L'heure de 80 minutes

Brian Aldiss · Chapitre 26 sur 32

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L'heure de 80 minutes

Chapitre XXVI

 

L E temps de son amour fatal pour May Binh Bong était révolu depuis longtemps – et c’était sur une autre planète ; d’ailleurs la belle était morte (2) . Des désordres de jeune homme ; voilà qui donnait du lustre à

l’âge. Il n’avait jamais touché à la drogue depuis. Et pourtant, ici, à mi-

chemin de son ascension, sur la Mesa du Fourst, sous une lune martienne

léthargique, il s’hallucinait dans un style tranquille et intellectuel.

Dagenfort escaladait toujours sa montagne, sac et oxygène au dos,

revolver dans une poche intérieure de son anorak. Tous ces objets avaient

une existence, un poids contre son corps mince. Il avait aussi la conscience

aiguë d’une poussière étrangère qui craquait sous ses pieds comme du

schiste. Mais savoir que son esprit, en activité dans son corps, faisait partie,

faisait pièce d’un caillou au noyau en fusion qui, selon un parcours

prédestiné, tournoyait à une distance si intransigeante de la date et du lieu –

sans rapport métaphysique, pensa-t-il – qui l’avaient conçu, le branchait sur

une angoisse particulière et voluptueuse.

Les principes de la vie lui apparaissaient étalés devant lui en

épigrammes.

C’était la première fois qu’il avait le pied de l’autre côté de l’humanité.

Ou avait-il toujours été de l’autre côté ?

Le vestibule immense enchâssait le temps comme l’espace.

Il savait depuis l’enfance qu’il faisait partie des heureux maudits, pour

qui le temps n’a rien à voir avec l’âge.

Les gens se cassaient le nez sur les marques du plancher.

Éducation voulait dire apprendre à se casser le nez.

L’individu n’avait peut-être rien à se reprocher mais on continuait à

mettre le feu chez le voisin.

Si le mariage était si populaire, c’est qu’on n’avait pas beaucoup le

choix.

Il y avait bien la fugue, mais elle ne payait pas de retour.

Aucune autre femme n’avait eu l’odeur si douce.

Désespérément inaccessiblement autre.

Son horrible reflet dans la glace.

Il ne s’était jamais attendu à un happy end. Heureux ceux qui étaient

disloqués.

L’inévitable instinct du chasseur. Drame de chasse même au milieu de la

sécurité bourgeoise. Lancez votre voiture contre une autre. La mort, tout au

plus un cas limite de la vie.

Il faut s’étendre. Être riche. On n’est pas censé le savoir.

Le cabot qu’il avait quand il était petit. Tommy. Tommy, le magnifique,

le bien-aimé, le chéri pour toujours ! Il n’avait jamais été si riche que quand

il n’avait que Tommy. Tout ce que ce chien merveilleux et futé lui avait

appris…

Il était là sur la mesa avec lui. Il plongea ses doigts dans la douce et

épaisse fourrure de Tommy. Il suivait quelque chose. Toute sa vie d’éveil, il

était resté sur la brèche, ses moustaches au vent d’incroyables fantômes

promoteurs de vie.

Il avait cru à un Dieu chrétien pendant les années de vie de Tommy.

Puis les fontaines étaient devenues citernes.

Cet amour-là ne l’avait plus jamais habité, bien qu’il fût prêt à jeter sa

vie pour l’amour.

Qui pouvait rendre Dieu heureux ?

Un chien que l’on pouvait rendre heureux. Chien. Dieu(3).

Quand on refuse les conditions de la vie, on en devient l’esclave.

De génération en génération, les conditions de la vie n’empiraient

jamais. Elles se modifiaient, sans s’améliorer, ni se détériorer.

De génération en génération, passé la quarantaine, on finit toujours par

croire que les conditions de vie se détériorent, parce que les conditions

individuelles se détériorent. Pensée magique.

De génération en génération, avant vingt ans, on croit toujours que les

conditions de vie s’améliorent, parce que les conditions individuelles

s’améliorent. Encore une illusion.

Les générations changent. Les véhicules les plus usités par l’homme : les

landaus et les corbillards.

