L'heure de 80 minutes

Brian Aldiss · Chapitre 12 sur 32

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L'heure de 80 minutes

Chapitre XII

 

F OREST DAGENFORT revenait de la plage d’Ampurias les rames sur une épaule et un casier à homards se trémoussant sur l’autre. Il était pieds nus, portait une paire de jeans roulés sur le mollet et un vieux tee-shirt. Il

était brun et frêle. Une des nombreuses femmes qui l’avaient aimé disait de

lui qu’il avait « les épaules d’un homme des bois et une tête

d’universitaire ». Il avait demandé de quel homme des bois et de quel

universitaire il s’agissait. Son fils Easter marchait derrière lui, sifflotant un

vieux succès, Plus jeune que le printemps, remis à la mode, et portait un

crabe vivant.

Quels qu’aient été les effets de la guerre sur le reste du globe, la

Méditerranée, elle, n’en avait tiré que du bénéfice. Pendant quatre ans, en

raison des activités sous-marines incessantes, personne n’avait osé y pêcher.

Filets et harpons, hameçons et nasses, fusils et épuisettes étaient restés dans

le placard pendant toute cette période. On vit ainsi que Dame Nature,

préparant sa rentrée en douce, avait à profusion repeuplé ses eaux. Elles

grouillaient de plus de bonnes choses que n’en avaient jamais vues pêcheurs

et touristes en un demi-siècle.

On comptait chaque année sur les côtes espagnoles et italiennes de

nombreuses morts par abus de supion, calamaro, calamar ou ligan.

Mais retournons à l’honorable Forest Dagenfort. Il avait mûri tôt, et

n’avait que peu souffert des tourments de l’adolescence, communs à la

plupart, lesquels, en l’absence de traitement, donnent poètes, martyrs et

tyrans. Il s’était marié jeune, était entré dans l’enseignement et ne l’avait

jamais quitté. Son ascension jusqu’au provisorat avait été émaillée de

distinctions aussi émérites qu’une demande de révision, en collaboration, de la troisième édition de l’Encyclopédie ménagère des maladies suivie, en

cavalier seul cette fois – mais non sur son initiative, car l’éditeur madré qui

lui avait suggéré l’idée devait filer avec les royalties – de la composition

d’un Guide pratique des maladies d’après-guerre.

Un homme ordinaire, placide, sain et arrivé. N’en parlons plus.

Son frère, c’est une autre paire de manches. Plus sale, moins sain c’est

sûr, plus névrosé c’est certain, un homme à femmes, un homme à hommes,

un homme à chiens, un homme à entrecôte marchand-de-vin pour tout dire,

diaboliquement intelligent et (comme le sont toutes les intelligences

diaboliques) faisant toujours les choses mal à propos. Ce Dagenfort-là

vivait sur un bout de côte espagnole autrement plus aride, ne voyait jamais

son frère, et ne voulait rien en savoir ; c’était lui que le Dr Glamis

Fevertrees appelait à travers les siècles. Il s’appelait Jack Fred Dagenfort,

rien à voir avec ces histoires de Forest dont son frère aîné était affublé, pour

l’amélioration fatale de son caractère.

Recevoir un appel à travers les siècles, voilà le genre de choses

auxquelles on pouvait s’attendre de la part de Jack Dagenfort.

C’est à l’âge de quatorze ans qu’il avait reçu son premier appel, en

tombant amoureux de May Binh Bong, une créature exquise évacuée du

Sud-Vietnam après avoir vu tuer son père et ses frères par un Nord-

Vietnamien, le Nord-Vietnamien tuer par un Marine, enfin sa mère et sa

sœur violer par le Marine.

Jack avait trouvé May Binh Bong irrésistible, et la joyeuse poursuite

dans laquelle elle l’avait entraîné les avait menés à travers les bas-fonds

défoncés d’un monde de drogue, de grabats, de dieux voluptueusement

statiques à peine entrevus en chemises de nuit brodées d’argent, de boulots

fragiles tenus à la pointe de doigts chétifs sur des champs de courses

louches, de fornications inachevées, d’hépatites, d’aiguilles cassées, de

crânes brisés, de lampées de cire liquide arrosées de décapant, un voyage en

mer au bout de la vie, la porte de Forest claquée au visage, une planque

dans la soupente d’une station-service ; sinon, la piste quand même

chaotique d’un grand amour, qui ne s’était arrêtée qu’à la mort de May Binh

Bong, alors que leurs pouces se démenaient un jour glacé de février sur la

route d’Amsterdam à Burgos.

