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Chapitre XIII
L ORSQUE l’Angleterre et l’Écosse moins sa hanche granitique croulèrent sous les bombardements atomiques, les hautes lames rejetèrent des milliers de corps humains morcelés – imbibés et glabres comme des
mouchoirs – d’une année à l’autre, tout le long des côtes occidentales
européennes, de Narvik et des îles Lofoten au nord, du Jutland et des
Frisonnes, des rochers bretons, vers le sud, aux chais du Médoc, poussés
par de nouveaux courants terribles à travers la Gascogne, pour apparaître
sous les traits informels de la Mort aux charades à Biarritz et San Sébastian,
puis le long des plages pluvieuses des Asturies et de Galicie, jusqu’à
Lisbonne et au-delà du cap Saint-Vincent, aussi loin que l’estuaire du
Guadalquivir – qui fut le terrain de chasse privé des ducs de Médina
Sidonia – où se faisait une des dernières livraisons des corps grignotés par
le temps ; là, hérons, spatules, aigrettes, et des oiseaux venus de leurs nids
des neiges éternelles de la Sierra Nevada, regardaient en visiteurs de musée
les restes saumurés des habitants de Southampton, Scunthorpe et South
Ken, qui faisaient maintenant partie de neiges plus vastes et plus éternelles
encore. Et même plus tard, parfois des années après, les Açores ou les
sables noirs lavaires des îles du Cap-Vert déposaient encore des bras
toujours reconnaissables ou des mains d’enfants qui ressemblaient à des
crabes endormis.
Beaucoup de ceux qui habitaient l’Angleterre avaient réussi à échapper à
l’holocauste atomique. Des communautés anglaises s’étaient établies aux
États-Unis, en France et ailleurs, leurs organes essentiels étant le cimetière,
l’hôpital, la cour de justice, le terrain de cricket, le restaurant indien, et un
bon club.
Une de ces communautés se tenait à la ceinture périphérique et tapageuse
de Bordeaux. Elle s’appelait Trafalgar Square, peut-être par nostalgie, peut-
être en guise de douce provocation aux hôtes français. Au club, un vieux
monsieur lisait son journal, le Trafalgar Square, strictement de droite.
Il s’appelait – ce qui n’est pas d’un grand intérêt pour nous – Talbot
Youings. Il avait été agent de change, du temps où il y avait encore quelque
chose à changer, et avait épousé, sur le tard, une veuve du nom de Myrtr
Carnate, dont les origines étaient très différentes des siennes.
Elle manifesta un penchant négatif à l’égard des six cockers épagneuls
odoriférants qu’il élevait, et lui perdit toute affection pour elle après les
trente ou quarante premiers jours de leur union. Ils avaient d’abord dérivé,
puis la bourrasque les avait détachés. Il vivait maintenant au club, qui avait
en guise d’eau-de-vie un rarissime et moelleux armagnac 1914.
Ce matin-là, Youings était loin de se sentir rarissime et moelleux. Il
grogna des deux naseaux en parcourant les titres du Trafalgar Square, et ses
doigts blancs et violacés se crispèrent sur les feuilles minces avec ces
mouvements presque animés des algues qui s’accrochent au rocher
submergé. Ces titres ignobles !
Ces sottises inquiétantes !
Ces gens et ces machines épouvantables qui dirigeaient le monde, depuis
que la Grande-Bretagne n’était plus !
De telles horreurs ne seraient jamais arrivées de son temps !
Mais tout en même temps que se formaient ces pensées dans sa tête, une
image de lui en culottes de velours côtelé bleu (elles n’étaient quand même
pas bordées de dentelle, si ?), jouant à un jeu de construction sur la table de
la cuisine à côté de sa chère vieille maman qui faisait – eh bien, un pudding
aux fruits sans doute, elle faisait un délicieux pudding aux fruits ; la bonne
aussi était là, qui nettoyait l’adoucisseur d’eau, et lui avec ses images il
pouvait faire une maison en flammes ; il faisait ça très bien. Il y avait du
soleil sur la table dont on frottait le bois jusqu’à lui donner le grain d’une
fourrure mouillée d’ours polaire. Alors frérot Max était arrivé en coup de
vent, le bonnet à la main, et il avait dit cette phrase qui faisait désormais
partie du patrimoine familial : « Maman, l’Au-delà est là ! »
C’est ainsi, avec grandiloquence, que la Grande Guerre de 1914 fit son
entrée dans une famille de la petite bourgeoisie de banlieue au cœur de
l’Empire britannique, pendant que le soleil brillait et que le jeu de construction dégringolait sur le tapis de coco. Même l’Empire britannique
n’était pas arrivé à garder leur cohésion aux choses.