Dormez plus vite – On a besoin des oreillers. Proverbe yiddish.

Pourquoi les gens ont-ils besoin des gens ? Le problème croissant, c’est

de s’en éloigner.

La société est un prétexte pour ne pas assister au spectacle de la vie.

La solitude a toujours la préférence du sage. Dans la solitude, on est en

rapport avec plus de gens. On voit le plancher.

Je me berce. Je suis seul. Ça vient par surprise – ça doit être ça, ou alors

qu’est-ce que je fais à mi-chemin de cette mange-gale de mesa ? Sinon, je

ne vois pas pourquoi la solitude devrait poser de problèmes à qui que ce

soit.

Le problème, c’est qu’on se retrouve face à face avec son identité.

Et mon identité, je ne la connais toujours pas.

La maturité, c’est par quel bout ? – Connaître son identité, ou se faire à

l’idée que l’identité se fond en toutes directions parmi les froufroutements

de l’infini.

Le problème ne serait pas aussi envahissant si le rocking-chair ne

revenait pas si vite. C’est ce qui fait que nous nous accommodons tous de

nos utopies de seconde classe sur les relations ou nos amitiés de manège.

J’ai essayé de le formuler dans l’Arrêt du cœur. Pour l’instant je n’arrive

pas à me rappeler ce qui se passe dans l’Arrêt du cœur. J’aurais dû en faire

provision au camp, au lieu de me lancer dans l’escalade de cette vaniteuse

montagne.

Je n’ai pas vieilli du tout. Je n’ai jamais pu me contenter du rez-de-

chaussée. Toujours fallu que je plonge ou que je grimpe. Allez Tommy, bon

chien !

Il voyait les lumières du camp, étalées en ordre, et qui formaient une

figure si hermétique qu’il s’arrêta pour essayer de la déchiffrer. Elle ferait

peut-être Arrêt du cœur en haut moyen Martien ou quelque chose comme

ça… Aussitôt qu’il eut formulé cette boutade, sa réalité possible commença

à l’effrayer.

Il se reposa, étendu, et médita sur cette idée. Le sentiment constant d’une

perte irréparable, il pouvait le supporter. La notion accablante d’avoir gagné

quelque chose pourrait le terrasser.

Le douloureux effort de la dernière montée, pour laquelle il dut utiliser

ses crampons, lui épargna une réflexion plus poussée. Ses muscles peinaient, son cerveau reposait, calme et rusé, donnant les ordres, libéré de

sa propre imagerie pensante.

Enfin, il se hissa sur le rebord de la falaise et s’allongea, à plat sur le sol

plat, au repos. Perçant le noir de ses yeux mi-clos, il sentit qu’il était là-haut

dans un monde différent – il le sentit avant même de voir le fourst qui

avançait sur lui.

Jack Dagenfort n’avait pas facilement peur. De toute façon, le fourst

n’avait rien d’alarmant, tout en ressemblant à un objet domestique terrestre

de tous les jours arraché à son contexte. Pour ce qu’il pouvait en distinguer

dans l’obscurité, le fourst ressemblait à une porte, une porte carrément, ou

alors une porte couverte de peau de requin. Il avait même un bouton de

porte de chaque côté. Les yeux, vraisemblablement.

Il se redressa sur le coude gauche, et chercha son revolver de la main

droite.

« Inutile de tirer », fit le fourst.

Et ça quand même, ça le cloua.

Naguère, naguère, les plaines martiennes étaient couvertes de foursts.

C’était en des temps meilleurs, il y a de cela des millions d’années. Ils

étaient au bord de l’extinction – si rares que, depuis l’arrivée de l’homme

sur la Planète Rouge, on n’en avait tué que trois ou quatre. Il n’y avait rien

de bizarroïde à croire que celui-ci, ici même sur la mesa qui portait le nom

de son espèce, en était le dernier spécimen. Le bizarroïde, c’était l’usage

impossible et cinglant qu’il faisait de la langue.

