L'heure de 80 minutes

Brian Aldiss · Chapitre 22 sur 32

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L'heure de 80 minutes

Chapitre XXII

 

 

J ULLIANN Peau de Requin s’éveilla au grincement des mâts, au crissement des cordages, au floc-floc des vagues contre la coque. Revenant à lui, il se souvint que c’était leur treizième jour en mer, et

qu’il n’y avait plus d’eau potable. Harry l’Autour était étendu auprès de lui,

et dormait de côté sur le pont étroit. Gururn somnolait, un bras sur la barre.

Les rais d’une nouvelle aube teintaient d’or la voile en haillons. Ils

voguaient au fil des jours le long de la côte désolée, sans autre spectacle que

celui des phoques et des tourbillons de vent.

Julliann se souleva et regarda autour de lui. Toujours et éternellement les

vagues et la côte. Il se tint près du mât et regarda la grève.

« Harry, Gururn, le château ! »

Ses compagnons secouèrent leur torpeur et vinrent auprès de lui, le

regard braqué dans la direction qu’il indiquait.

Au-dessus des alignements de la plage, il y avait une ligne plus sombre

de végétation d’où s’élevait Slot Surinat, ses contours encore flous dans les

brumes du matin.

« C’est le château ! » Et ils se donnèrent là-dessus de grandes claques

dans le dos.

Une heure plus tard, ils avaient débarqué ; ils tirèrent leur esquif sur les

bas-fonds et le mirent au sec.

Il n’y avait pas un mouvement, ni sur la grève ni dans les terres. Pas un

être vivant. Ils étaient au royaume de la Reine de Toutes les Questions, où

toute chose devait se soumettre à sa féroce loi intellectuelle.

À peine avaient-ils mis le pied sur la plage que celle-ci se souleva et

s’agita.

Avec des cris rauques, ils bondirent à l’écart, mais le soulèvement était

omniprésent ; ils virent que la plage était faite de ces terribles punaises de

guet – des créatures qui ressemblaient à d’énormes punaises de lit, avec des

mâchoires comme des cisailles, cinquante jambes par tête, le dos comme un

tapis de Suède, long, touffu, aux dessins bariolés.

Les punaises se levaient, se grattaient, brûlaient, droguées de sommeil ;

au fur et à mesure qu’elles se levaient, le trio valeureux les abattait à coups

d’épée, courant au milieu d’elles, sautant par-dessus, dans une course

effrénée vers le château.

Les contours du château se découpaient nettement, mais ils n’avaient

guère le temps de regarder, trop pris qu’ils étaient par les punaises de guet

hirsutes. Chaque pas était plus périlleux que le précédent, car les créatures,

s’éveillant au danger, se montraient combatives. Leur attention était si

accaparée que ce n’est qu’en se jetant, haletants, sur la porte du château

qu’ils virent qu’elle était en plastique.

« Gaupedieu, quel est ce stratagème ? » gronda Harry, les yeux levés et

brandissant son épée.

Ils étaient devant un gigantesque château de plastique !

« Quelqu’un l’a mis là, conclut Gururn derrière son masque.

— Par l’empyrée ! C’est là le fait de la Reine de Toutes les Questions !

cria Julliann en découpant une punaise de guet qui le chargeait aux

chevilles. C’est elle qui a posé ce leurre de plastique gigantesque pour nous

attirer sur le rivage !

— Faisons le tour, vite, avant d’avoir perdu la partie ! » cria Harry.

Ils se taillèrent un chemin jusqu’à l’arrière du grand décor. Chaque

cadavre de vermine servait de pâture aux autres, leurs mœurs culinaires

repoussantes entamant ainsi leur efficacité de punaises de garde ; c’est ce

qui sauva le trio.

De l’autre côté du décor, il faisait froid et humide. Ça sentait la vieille

basket et le costume de bain mouillé. Des herbes clairsemées poussaient çà

et là ; une modeste construction de pierre s’élevait dans l’ombre en forme

de château.

Ils s’y engouffrèrent et claquèrent la porte ; appuyés haletants contre

elle, ils écoutèrent les punaises de guet qui grattaient au-dehors.