Jack arriva à Burgos où il passa six mois à se mourir de jaunisse, de

drogues, de tuberculose, d’une douloureuse affection parasitaire nommée

dracunculose qui lui couvrit le corps de tumeurs, et de chagrin. Un vieux junkie japonais, médecin défroqué, s’occupait de lui. Un jour, l’assistante

du médecin junkie se laissa embrasser : il envoya dinguer maladie, doses, et

cœur brisé, vola une couverture dans un magasin entre midi et quatorze

heures, la jeta sur son matelas purulent après le déjeuner, fit dessus ses

délices de la fille une grande partie de l’après-midi et retourna à son

ancienne vie à la marée du soir.

Son ancienne boîte ne voulut pas le reprendre. Il fit du stock-car et apprit

la médecine à temps perdu. Au seuil de la guerre, il avait ses diplômes de

neurochirurgien. Entre-temps, il était passé en Soup-jet Formule 10 et

devint la même année l’idole des foules en gagnant le grand prix de

l’Himalaya sur cinq roues seulement. Cette nuit-là, il avait déjà trop bu pour

s’arrêter. Mais la nuit suivante, il coucha avec la plus jeune et la plus jolie

des deux illustres et bien nanties sœurs Diaphason, Glamis. (Le lendemain,

Glamis épousait le politicien milliardaire et fusionniste Dwight Ploughrite

Castle qui – ironiquement, diront certains – lui offrit un des pics de

l’Himalaya en cadeau de mariage.)

Quand la guerre éclata, Jack Dagenfort dut recevoir un nouvel appel à

travers la jungle infestée des siècles. Il gagna les rangs du Comité

Anticonceptionnel d’Auden Chaplain.

Assez ! Assez du moins pour circonscrire du dehors la personne de Jack.

Au-dedans sévissait un romantisme incurable. Après succès et désastres, il

adhéra aux I.D.I. dont il pensait qu’ils étaient le dernier refuge de ce que

Mike Surinat appelait les Rêveurs Guerriers. (Jack rompait alors avec une

superbe Islandaise aux yeux jaunes et aux cheveux de taffetas jaune, et

retraçait, aussi précisément que le lui permettaient ses souvenirs – sur des

parcours qui n’existaient plus au sens écologique du terme – la piste

échevelée qu’il avait percée avec May Binh Bong, y avait-il vraiment vingt

ans ?)

Il retourna à Burgos et arriva juste à temps pour assister à l’enterrement

du médecin junkie japonais, à la fosse commune. Il n’y avait au cimetière,

en dehors du prêtre et d’un pauvre type qui voulait pisser dans la fosse

(« pour protester contre le protectionnisme japonais » dit-il quand Jack

l’éjecta), que la fille qu’il s’était faite sur la couverture volée.

Heureusement, ils ne se reconnurent pas.

Jack investit une partie de son argent mal acquis dans un long métrage

holo sur son trip amoureux. On revenait à la nostalgie, comme tous les ans, et le succès populaire fut à l’Arrêt du Cœur ce que la psittacose est aux

perroquets. Partie intéressée.

Il y avait de cela quelques années et quelques amours. Il vivait

maintenant en Galicie occidentale sur une péninsule proche de Vigo, les

dernières chiures des monts Cantabriques dans son vieux dos scarifié,

l’humide Atlantique en face, et, au centre, les hauts fourneaux de ses tripes

qui rafraîchissaient doucement.

Et Glamis l’appela.

« Mon chou, si tu essaies de me fourguer un pic de l’Himalaya, te casse

pas le bouffe-gale ! » Il l’obsédait toujours. Il pouvait la prendre ou la

laisser – et il ne s’était pas privé des deux.

Mais là, elle ne le regardait pas, ne lui répondait pas, et ne s’adressait

même pas comme il faut à lui, si ce n’est à un niveau abstrait. Le premier

instant d’étonnement passé, où il avait cru voir un double d’elle sur l’écran,

elle lui expliqua que son appel venait de cinquante-cinq millions de

kilomètres de là et du siècle de Périclès.

Elle lui déballa tout d’un bloc, puisqu’elle ne pouvait avoir de réponse de

lui. Elle lui dit ce qu’ils savaient de la turbulence temporelle, laissant le soin

à l’ordinateur de l’œil spatial d’alimenter son terminal (ce qu’on appelait

communément « l’accouplement des cerveaux »), et lui demanda de fournir

tous renseignements à Mike Surinat, au cas où quelques idées concrètes

sortiraient des imaginations pour les arracher du passé.