Car les foursts n’avaient pas de langage, et pas d’intelligence. Ils étaient

en forme de porte parce que cela leur donnait une surface suffisante pour

absorber le rayonnement cosmique. Le rayonnement cosmique, c’était leur

viande, leur eau, leur oxygène, leur chair et leur sang. À l’intérieur, les

foursts étaient une masse de plaques de silice. Pourtant leurs extrémités

étaient de chair, enfin d’un certain genre. Leur être combinait l’organique et

le non-organique, ce qui était pour la nature une réponse au cyborg.

Le fourst qui s’agitait vers Dagenfort avait sept pattes, comme tous ceux

de son espèce disparue. Il avait un nombre impair de pattes. Il avait un

nombre de pattes insensé : autant de pattes que de héros contre Thèbes, que

de Champions de la Chrétienté, que d’Églises asiatiques, que de péchés

mortels, que de Cadrans à Londres, que de Cieux, que de collines dans

l’ancienne Rome, que de Sages dans l’ancienne Grèce, que d’Ans de

Guerre, que de jours Adventistes, que de mers, que de Dormeurs, de sciences, de douleurs, d’étoiles et de planètes pour les astrologues et les

alchimistes… Tout cela aurait dû faire du fourst une créature de

l’Apocalypse. Pourtant il n’était qu’une banale porte ambulante, trois

petites jambes d’un côté, qui s’agitaient, trois petites jambes de l’autre, qui

s’agitaient, et une dernière jambe un peu moins petiote à l’arrière (queue

modifiée, prétendaient certains savants), qui poussait.

Les dents claquant un peu, Dagenfort dit : « Dieu du ciel, quelle

banalité ! »

Le fourst répondit : « On racontait chez nous que le Seigneur du système

solaire nous aurait menacés d’extinction à cause de notre banalité. Mais s’il

en était ainsi, pourquoi nous aurait-il dès l’abord créés banals ?

— Ça te rend presque humain.

— Pardon ?

— D’attendre de ton dieu de la rigueur logique. C’est une vieille

habitude terrestre.

— Notre dieu est le dieu de la Terre, et aussi le dieu de Hleems.

— Qui est-ce, Hleems ?

— Ce n’est pas l’heure de faire de la théologie. Suis-moi. Mon maître

désire te parler. »

La réplique était curieusement familière. Presque en dépit de son

meilleur sens, Dagenfort se leva, rangea son revolver, et suivit – un

processus pour le moins fastidieux étant donné la lenteur du fourst. Sept

pattes, pour généreuse que paraisse en théorie cette subvention, ne

suffisaient manifestement pas.

Leur destination était évidente. Une tour cylindrique se dressait sur la

mesa, une antenne tournant gentiment à son sommet.

Ça aussi c’était curieux. Comment se faisait-il que personne n’ait jamais

vu un repère aussi voyant et ne soit venu faire d’enquête ? Même s’il était

admis que la mesa avait plusieurs kilomètres de plateau, rompus de petits

puits et de petits cônes, le cylindre n’en restait pas moins un repère.

Au moment où ils atteignaient le cylindre, une porte s’ouvrit dans son

flanc. D’un bâillement, le métal, ou ce qui ressemblait à du métal, se plissa

autour de l’ouverture comme des lèvres béantes.

Une voix superbe se fit entendre. Une voix de femme, qui articulait

superbement, avec juste une pointe d’accent. C’était la voix de May Binh

Bong.

Il l’aurait reconnue n’importe où.

« Jack, enfin te voilà. Viens, viens à moi », disait-elle.

Avait-il toujours été de l’autre côté ? Parmi les heureux maudits, le

temps n’avait rien à voir avec l’âge. Il ne se cassait jamais le nez sur les

marques du plancher. Inaccessiblement autre, son reflet dans la glace, son

ersatz de Tommy, son autre moitié.

Un déjeté ?

Allait-il se réveiller – se réveiller enfin après ces secondes étirées en

années – sur la couchette purulente du vieux médecin junkie japonais de

Burgos ? Tout depuis lors n’avait-il pris qu’un battement de cœur ?

« Il y a un truc là-dessous », dit-il tout haut en entrant. À l’intérieur du

cylindre, il y avait une odeur forte de gaz stériles. Ils lui donnèrent un éclair

de souvenir subliminal – un souvenir non pas de May mais de son autre

carrière, quand il était assistant d’Auden Chaplain.