Gururn poussa de lourds verrous en haut et en bas ; ils regardèrent autour

d’eux. L’odeur de costume de bain mouillé persistait.

« Regardez ! » lança Gururn. Dans ce domaine, on pouvait toujours lui

faire confiance.

Des escaliers d’une curieuse substance rose s’élevaient à l’extrémité du

périmètre vers l’étage supérieur. Une fille superbe se tenait en haut, jeune,

presque nue, des seins comme des pamplemousses, aux pointes comme des

framboises. D’un bond, Gururn avait atteint l’escalier et posé le pied sur la

première marche.

Il se gela. La paralysie l’avait frappé. Il avait les yeux levés, exorbités et

immobiles.

Une musique extatique et barbare leur résonna dans le crâne. Le jour

vacilla et une voix céleste demanda :

« Quelle est la plaisanterie avec laquelle on peut se mesurer par terre ? »

Julliann et Harry furent frappés de mutisme. Gururn ne pipait mot.

« Répondez avant que j’aie compté jusqu’à trois ! » cria la voix céleste,

qui se mit à compter.

Au cri de « Trois ! » Gururn fut violemment projeté en arrière et partit

s’étaler sur la pierre. La voix cria : « La plaisanterie qui tombe à plat,

voyons ! » (Rire céleste.)

— La Reine de Toutes les Questions ! cria Harry. Allons-y !

— Elle nous empêche de délivrer sa belle prisonnière, dit Julliann. Mais

nous avons la réponse à la première marche.

Il courut et posa hardiment le pied au bas de l’escalier.

Mais la question avait changé. Il en vint une autre, portée par l’éther

argenté qui les entourait : « Lanterne rouge, gros rouge, tomates pourries,

c’est la Vie. Pourquoi ?

— Je sais ! cria Julliann. Parce que rouge comme le sang, et que le sang,

c’est la vie ! »

« Faux ! » lança la voix de la Reine de Toutes les Questions, et la marche

se convulsa, éjectant brutalement Julliann de l’escalier. « La débauche, la

déchéance et la déconfiture, c’est le Destin, et le Destin, c’est la Vie ! » Son

rire dément résonna jusqu’aux combles.

« Je monterai ces escaliers ! » dit Harry ; il prit son élan et atterrit sur la

huitième marche. Il fut aussitôt pétrifié. Raide, il entendit la voix sonore qui

jetait un froid à glacer les tympans :

« Quand les tombes s’ouvrent-elles sans pioche ?

— Euh, mmh, euh – Au jugement dernier ! »

Et cette fois encore, l’atroce rire argentin, qui les doucha comme une

grêle. « Faux, faux, imbécile ! Quand les Morts enterrent leurs Morts ! » Et

Harry l’Autour alla dinguer à terre.

Julliann aida son compagnon à se relever ; ils se regardèrent, l’œil amer.

« Qu’est-ce que c’est que cette reine ? Ses réponses sont encore plus

idiotes que les nôtres. On n’arrivera jamais jusqu’à la fille derrière la vitre !

Gururn, à ton tour !

Mais Gururn secoua sa grosse tête hirsute et se dirigea vers la porte, les

épaules basses. Les jeux de salon n’étaient pas son fort.

« Julliann, laisse-moi recommencer. On finira peut-être par découvrir le

genre de réponse qu’elle aime.

— Elle n’aura peut-être pas envie de jouer longtemps.

— C’est parti ! »

Harry fonça et bondit. Il atterrit sur la dixième marche, presque à mi-

chemin de l’escalier. Il fut immédiatement cloué et dut rester là immobile

pendant que la voix redoutable énonçait :

« Quel est le vêtement qui ne va parfaitement que lorsqu’il traîne à

terre ?

— Je – euh, oh doux Jésus ! – Une robe de mariée ?

— Encore faux ! Le vêtement qui vous va de la tête aux pieds ! Har har

har ! »

Et une fois de plus, il fut ignominieusement projeté à terre. Au-dessus

d’eux, enchâssée ou embaumée dans le matériau transparent et brillant, la

fille, ses yeux bleus ouverts, semblait les regarder, mais sans un geste.

