase sotto voce. « L’Âge d’Or n’a jamais existé que

dans la tête des gens. C’est tout à l’honneur de la tête des gens… » Elle

pensa avec nostalgie à ses amis secrets de l’I.D.I.

« Ça faisait au moins un bon scénario S.F., dit Dimittis sans se laisser

abattre. Alors, papa, qu’est-ce qu’on fait ? »

Sa question resta en suspens. Les autres étaient occupés. Il retourna à ses

cuisines et à ses crêpes. Vingt-cinq siècles s’étaient écoulés depuis son

dernier repas.

La recherche radio ne donna que du silence sur toutes les ondes.

L’univers émettait son susurrement d’hydrogène comme un long souffle

altéré par le pollen. Les soleils grillaient dans leurs peaux, les radio-étoiles,

les galaxies à rayons X, les quasars et tout le reste du maigre mobilier de

l’espace fournissaient leur quotient habituel de bruit agaçant sur les

longueurs d’ondes familières. Mais nulle part le moindre frémissement d’un

signal humain.

« Et voilà, dit Gisbone. On est quatre à être réveillés dans tout le système

solaire. »

Il voulait peut-être faire drôle.

— Il vaudrait mieux faire une estimation des ressources locales, dit

Glamis.

La tête de Dimittis apparut dans l’encadrement de la porte. « On devrait

peut-être économiser l’énergie en remettant quelqu’un en demi-profondeur.

Je suis volontaire. Vous n’aurez qu’à me réveiller quand on rencontrera une

turbulence temporelle qui nous ramène à la maison. »

Dde l’Isle-Evens rejoignit Glamis et Gisbone, tapotant un stylo lumineux

au creux de sa paume, sans prêter la moindre attention à Dimittis.

« Nous n’avons pas le choix. Nous sommes pris dans un volume

d’espace interplanétaire vide. Vu notre position, nous sommes à peu près à

égale distance de Mars et de la Terre.

— Il y a peut-être une ancienne civilisation toujours en piste sur Mars

qui pourrait nous aider, suggéra Dimittis. J’ai toujours eu envie de visiter

Barsoom – ça doit être tellement plus rigolo que Nixonville !

— Dim, fit dde l’Isle-Evens, encore une réflexion mal placée, et tu

passes en demi-profondeur.

— Je ne sais pas pourquoi je plaisante quand j’ai peur. Glamis, toi la

subjectionniste, explique-moi ça.

— Mécanisme de défense », dit-elle laconiquement.

Et dde l’Isle-Evens reprit : « J’ai parlé à l’ordinateur et pour lui il existe

une bonne probabilité pour que nos signaux soient captés dans le futur – je

veux dire, à notre époque – même si nous, nous ne captons pas leurs

signaux. Il n’a pas clarifié cette idée vu que les données manquent pour la

suite. Ça pourrait être un flux entropique univoque. Il est clair qu’une

nouvelle discipline de l’énergie temporelle s’ouvre à la recherche. L’idée est

de signaler à la base de Mars où nous serons et quand nous serons, en

espérant qu’ils nous captent.

— En effet, il n’y a qu’à faire ça, dit Guy Gisbone. Bien qu’il ne faille

pas trop compter sur eux pour une opération de sauvetage.

— Au moins on peut les prévenir de ce que le cosmos est en train de se

fricoter, s’ils ne l’ont pas déjà fait eux-mêmes, dit Glamis. Si c’est une

affaire universelle, ça doit être le chaos sur la Terre ! Pourrais-je envoyer un

message personnel en Espagne à mon ami Jack Dagenfort ? »

Il fallait qu’elle mette l’I.D.I. au courant des événements.

« Voyons si la machine nous donne un moyen de nous situer par rapport

aux turbulences temporelles, si c’est comme ça qu’on doit les baptiser.

— Je l’ai déjà mise au travail, Guy, dit dde l’Isle-Evens avec un petit air

satisfait.

— Bien. Avec de la chance, on trouvera un facteur bien clair, bien net,

du genre alternance abrupte des champs de force protoniques près des zones

de rupture. La turbulence où nous sommes pris peut être d’étendue spatiale

réduite. Si c’était le cas, nous aurions éventuellement la possibilité de nous

en arracher pour retrouver notre période.

— Comme ceci. » Il se mit à dessiner sur un bloc lumineux auxiliaire.

Un point, étendue de spirales, une hyperbole au bout, quelques figures

cunéiformes ici et là. « Êtes-vous d’accord pour dire que ces poches

temporelles sont, selon toute probabilité, le résultat des dernières frasques

de l’humanité ? Bien, c’est mon avis. Déchirure thermonucléaire du tissu

même de l’espace-temps. Il y a au moins cinquante ans que nous savions

que c’était théoriquement possible. L’énergie destructrice d’énergie. Donc

les lacunes se situent dans le système solaire. Pourquoi se manifestent-elles

maintenant, plusieurs années après la fin de la guerre ? Plusieurs

possibilités…

— À un retour orbital, la Terre rencontre une zone de rupture

temporelle ? suggéra Gisbone.

— C’est possible. Peu importe. D’intérêt théorique surtout. Une poche

par ici, près de l’orbite de Jupiter, où aucun engin thermonucléaire n’a été

utilisé. Elle a dû dériver vraisemblablement. Émanations solaires qui

poussent les poches temporelles en dehors du système solaire. Pas

impossible qu’on retrouve d’ici quelques années notre système

complètement épuré et remis à neuf.

— Jésus Marie Joseph ! lança Glamis du fauteuil radio. À vous entendre,

ce serait encore une de ces petites pollutions technologiques, hein ? Tout ça

va s’envoler comme la rosée du matin, pas vrai ?

Elle agita les bras au-dessus de sa tête.

— Il s’agit simplement d’essayer de voir les choses logiquement,

répondit Gisbone.

— Je sais. Tout comme notre glorieux ordinateur. Mais supposez que

toutes vos données soient fausses ! Supposez qu’il ne nous soit rien arrivé

du tout, que nous soyons assis bien confortablement chez nous sur la Terre,

en 1999 après Jésus-Christ, mais qu’on ait tous perdu les pédales ; on est

tellement gavés et saouls de progrès qu’on est tous pris de délire scientifique collectif. Si on travaillait sur cette théorie pour changer, pour

voir si elle ne tient pas tout aussi bien debout que la vôtre ?

Dimittis apparut avec un plat chargé.

— Prends une crêpe, ma belle. Je te soutiens à fond. Pour réagir

sainement dans une situation aussi dingue, il faut vraiment être fou ! »

Glamis accepta une crêpe et retourna à sa radio.

 

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