Il se retourna et regarda dans la nuit. Le fourst restait là, attentif. La

bouche de métal se referma. Le fourst disparut.

Le cylindre s’enfonça dans la roche. Pas un repère permanent. Un

mange-gale d’ascenseur, c’est tout.

Il n’y avait pas de repères permanents, se dit-il. Seulement des éléments

transitoires, comme une voix de fille, un aboiement de chien. De même

qu’un grain de pollen était ce qu’il y avait de plus indestructible sur la

Terre. Et sur Mars… Auden ?

Il sortit du cylindre au pas gymnastique, quand celui-ci se rouvrit, prêt à

faire feu. Que les femmes et les chiens aillent se faire voir.

Il n’y avait personne. Il devait être à une grande profondeur sous la

roche ; mais il n’y avait qu’un couloir, de section elliptique, comme un

égout. Tout au bout, il y avait une porte. Il s’en approcha, le revolver

toujours braqué.

« Entrez donc, monsieur Dagenfort », fit une voix beaucoup plus dure

que celle de May. « Je vois avec plaisir que vous vous rendez à

l’invitation. »

Il poussa la porte. Il se trouva dans une grande salle, à usage de bureau

pour la majeure partie, avec des fichiers, des téléphones et un terminal

d’ordinateur ; deux filles – japonaises à ce qu’il vit – y travaillaient. Un

coin était réservé, de façon plutôt élémentaire, à la vie de tous les jours,

avec des fauteuils confortables et une plante verte qui devait provenir de

graines terrestres. Une grande femme noueuse était debout à côté de la plante verte, les mains maladroitement tendues, hochant la tête et souriant

d’une façon absolument horrible.

D’accord, il lui arrivait de se casser le nez sur les marques du plancher.

« Eh bien, madame Chaplain, vous sentez-vous plus bavarde ce soir ?

— Déposez votre arme et nous aurons une chance de bavarder.

Il rangea l’arme dans son anorak.

— Vous avez tout intérêt à me ménager, madame Chaplain ! Cette voix

dans le cylindre, c’était vraiment un coup bas.

— Vous avez bonne mémoire, Dagenfort. C’était un moyen inoffensif

pour nous assurer que vous monteriez bien dans l’ascenseur pour venir ici.

Je me sens bavarde. J’ai envie de parler. S’il vous plaît, mettez votre

revolver sur le bureau, là.

— Ça me donne une impression de sécurité.

— Une fausse impression de sécurité. S’il vous plaît, déposez-le.

— Qu’est-ce qui vous tracasse ? Vous avez peur que je vous tire dessus

de sang-froid, ou que je vous parle de votre mari ? »

L’aire de travail était brillamment éclairée et le coin repos dans la

pénombre, de sorte qu’il ne distinguait pas nettement son masque laid de

sinistre augure. Mais il entrevit encore le regard maléfique.

« Nous avons une vraie petite forteresse dans cette mesa, monsieur

Dagenfort, avec bien plus d’autres salles que vous ne le soupçonnez. Notre

équipe se compose des gens les plus intelligents sur Mars, hommes et

femmes. Ils sont suffisamment intelligents pour agir dans leur propre intérêt

– ce qui peut vouloir dire vous tuer, si vous faites des histoires. Sachez-le.

Maintenant suivez-moi, et nous irons dans un coin tranquille pour

bavarder. »

Il y avait une porte au fond de la pièce, vers laquelle elle se dirigea.

Dagenfort suivit. Les Japonaises le regardèrent sortir. La porte donnait sur

un passage étroit, décoré en tout et pour tout de bandes noires sur les murs.

Quand ils furent dans le passage, la porte se referma automatiquement

derrière eux. Les bandes noires jaillirent et firent deux fois le tour du tronc

de Dagenfort, qui se retrouva immobilisé et désarmé contre le mur.

Mrs Chaplain claqua des doigts ; un homme en uniforme surgit avec

empressement, fouilla Dagenfort, le soulagea de son sac, de son matériel à

oxygène, de son revolver et d’un couteau. Puis il disparut avec son butin.

Les lanières retournèrent contre le mur.