Elle adressa un petit sourire quelque part et quelques années par-delà son

oreille gauche et raccrocha.

Jack Dagenfort n’était pas un homme à tristesses. D’ailleurs il se leva et

fit vigoureusement les cent pas sur le carrelage couvert de peaux de

mouton, et mit de l’ordre dans ses pensées ; mais sous leur cours organisé

courait la veine d’une plainte rebelle et brutale, comme du lierre étranglant

un chêne.

Jack Dagenfort n’était pas homme à poésies. Mais ce visage de femme,

tiré et lointain, peut-être perdu à jamais, qui avait accompagné le sien au

milieu du labeur et des transports amoureux, avait soulevé un couvercle sur

son passé, découvrant par là ces lignes du poème au jardinier récitées dans

l’Arrêt du Cœur :

 

Pouvait-il oublier sa mort que d’heure en heure

Lui donnait en fanant, par symbole, une fleur ?

L’univers aussi portait en lui ce vice lourd. Des fleurs, la beauté d’une

femme, toutes choses belles, ne faisaient qu’aggraver, soulignaient,

accentuaient ce vice hideux. L’homme n’était capable d’aucune pourriture

qui puisse rivaliser avec la cruauté monstrueuse qu’il entrevoyait dans cette

fleur fanée ! Pendant un instant, il retourna à l’âge de ses fuites en avant –

Fuir ! fuir dans l’oubli et la forclusion la banqueroute mentale à deux

pas ! – dans les torpeurs de la défonce.

Les fanons qui naissaient sur sa mâchoire se durcirent. Il se rassit,

brancha le combiné, et appela Banquier Sérieux.

Per Gilleleje répondait un instant plus tard. Ils enclenchèrent les

machines Shelley et le signal se brouilla, sautant de mégahertz en

mégahertz avec l’abandon d’une chatte en chaleur.

« Je vous transmets le rapport d’un de nos Trois Étoiles, Glamis

Fevertrees, dit Jack. Mettez ça sur bande et faites-le avaler tout de suite à

Grosse Mère. » Il lança son message sur les ondes et dit : « Alors vous

arrivez à digérer ça, Gilleleje ? »

« Oh, je n’ai jamais fait tellement confiance au temps », répondit

Gilleleje. Pour lui, se laisser surprendre était sans utilité. « On va voir ce

qu’on peut faire évidemment. J’allais vous appeler pour vous donner des

nouvelles, Jack – probablement tout aussi estomacantes, dans leur genre.

Auden Chaplain, un de vos anciens patrons, vous vous souvenez ?

— C’est l’ancien patron de tout le monde, mon vieux.

— De source non confirmée, il serait vivant et sur Mars. Si c’est le cas, il

doit être dans un des camps.

— Une seconde ! Auden vivant ? Comment êtes-vous tombés sur une

information pareille, qui me sort positivement par les oreilles ?

— Elle nous sort tous par les oreilles. Elle nous vient d’un analogon de

Monty Zoomer, l’holorêveur qui – nous avons de bonnes raisons de le

croire – est en liaison étroite avec Attica Smix.

— Tout ça m’a l’air très vague.

— Peut-être. Ce qui l’est moins, c’est que la fille d’Auden, Choggles, a

été enlevée. Il pourrait y avoir un rapport avec la réapparition d’Auden.

— Et moi dans tout ça ?

— J’attendais la question. Si Auden revient sur le marché, il pourrait

devenir un instrument puissant dans les mains du C.O. et de Smix-Smith.

Nous le voulons en premier. Le tuer s’il le faut. Le capturer de préférence.

Dieu sait ce qu’il sait !

— Tant pis pour Dieu. Allez-y maintenant, vous voulez que je fasse

quoi ?

— L’I.D.I. vous demande d’aller sur Mars et de mettre le grappin sur

Auden. Ramenez-le-nous si possible. Vous avez travaillé pour lui, vous le

connaissez, et vous êtes un dur. Vous êtes l’homme qu’il nous faut.

— Et tout ça sur la base d’une rumeur non confirmée ?

— Je vous ai dit d’où venait la rumeur.

— Et si je tombais en route sur une de ces turbulences temporelles ?

— Faites nos amitiés à Glamis et à Périclès. »

 

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