Passant par-dessus son compagnon prostré avec un grand juron, Julliann

bondit à son tour sur l’escalier et s’y roidit.

Et l’effroyable voix ironique se fit entendre :

« Si Dieu a fait la campagne et l’Homme la ville, qu’a fait le Diable ?

— La banlieue ?

— Faux ! Les autoroutes entre les deux ! »

Il fut lancé à terre au son du rire hideux et alla se cogner la tête contre le

mur. Il resta là les mains autour de son crâne endolori, en pleine stupeur –

pas tant à cause du choc que de la réponse. Des autoroutes ? Il y avait

quelque chose qui n’allait pas. Les autoroutes n’existaient pas… Il voulut se

lever, mais ses jambes se dérobèrent. Elles étaient sans force. Un instant, il

se demanda si une punaise de guet n’avait pas fait irruption pour les lui

emporter.

Sur cette pensée, la porte s’ouvrit à toute volée. Gururn chargeait.

Le semi-humain avait concocté seul une méthode brutale pour s’attaquer

à l’escalier de la Reine. Il était à cheval sur une punaise féroce, et la montait

comme un mustang en furie. Elle ruait telle une déchaînée ! Gururn

s’accrochait au peloton de fourrure rouquine en cavalcade. L’éperonnant

violemment, il la dirigea vers l’escalier qu’elle grimpa à toute allure de ses

cinquante pattes.

Dans sa rage argentine, la voix de la Reine tinta à leurs oreilles. « Quelle

est la danse qui n’est jamais seule ? Combien y a-t-il de chambres

particulières dans un lieu public ? Qui chante quand personne ne chante ?

Harpie, haridelle, harengère – Quel est le chemin du bois ? Que dit ma

pendule, quand l’heure est venue ? Un homme sur la Lune par la nuit

noire – à qui les vingt-cinq rayons de lune ? Où broutent les cafards ? Qui

se découvre d’un fil en avril ? Plic et Ploc sur un sou – qui fait la moue ? À

qui le tour de s’asseoir à la table de Pythag… »

Un cri de triomphe couvrit la voix. Sous les hourras de Julliann et

d’Harry, la punaise au galop et Gurum toujours accroché à sa toison avaient

atteint le haut de l’escalier avant que la Reine barbare, coiffée d’une

longueur, n’ait réussi à la jeter bas. L’escalier tout entier se souleva comme

un clinfoc sous la brise.

Homme et monture furent catapultés et roulèrent au sol. Les mandibules

en cisailles de la punaise de guet, cliquetantes et chitineuses, sautaient à la

gorge de Gururn au moment où Julliann la fendit d’un coup d’épée. Le

grand corps convulsé, vomissant son ichor, s’abattit sur Gururn, qui le

repoussa d’un rugissement de fureur.

Au-dessus d’eux, l’escalier se retirait comme une langue blessée. Du

féroce rire argentin de la Reine de Toutes les Questions, on n’entendait plus

rien. Ils jetèrent un dernier regard à la captive. Leur avait-elle fait un signe

avant de disparaître ?

Tout n’était que silence. Gururn se remit d’aplomb et se tâta les os. Un

filet de petites punaises quittait les flancs de la vermine qui refroidissait.

Sinon, la bâtisse de pierre était sans vie.

« Mieux vaut retourner au bateau, dit Harry. Ce n’est pas auprès de ce

trompe-l’œil que nous trouverons Slot Surinat. »

Les membres las, ils allèrent à la porte et regardèrent au-dehors. Les

hordes de punaises de guet s’étaient retirées, défaites, auprès des vagues où elles formaient une ligne hirsute. Le jour s’était éclairci, les brumes se

dissipaient.

« Regardez ! » cria Gururn, comme à son habitude et, sans faillir, ils

regardèrent ce qu’il indiquait. Plus haut sur la plage, se défaisant des

derniers lambeaux de brouillard qui les embarrassaient encore, les tours et

les pignons du vrai Slot Surinat se distinguaient au regard.

 

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