L'heure de 80 minutes

Brian Aldiss · Chapitre 13 sur 32

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L'heure de 80 minutes

Chapitre XIII

 

L ORSQUE l’Angleterre et l’Écosse moins sa hanche granitique croulèrent sous les bombardements atomiques, les hautes lames rejetèrent des milliers de corps humains morcelés – imbibés et glabres comme des

mouchoirs – d’une année à l’autre, tout le long des côtes occidentales

européennes, de Narvik et des îles Lofoten au nord, du Jutland et des

Frisonnes, des rochers bretons, vers le sud, aux chais du Médoc, poussés

par de nouveaux courants terribles à travers la Gascogne, pour apparaître

sous les traits informels de la Mort aux charades à Biarritz et San Sébastian,

puis le long des plages pluvieuses des Asturies et de Galicie, jusqu’à

Lisbonne et au-delà du cap Saint-Vincent, aussi loin que l’estuaire du

Guadalquivir – qui fut le terrain de chasse privé des ducs de Médina

Sidonia – où se faisait une des dernières livraisons des corps grignotés par

le temps ; là, hérons, spatules, aigrettes, et des oiseaux venus de leurs nids

des neiges éternelles de la Sierra Nevada, regardaient en visiteurs de musée

les restes saumurés des habitants de Southampton, Scunthorpe et South

Ken, qui faisaient maintenant partie de neiges plus vastes et plus éternelles

encore. Et même plus tard, parfois des années après, les Açores ou les

sables noirs lavaires des îles du Cap-Vert déposaient encore des bras

toujours reconnaissables ou des mains d’enfants qui ressemblaient à des

crabes endormis.

Beaucoup de ceux qui habitaient l’Angleterre avaient réussi à échapper à

l’holocauste atomique. Des communautés anglaises s’étaient établies aux

États-Unis, en France et ailleurs, leurs organes essentiels étant le cimetière,

l’hôpital, la cour de justice, le terrain de cricket, le restaurant indien, et un

bon club.

Une de ces communautés se tenait à la ceinture périphérique et tapageuse

de Bordeaux. Elle s’appelait Trafalgar Square, peut-être par nostalgie, peut-

être en guise de douce provocation aux hôtes français. Au club, un vieux

monsieur lisait son journal, le Trafalgar Square, strictement de droite.

Il s’appelait – ce qui n’est pas d’un grand intérêt pour nous – Talbot

Youings. Il avait été agent de change, du temps où il y avait encore quelque

chose à changer, et avait épousé, sur le tard, une veuve du nom de Myrtr

Carnate, dont les origines étaient très différentes des siennes.

Elle manifesta un penchant négatif à l’égard des six cockers épagneuls

odoriférants qu’il élevait, et lui perdit toute affection pour elle après les

trente ou quarante premiers jours de leur union. Ils avaient d’abord dérivé,

puis la bourrasque les avait détachés. Il vivait maintenant au club, qui avait

en guise d’eau-de-vie un rarissime et moelleux armagnac 1914.

Ce matin-là, Youings était loin de se sentir rarissime et moelleux. Il

grogna des deux naseaux en parcourant les titres du Trafalgar Square, et ses

doigts blancs et violacés se crispèrent sur les feuilles minces avec ces

mouvements presque animés des algues qui s’accrochent au rocher

submergé. Ces titres ignobles !

Ces sottises inquiétantes !

Ces gens et ces machines épouvantables qui dirigeaient le monde, depuis

que la Grande-Bretagne n’était plus !

De telles horreurs ne seraient jamais arrivées de son temps !

Mais tout en même temps que se formaient ces pensées dans sa tête, une

image de lui en culottes de velours côtelé bleu (elles n’étaient quand même

pas bordées de dentelle, si ?), jouant à un jeu de construction sur la table de

la cuisine à côté de sa chère vieille maman qui faisait – eh bien, un pudding

aux fruits sans doute, elle faisait un délicieux pudding aux fruits ; la bonne

aussi était là, qui nettoyait l’adoucisseur d’eau, et lui avec ses images il

pouvait faire une maison en flammes ; il faisait ça très bien. Il y avait du

soleil sur la table dont on frottait le bois jusqu’à lui donner le grain d’une

fourrure mouillée d’ours polaire. Alors frérot Max était arrivé en coup de

vent, le bonnet à la main, et il avait dit cette phrase qui faisait désormais

partie du patrimoine familial : « Maman, l’Au-delà est là ! »

C’est ainsi, avec grandiloquence, que la Grande Guerre de 1914 fit son

entrée dans une famille de la petite bourgeoisie de banlieue au cœur de

l’Empire britannique, pendant que le soleil brillait et que le jeu de construction dégringolait sur le tapis de coco. Même l’Empire britannique

n’était pas arrivé à garder leur cohésion aux choses.