Voilà qui ravivait une vieille idée dans ce vieux cerveau.
Se tournant lentement vers le fauteuil gériatrique de son voisin, Talbot
Youings dit : « Spourrait que nous nous trompions. Spourrait que les choses
n’empirent pas. Spourrait que ce soit une vision subjective des choses.
Spourrait que les choses aient toujours été plutôt vilaines, pas ? Spourrait
qu’on ne remarque jamais ce qui est moche quand on est jeune, pas ? »
Son voisin ne répondit rien. Quel somnifère, ce cher Lovehampton !
Australien, évidemment. Marié à une Américaine plutôt belle.
Youings retourna à ses manchettes.
COMBAT DÉSESPÉRÉ AUX PORTES D’ANDRINOPLE
Turcs massacrés, disent les Russes
ZOULOULAND – RORKE’S DRIFT :
DÉFENSE HÉROÏQUE DES BRITANNIQUES
Premières photos
FUNÉRAILLES DE MAZZINI : SCÈNES TOUCHANTES
Des blessés dans la foule en pleurs
COLLISIONS TEMPORELLES : INQUIÉTUDE À LA BOURSE
L’accélération du glissement temporel est démontrée
LA LOUISIANE VENDUE AUX ENCHÈRES À DES AMÉRICAINS
Négociations pour La Nouvelle-Orléans
UN PRÊTRE DEMANDE :
Retournons-nous au Moyen Âge ?
On trouvait dans les colonnes du dernier Trafalgar Square très peu de
ces articles rassurants, que ce type de journal a consacrés, sur le train-train
du monde ; « Famine au Bengale » et « L’affaire de la paternité royale du
vacancier : un travesti albinos accusé du crime » faisaient partie des rares
exemples. Le reste reflétait un monde si désaxé que ce pauvre Youings
activa son fauteuil. Lovehampton n’avait pas de problèmes, mais quant à
lui, il avait encore un petit bout de vie à terminer !
Le fauteuil l’amena à la porte du club, doucement dehors, doucement le
long de la rampe. Le désarroi s’empara de lui quand il vit que tout le monde
s’était tout à coup mis à circuler à pied, à cheval ou en char à bœufs. Il
n’avait encore jamais vu ça. Les animaux avaient l’air immenses. Et les gens avaient une espèce de costume d’époque, avec des drôles de petits
feutres sur la tête. Une escouade de bonshommes avançait avec des arcs et
des carquois sur l’épaule. Un festival sans doute, quelque chose comme ça
– les Français avaient tellement de fêtes religieuses.
« Hé, vous là ! » lança-t-il à un Français qui se précipitait sur lui.
Le Français lui cria quelque chose en passant, le visage décomposé de
terreur. Youings ne saisit pas immédiatement, puis le sens s’éclaira : le gars
avait crié : « Les Anglais arrivent ! »
« Dieu merci ! » fit Youings. Puis il entrevit les implications.
Tremblant, il fit machine arrière avec son fauteuil.
« Mon Dieu mon Dieu », dit-il en se tapotant les lèvres. « Mais qu’est-ce
qu’on va faire ? Il faut que je réveille Lovehampton… Ça recommence :
l’Au-delà est là ! »
Mais, demanderez-vous, comment l’homme de la rue réagissait-il devant
ces turbulences temporelles ? Il est très difficile d’attraper un homme de la
rue. Ce pauvre vieux Talbot Youings serait-il représentatif ? Non ?
Arpentons donc les rues de Central Houston, et cueillons au revers le
premier venu.
Vous, monsieur, un des seuls hommes de cette rue immautomobilisée,
qui oscillez entre une place de parking et un auto-massage, vous devez être
un père de famille. Quelles vont être pour vous les conséquences de ces
turbulences temporelles alarmantes ?
« Désolé, je ne parle jamais aux écrivains. J’ai eu affaire une fois aux
milieux littéraires et croyez-moi, une fois suffit ! Maintenant, je file droit, je
m’occupe de mes affaires, je dirige le satellite à sélecteur de canaux de
Houston. Et laissez donc ma famille, d’accord ? Ce que je fais chez moi ne
regarde que moi. »
Ah ! mais c’est un franc succès, ce sélecteur de canaux. Un des plus
importants services de la branche industrielle d’après-guerre, sans aucun
doute.