Ils pénétrèrent dans une autre pièce. Il y avait des portes capitonnées que

Mrs Chaplain referma derrière elle. « Nous voici dans mes appartements

privés. Détendez-vous. Nous sommes seuls. » Elle avait un sourire

séducteur aux lèvres, poussiéreux sur leur mince pourtour.

Dagenfort ne répondit rien. Il pouvait la tuer d’un coup bien frappé

derrière l’oreille.

« Votre fille, Choggles… commença-t-il.

— J’en ai pour une seconde à passer quelque chose de plus confortable,

dit-elle. Dommage que nous ne nous soyons jamais rencontrés quand vous

travailliez pour mon mari, monsieur Dagenfort, mais l’occasion nous est

maintenant offerte de faire mieux connaissance. »

Encore cette inflexion sarcastique et séductrice ; elle alla ouvrir un

placard encastré, dévoilant une garde-robe masculine.

« J’en ai pour une seconde à passer quelque chose de plus confortable, et

on pourra bavarder. »

Elle commença à se déshabiller.

La peau de Dagenfort fourmilla de dégoût, d’un dégoût d’autant plus

désagréable qu’un petit chatouillement de curiosité – plus à l’égard de sa

mentalité qu’à l’égard de son physique – s’éveillait en même temps. Il ne

laissa transparaître aucune émotion. Il ne bougea pas.

Un par un, elle jeta ses vêtements féminins, exposant aux regards un

corps vieilli, ligneux, sans poitrine. Enfin, elle fut entièrement nue.

Elle était un homme.

Elle retira sa perruque, dégageant des cheveux gris coupés court.

« Auden ! » fit Dagenfort. Le nom lui avait échappé malgré lui.

Auden Chaplain s’habilla avec les vêtements du placard ; il s’équipa

d’un pantalon, d’une veste et d’une blouse, et jeta les vêtements féminins

dans l’armoire.

« J’aime bien retrouver mes vêtements. Hélas le travesti se fait chez moi

tristement violence. »

Ils se regardèrent. Il y avait bien des années qu’ils avaient travaillé

ensemble. Auden était plus vieux, presque méconnaissable. Il avait le

visage gris et dur.

« J’ai une fausse barbiche si vous ne me reconnaissez pas. Intéressant

qu’il faille en venir à se déguiser pour se ressembler.

— Auden !… Où est votre femme ? »

Il fit un infime geste de rejet. « Jack, il s’agit de Mars aujourd’hui –

c’est-à-dire pas autre chose qu’un camp de prisonniers qui n’en finit pas de

s’étendre. Personne ne sait où est le corps de ma femme – sauf, Dieu merci,

moi.

Dagenfort fit quelques pas de long en large.

— La plupart des gens vous considèrent comme foncièrement mauvais,

Auden. C’était mon cas, quand je faisais partie de votre équipe. Mais le

mal, ça veut dire le pouvoir, et le pouvoir est de plus en plus aux mains des

machines et de puissances abstraites, des marques sur le plancher. Mais

vous êtes plus bête que mauvais. La bêtise, c’est le plus mortel des sept

péchés mortels. Donc, vous êtes toujours vivant, sale coup. Quelle

épouvantable bêtise préparez-vous en ce moment ?

— Je constate que vous faites toujours votre numéro des nerfs d’acier.

L’éternel collégien. Je vais vous montrer ma dernière bêtise. Ça risque de

vous faire vraiment peur, ça. »

Il ne s’était pas démaquillé. Il avait l’air plus petit qu’en femme, moins

hideux, plus froid. Il regarda fixement Dagenfort.

« Vous n’avez pas changé. J’ai été tout à fait surpris de vous voir, vous

savez ? Au camp, j’étais sûr que vous aviez percé mon déguisement. Mon

idée fixe était de vous mettre en lieu sûr, pour que vous n’ébruitiez pas la

nouvelle de mon regain d’existence. Votre romantisme indéfectible a réagi à

mon message exactement comme je m’y attendais.

— Vous vous êtes toujours trop flatté de connaître les gens. Comment

avez-vous réussi à attirer le fourst jusqu’ici ?

— Pareil. Connaissance. La connaissance, c’est le contrôle, vieille

branche.

— Et bien sûr, vous voudriez toujours contrôler les choses.