Voilà qui ravivait une vieille idée dans ce vieux cerveau.

Se tournant lentement vers le fauteuil gériatrique de son voisin, Talbot

Youings dit : « Spourrait que nous nous trompions. Spourrait que les choses

n’empirent pas. Spourrait que ce soit une vision subjective des choses.

Spourrait que les choses aient toujours été plutôt vilaines, pas ? Spourrait

qu’on ne remarque jamais ce qui est moche quand on est jeune, pas ? »

Son voisin ne répondit rien. Quel somnifère, ce cher Lovehampton !

Australien, évidemment. Marié à une Américaine plutôt belle.

Youings retourna à ses manchettes.

 

COMBAT DÉSESPÉRÉ AUX PORTES D’ANDRINOPLE

Turcs massacrés, disent les Russes

ZOULOULAND – RORKE’S DRIFT :

DÉFENSE HÉROÏQUE DES BRITANNIQUES

Premières photos

FUNÉRAILLES DE MAZZINI : SCÈNES TOUCHANTES

Des blessés dans la foule en pleurs

COLLISIONS TEMPORELLES : INQUIÉTUDE À LA BOURSE

L’accélération du glissement temporel est démontrée

LA LOUISIANE VENDUE AUX ENCHÈRES À DES AMÉRICAINS

Négociations pour La Nouvelle-Orléans

UN PRÊTRE DEMANDE :

Retournons-nous au Moyen Âge ?

 

On trouvait dans les colonnes du dernier Trafalgar Square très peu de

ces articles rassurants, que ce type de journal a consacrés, sur le train-train

du monde ; « Famine au Bengale » et « L’affaire de la paternité royale du

vacancier : un travesti albinos accusé du crime » faisaient partie des rares

exemples. Le reste reflétait un monde si désaxé que ce pauvre Youings

activa son fauteuil. Lovehampton n’avait pas de problèmes, mais quant à

lui, il avait encore un petit bout de vie à terminer !

Le fauteuil l’amena à la porte du club, doucement dehors, doucement le

long de la rampe. Le désarroi s’empara de lui quand il vit que tout le monde

s’était tout à coup mis à circuler à pied, à cheval ou en char à bœufs. Il

n’avait encore jamais vu ça. Les animaux avaient l’air immenses. Et les gens avaient une espèce de costume d’époque, avec des drôles de petits

feutres sur la tête. Une escouade de bonshommes avançait avec des arcs et

des carquois sur l’épaule. Un festival sans doute, quelque chose comme ça

– les Français avaient tellement de fêtes religieuses.

« Hé, vous là ! » lança-t-il à un Français qui se précipitait sur lui.

Le Français lui cria quelque chose en passant, le visage décomposé de

terreur. Youings ne saisit pas immédiatement, puis le sens s’éclaira : le gars

avait crié : « Les Anglais arrivent ! »

« Dieu merci ! » fit Youings. Puis il entrevit les implications.

Tremblant, il fit machine arrière avec son fauteuil.

« Mon Dieu mon Dieu », dit-il en se tapotant les lèvres. « Mais qu’est-ce

qu’on va faire ? Il faut que je réveille Lovehampton… Ça recommence :

l’Au-delà est là ! »

Mais, demanderez-vous, comment l’homme de la rue réagissait-il devant

ces turbulences temporelles ? Il est très difficile d’attraper un homme de la

rue. Ce pauvre vieux Talbot Youings serait-il représentatif ? Non ?

Arpentons donc les rues de Central Houston, et cueillons au revers le

premier venu.

Vous, monsieur, un des seuls hommes de cette rue immautomobilisée,

qui oscillez entre une place de parking et un auto-massage, vous devez être

un père de famille. Quelles vont être pour vous les conséquences de ces

turbulences temporelles alarmantes ?

« Désolé, je ne parle jamais aux écrivains. J’ai eu affaire une fois aux

milieux littéraires et croyez-moi, une fois suffit ! Maintenant, je file droit, je

m’occupe de mes affaires, je dirige le satellite à sélecteur de canaux de

Houston. Et laissez donc ma famille, d’accord ? Ce que je fais chez moi ne

regarde que moi. »

Ah ! mais c’est un franc succès, ce sélecteur de canaux. Un des plus

importants services de la branche industrielle d’après-guerre, sans aucun

doute.