« Je l’ai fait à partir de rien. Quand j’ai arrêté d’écrire, il y a un bon bout
de temps de ça, j’ai été annonceur 3 V. Et quand j’ai vu les gens chez eux
devant leur holocube, j’ai vu qu’ils n’avaient pas indéfiniment envie de se
casser la tête à choisir sur les chaînes 3 V. Alors j’ai lancé S-C International
– qui d’ailleurs a été racheté aux meilleures conditions possibles par
Kremlin-Smix-Smith – et maintenant je sélectionne pour les gens. Ils se
branchent sur ma chaîne et je me charge du reste. Vous avez vu que le rapport Kent donnait S-C International gagnant à 67 % contre Grand
Concurrent pour le mois dernier ? 67 % ! Ça en jette, ça ! »
Ça nous éloigne beaucoup des turbulences temporelles, cher monsieur.
Il nous regarde, là, en souriant, content de lui, de sa réussite, à l’aise au
milieu d’une architecture monolithique, du trafic infernal, tandis qu’une
gigantesque affiche de propagande hurle derrière lui : DITES OUI AU
CAPITALISME QUE TROTSKY AURAIT VOULU, avec les portraits bigarrés et
rayonnants de l’Oncle Sam et du barbichu Trotsky, le regard ouvert sur le
nouveau monde qui les voit réunis. Un élément subversif a profité de la
phraséologie maladroite de l’affiche pour ajouter à la bombe le mot de la
fin : CONCHIER.
« Les turbulences temporelles, c’est un de ces embarras de la vie
moderne, en fait. Je suis un Américain, un vrai, mais j’ai des ancêtres qui
vivaient à Pise, et aux dernières nouvelles, Pise est remontée dans le passé.
Mais voilà comment on peut voir les choses, ces turbulences en somme, ce
sont des chaînes 3 V – c’est un peu du pareil au même, la vie continue, il
faut faire son chemin, et vous savez, que ce soit dans notre siècle ou dans
un autre. Ça se passera très bien. Le gouvernement est solide. »
Vous avez l’air satisfait du gouvernement, monsieur. Puisque nous avons
le plaisir de vous parler, serait-il possible de savoir ce que vous pensez de la
fusion entre états capitalistes et états communistes ?
« Moi je dis laissez-les faire, du moment que ça n’affecte ni le commerce
ni les affaires. Ils ont tous les deux pris la dégelée pendant la guerre, pas
vrai ? Alors qu’ils s’entraident, c’est normal. D’ailleurs ici on a un Congrès
qui penche à gauche, et le Politburo qui penche à droite. Ça se passera très
bien – la nouvelle monnaie c’est déjà un bon début. Je suis pour, et je suis
pour des sanctions économiques encore plus strictes contre les N.D., parce
que je sais qu’il y a longtemps qu’on pouvait trouver un compromis entre
les deux camps. J’aurais peut-être dû faire de la politique. Bletts-
Newcombe, ça ne vous dit rien ce nom-là, je suppose ? Eh bien vous voulez
que je vous dise, moi je mettrais son nom là-haut avec celui de Trotsky. »
Jamais entendu parler de ce monsieur, désolé.
« Il faut sortir un peu ! Vous comprenez, dans ma jeunesse, là-bas en
Europe, j’ai fréquenté les milieux littéraires, je vous l’ai peut-être déjà dit.
Je faisais le nègre. Une fois, j’ai fait le nègre pour une traduction – je
connais personne qui ait fait ça avant moi. Un copain ukrainien et moi, on a
traduit un bouquin qui s’appelait Bletts-Newcombe à la Rescousse – un best-seller fantastique, qui racontait les dessous d’un cas de coopération est-
ouest exceptionnel, mais alors du temps de la guerre froide, au moment de
ma naissance. Z’avez pas entendu parler ? Enfin, il en faut de toutes les
couleurs, hein… »
C’était votre dernière incursion dans la littérature ?
« Les livres, quoi, c’est liquidé, non ? Qui est-ce qui lit, dites-moi qui
est-ce qui lit ? Je connais personne qui lise. C’est mort le roman. Ce que les
gens veulent, c’est la 3 V, la vie est assez dure comme ça… »
Pardon monsieur, le roman se porte à merveille !
« Vous êtes un dissident à cheveux longs ou quoi ? La 3 V c’est trop bas
pour vous autres, peut-être ? »
Merci d’avoir bien voulu nous parler, merci monsieur.
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