— Oh mais je crois que c’est déjà le cas ! Venez, je vais vous montrer

ça ! »

Plus loin, dans une autre pièce, des planètes clignotaient derrière du

verre. Il y avait des chaises : Auden Chaplain en prit une et invita Dagenfort

à en prendre une autre.

« Je voudrais vous rappeler le domaine qui a fait ma réputation. Je

travaillais sur la synthèse de la peptide quand Andrew Schally a réussi la

première synthèse de l’A.L.L. — agent de libération hormonal de

lutéinisation, au cas où vous auriez oublié votre culture scientifique en

fréquentant l’I.D.I. J’ai découvert le moyen de contrôler dans le cerveau le système sécréteur d’influx entre l’hypothalamus et le lobe antérieur de

l’hypophyse. Ces influx, en arrivant à l’hypophyse, activent la sécrétion de

diverses hormones de contrôle dans le système sanguin – parmi lesquelles

les deux hormones qui stimulent les glandes génitales.

« J’étais le premier à aboutir à ce que beaucoup convoitaient. Mais j’ai

fait plus. J’ai apporté ma découverte à un jeune millionnaire aux ambitions

politiques, un homme qui s’appelait Dwight Ploughrite Castle, qui cherchait

à faire conclure un traité entre les États-Unis et l’U.R.S.S. À cette époque,

son projet, comme tout autre projet, était sous le joug de l’alarmante

croissance démographique. Je lui ai montré que ma découverte menait

directement au contrôle démographique mondial et, par là, à la mise en

œuvre de ses visées politiques. Il m’a soutenu financièrement. Et voilà le

résultat. »

Auden Chaplain enfonça une touche sur sa manche. Un holocube

s’alluma dans le mur. À l’intérieur flottait une électrode qui ressemblait à

une orange sucée avec six petits boutons sur le dessus.

« Eh bien ? L’infâme valve Schally-Chaplain ! Je me souviens très bien

de ce petit gadget, dit Dagenfort. Il y a de quoi. Quand vous vous êtes

occupé de ça, j’ai tout arrêté – j’ai arrêté de travailler pour vous, j’ai arrêté

la médecine. L’idée du CDZ était déjà dans l’air – Croissance

Démographique Zéro, et vous avez vendu votre idée au comité de contrôle

démographique mondial. Il s’agissait de planter cette petite électrode dans

le cerveau de tous les nouveau-nés, et les antennes qui la surmontaient

permettaient un contrôle radio par ordinateur. Le C.O. commençait à naître.

À la génération suivante, le C.O. devait contrôler l’instinct sexuel de tous

les Terriens jusqu’au dernier. Monstrueux, réalisable – Immoral ! – Et je

suis parti !

— Et vous êtes parti ! Oui, vous êtes parti, Jack, et franchement, ça n’a

pas été une grande perte pour nous. Vos obsessions morales entravaient

votre travail alors qu’il y avait haut comme ça d’affamés dans le monde. La

situation était immorale !

— Et vous vous en êtes servi pour prendre le pouvoir.

— Ben voyons, vieille branche.

— Quand la guerre a forcé la main à tout le monde, Castle et sa clique

ont saisi l’occasion, et la fusion Cap-Com a passé la rampe. Avec votre

valve de contrôle des naissances – d’accord, il paraît que c’est le fin du fin

en matière de contrôle démographique – c’est impeccable. Qu’est-ce qui se passe si le C.O. se met en tête de canaliser les désirs des gens dans une

autre direction. Les ordinateurs n’aiment pas les gens.

— Moi non plus.

— Au moins les masses vous ont tellement haï qu’il a fallu que vous

disparaissiez. La version admise, c’est qu’on vous avait assassiné. »

Quelque chose comme un sourire effleura les lèvres d’Auden Chaplain.

« Ce n’est pas pour ça que j’ai disparu. Je suis venu sur Mars avec un

but.

— Ah oui ? Dans le genre assassiner votre femme, si j’ai bien compris,

et laisser à d’autres le soin de s’occuper de l’enfant que vous avez

abandonné.