« Je l’ai fait à partir de rien. Quand j’ai arrêté d’écrire, il y a un bon bout

de temps de ça, j’ai été annonceur 3 V. Et quand j’ai vu les gens chez eux

devant leur holocube, j’ai vu qu’ils n’avaient pas indéfiniment envie de se

casser la tête à choisir sur les chaînes 3 V. Alors j’ai lancé S-C International

– qui d’ailleurs a été racheté aux meilleures conditions possibles par

Kremlin-Smix-Smith – et maintenant je sélectionne pour les gens. Ils se

branchent sur ma chaîne et je me charge du reste. Vous avez vu que le rapport Kent donnait S-C International gagnant à 67 % contre Grand

Concurrent pour le mois dernier ? 67 % ! Ça en jette, ça ! »

Ça nous éloigne beaucoup des turbulences temporelles, cher monsieur.

Il nous regarde, là, en souriant, content de lui, de sa réussite, à l’aise au

milieu d’une architecture monolithique, du trafic infernal, tandis qu’une

gigantesque affiche de propagande hurle derrière lui : DITES OUI AU

CAPITALISME QUE TROTSKY AURAIT VOULU, avec les portraits bigarrés et

rayonnants de l’Oncle Sam et du barbichu Trotsky, le regard ouvert sur le

nouveau monde qui les voit réunis. Un élément subversif a profité de la

phraséologie maladroite de l’affiche pour ajouter à la bombe le mot de la

fin : CONCHIER.

« Les turbulences temporelles, c’est un de ces embarras de la vie

moderne, en fait. Je suis un Américain, un vrai, mais j’ai des ancêtres qui

vivaient à Pise, et aux dernières nouvelles, Pise est remontée dans le passé.

Mais voilà comment on peut voir les choses, ces turbulences en somme, ce

sont des chaînes 3 V – c’est un peu du pareil au même, la vie continue, il

faut faire son chemin, et vous savez, que ce soit dans notre siècle ou dans

un autre. Ça se passera très bien. Le gouvernement est solide. »

Vous avez l’air satisfait du gouvernement, monsieur. Puisque nous avons

le plaisir de vous parler, serait-il possible de savoir ce que vous pensez de la

fusion entre états capitalistes et états communistes ?

« Moi je dis laissez-les faire, du moment que ça n’affecte ni le commerce

ni les affaires. Ils ont tous les deux pris la dégelée pendant la guerre, pas

vrai ? Alors qu’ils s’entraident, c’est normal. D’ailleurs ici on a un Congrès

qui penche à gauche, et le Politburo qui penche à droite. Ça se passera très

bien – la nouvelle monnaie c’est déjà un bon début. Je suis pour, et je suis

pour des sanctions économiques encore plus strictes contre les N.D., parce

que je sais qu’il y a longtemps qu’on pouvait trouver un compromis entre

les deux camps. J’aurais peut-être dû faire de la politique. Bletts-

Newcombe, ça ne vous dit rien ce nom-là, je suppose ? Eh bien vous voulez

que je vous dise, moi je mettrais son nom là-haut avec celui de Trotsky. »

Jamais entendu parler de ce monsieur, désolé.

« Il faut sortir un peu ! Vous comprenez, dans ma jeunesse, là-bas en

Europe, j’ai fréquenté les milieux littéraires, je vous l’ai peut-être déjà dit.

Je faisais le nègre. Une fois, j’ai fait le nègre pour une traduction – je

connais personne qui ait fait ça avant moi. Un copain ukrainien et moi, on a

traduit un bouquin qui s’appelait Bletts-Newcombe à la Rescousse – un best-seller fantastique, qui racontait les dessous d’un cas de coopération est-

ouest exceptionnel, mais alors du temps de la guerre froide, au moment de

ma naissance. Z’avez pas entendu parler ? Enfin, il en faut de toutes les

couleurs, hein… »

C’était votre dernière incursion dans la littérature ?

« Les livres, quoi, c’est liquidé, non ? Qui est-ce qui lit, dites-moi qui

est-ce qui lit ? Je connais personne qui lise. C’est mort le roman. Ce que les

gens veulent, c’est la 3 V, la vie est assez dure comme ça… »

Pardon monsieur, le roman se porte à merveille !

« Vous êtes un dissident à cheveux longs ou quoi ? La 3 V c’est trop bas

pour vous autres, peut-être ? »

Merci d’avoir bien voulu nous parler, merci monsieur.

 

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