— Mon beau-frère Reagan Surinat me devait bien ça – c’est lui qui

détenait les brevets de l’électrode, dont il a laissé l’exploitation à Mitsubishi

du Japon. Mais ce qui m’a fait venir sur Mars, vieille branche, c’est que je

voulais pousser mes recherches dans une direction issue de la première. »

Venez par ici.

Il se leva et l’emmena à un second holocube encastré dans le mur. Il le

brancha et un paysage désolé s’alluma. Il y avait une paire de jumelles

autonomes fixées dans le verre, dans lesquelles il fit signe à Dagenfort de

regarder.

Intrigué malgré lui, Dagenfort se colla aux jumelles. Elles se mettaient

déjà lentement en route.

Il survolait la surface de Mars. N’étaient les panneaux et les lignes qui

indiquaient sa position, le modèle aurait passé pour vrai. Une partie de la

plaine de Fessenkov s’étendait en dessous. Ils étaient à quelque vingt degrés

de l’équateur, et se dirigeaient presque plein sud vers le lit de l’ancienne

mer de Sirenum. Le paysage était une étendue typiquement martienne de

lits de lave à demi obnubilés, vieux de millions d’années. À mesure que

défilait le panorama, la région devenait de plus en plus tourmentée à

l’approche de la côte.

« Ce que vous voyez, dit Auden Chaplain, est, du point de vue

exogéologique, la superposition d’au moins six strates, intercalées de

cendres et de régolithe qui, au cours des âges, se sont cimentées en

microbrèche et en tuf. Vous remarquerez que les strates sont égales et d’un

seul tenant – peut-être le produit de milliards d’années de gradualisme

plutôt que de catastrophes. Nous approchons de la côte de l’ancienne mer –

regardez attentivement. »

Le panorama continuait à se dérouler. Derrière les formations basses et

brisées, apparaissait une tache sombre – le lit de l’océan fossile. Sur la

berge s’élevait un tertre aux configurations particulières. La vue s’axa sur le

tertre et, pour la première fois, dévia de la ligne droite de son survol. Elle

entama une approche plongeante et circulaire, exactement comme l’avion

d’où les holoclichés avaient été pris.

Le tertre prenait maintenant un autre aspect. Il était vide en son centre,

sur les extérieurs duquel s’étaient entassés des laves et des détritus

planétaires. Le vide central s’agrandit et finit par empiéter entièrement le

champ de vision de Dagenfort. À l’intérieur, il y avait – eh bien, ça

ressemblait étrangement à des vestiges de dimensions impressionnantes,

dont le dessin presque oblitéré des murs et des passages en ruines se

présentait avec une régularité qui témoignait d’une organisation bien plus

que d’un accident exogéologique. La vue resta en suspens et s’arrêta,

laissant le regard de Dagenfort au cœur de la ruine, où luisait de la terre

fraîchement retournée.

Il se détourna enfin, et regarda Chaplain d’un air intrigué.

« Des ruines architecturales à Fessenkov ? Qu’est-ce que vous avez

trouvé ? Les foursts avaient une civilisation ?

— Ah, votre vieille habitude – sauter tout de suite aux conclusions, et les

mauvaises de préférence ! Jack, ces ruines sont les vestiges d’une

architecture qui dépasse de loin les capacités de n’importe quel fourst. Les

foursts n’ont pas plus d’intelligence que les papillons de nuit ! Vous n’avez

pas cru que celui que nous gardons en réserve pour effrayer les touristes

vous a vraiment parlé tout de même ? Il avait un intercom sur lui, c’est tout.

Non, ces ruines remontent très loin – à plus de cent millions d’années, en

fait. J’ai creusé dedans – vous avez vu où. Je ne devrais peut-être pas dire

hautement civilisée, disons une race qui utilisait des machines complexes,

peut-être aussi complexes que sur Terre. Peut-être étaient-ils eux-mêmes

une race de machines, une espèce de culture électronique…

— Il y a donc eu une super-race sur Mars, demanda Dagenfort, comme

une certaine tradition de récits et de légendes l’a toujours prétendu sur

Terre ?

— Non, je ne crois pas. Oh, ils étaient bel et bien là. Mais il s’agit

apparemment des seules traces qu’ils aient laissées sur toute la planète. Ils

ne l’ont pas dominée. Ils n’avaient ici qu’un avant-poste. »

La fatigue de l’escalade commençait à se faire connaître à Dagenfort. Il

alla se mettre sur une chaise.

« Vous me racontez des drôles de choses. Je veux dire, d’où venait cette

race ? Pas de la Terre. Cent millions d’années – dans ce temps-là il devait y

avoir des brontosaures sur Terre, j’imagine.

— À cette époque, la Terre en était à la dernière période de la longue ère

mésozoïque. Les deux ordres de dinosaures arrivaient à la fin de leur règne,

et les premiers mammifères proliféraient, tout en restant insignifiants.

— D’accord, alors d’où venaient ces gens, ces machines ?

— Jack, vieille branche, vous êtes presque intéressant. Mais vous n’avez

aucune capacité spéculative, vous n’avez – comment dire ? – aucune

endurance intellectuelle. Vous n’avez sans doute jamais rêvé.

— C’est drôle que vous disiez ça – j’avais justement la curieuse

sensation hallucinée de pouvoir comprendre la vie humaine avant de tomber

sur votre fourst. Mais ce genre de choses ne saurait vous intéresser.

— Vous n’avez jamais rêvé, pas à grande échelle scientifique. C’est là le

cadeau de la science – une meilleure visibilité. Le nom de la planète

Hleems ne vous dira rien – mais…

— Si justement, votre intercom a baragouiné je ne sais quoi sur Hleems

et son Dieu.

— En effet. J’avais oublié. Nous lui laissons faire un peu de folklore

fourstien ! J’ai fait une excavation dans les ruines des bords de la mer

Sirenum, et j’ai trouvé la preuve que la race qui avait érigé cette

construction venait de Hleems. Il arrive en effet – comme vous le diront les

grands esprits de Nixonville – que le folklore fourstien se retrouve autour

d’un groupe de divinités qui régnaient sur trois mondes, Mars, la Terre et

Hleems. Les dieux se sont matérialisés à Fessenkov. On peut penser qu’il

s’agissait de dieux exilés, ou de dieux mourants, compte tenu du fait qu’ils

ne se sont pas déployés.

— C’était peut-être des dieux contemplatifs, Auden, et pas forcément

des assoiffés de pouvoir dans votre genre. »

Cette remarque ne fit pas le moindre effet sur Auden. « Peut-être, oui.

Dans ce cas précis, même si c’est le seul, vos suggestions peuvent être aussi

valables que les miennes. Ces dieux avaient beaucoup à contempler à

Fessenkov – le lit de la mer désolée, aussi sec que maintenant, les terres

désolées… Ce qui les a incités à choisir la grève, nous n’en savons rien.

— Parlez-moi encore de ces ruines.

— Je vous en ai dit suffisamment pour le moment. Maintenant je

voudrais de vous quelques renseignements. Vous n’êtes pas, comme vous

l’avez prétendu à la cantine, membre d’une association de presse. Vous êtes

membre d’une autre organisation. L’I.D.I. Les Idéalistes de la Décadence de

l’Inconscient… Très joli… Je voudrais que vous les contactiez. J’ai le

matériel nécessaire. Et je voudrais que vous me donniez la réponse aux

quelques questions que je vais vous fournir.

Il appuya sur une sonnette. Une souriante Japonaise apparut.

— Voici ma compagne Lindy Hakamara, dit Auden Chaplain. Elle est au

courant.

— Je suis au courant, et contente de vous avoir parmi nous, monsieur

Dagenfort, dit la fille.

— Un autre intercom, Auden ? demanda Dagenfort. Quelles sont ces

questions que vous espérez me faire poser comme un idiot à l’I.D.I. ?

— Je les ai là, sur un bout de papier, dit Lindy en sortant le bout de

papier de sa combinaison. Et je peux vous conduire aux émetteurs, qui sont

juste au bout du couloir. »

Il commença à lire. Et il se mit à rire.

« Oh non, Auden, vous êtes vraiment fou, c’est pas possible ! C’est le

truc le plus complètement fou que j’ai jamais… »

Et il se remit à rire, oubliant combien de trucs complètement fous il avait

jamais.

 

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