L'heure de 80 minutes

Brian Aldiss · Chapitre 1 sur 32

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L'heure de 80 minutes

Chapitre I

 

Q UATRE choses que l’on remarque particulièrement après toute guerre d’envergure respectable : préparatifs pour la prochaine, conviction que c’en est bien fini des conflits armés, famine, et réjouissances. D’abord,

prenons un décor romantique.

Dans l’imperturbable château de Slavonski Brod, le soir où le

déterminisme me force à commencer cette histoire, c’est de réjouissances

qu’il s’agissait. Au-delà du domaine, par-delà les murs, outre-mer –

partout – de bien plus terribles rumeurs roulaient comme des nuages.

Pendant quelques heures, elles étaient restées à bonne distance,

principalement grâce au rempart créé par les personnalités présentes à cette

fiesta, par la nonchalance provocante et la nature chaleureuse de Mike

Surinat, à qui le château appartenait désormais (ses parents étant morts au

cours de la guerre) ; par la beauté et la douce sensibilité de Becky

Hornbeck, qui vivait désormais au château ; l’insolence chérie de la petite

cousine de Mike, Choggles Chaplain ; par la tranquille efficacité du

commandant en chef de Mike, Per Gilleleje ; par le dur travail de coulisses

d’amis loyaux comme Devlin Carnate ; sans compter bien sûr le prestige

même des nombreux invités, réunis au château pour fêter la démobilisation

de Mike et son entrée diplomatique aux Conseils des Nations Dissidentes.

Parmi ces invités, qu’il me suffise d’en citer trois. Tout d’abord et par

ordre d’importance, la figure prestigieuse et sans égale de Glamis

Fevertrees, sur le point de partir en mission périlleuse pour les N.D. De par

son âge, elle est à la fois pour moi un symbole sexuel et l’image de la mère.

Elle danse avec Per, et j’aimerais pouvoir glisser sur l’immense dallage marbré en la tenant dans mes bras, jusque dans la cour aux mosaïques de

marbres, tourbillonnant entre les tonnelles et les lanternes !

Mon regard n’est pas le seul à se fixer sur Glamis. Un petit jeu se joue

entre les deux autres invités les plus marquants, l’hermaphrodite génie du

rêve, Monty Zoomer, et sa compagne – qui a hâte de le quitter – la coriace

et hiératique Sue Fox. Monty est venu avec Sue et n’a d’yeux que pour

Glamis. Non pas que Sue s’en émeuve – elle est de celles qui ne supportent

pas les regards trop humides.

Sue et Monty, bien sûr, ne sont pas de notre côté. Disons ça. Ils ne sont

pas du même côté de la barrière politique. Ils soutiennent la fusion U.S.A.-

U.R.S.S., ce qu’on appelle le Traité Cap-Com ; nous sommes contre. Mais

jusqu’à maintenant – du moins pendant cette soirée de gala – Sue et Monty

se montrent aimables avec les féaux des N.D. Sue Fox peut se le permettre :

elle fait partie du Conseil de l’Exécutif Mondial.

Voilà pour la distribution. Approchez et écoutez ce que trois de ces

groupes ont à se dire par cette magnifique soirée.

D’abord, allons au petit pavillon perché au fond du domaine, au sommet

de la large muraille, depuis longtemps en ruine, maintenant accompagné

d’une rampe de bois construite pour l’occasion. Montez la rampe ! Notez

que le pavillon a été repeint.

À l’intérieur, un petit homme en tzigane hongrois violone. C’est un

tzigane hongrois. Ses mélodies, gaies mais empreintes d’un sentiment de

perte irréparable, s’en vont s’épancher dans le parc. Il n’y a que trois

personnes dans le pavillon, et qui n’écoutent pas.

Ce premier groupe comprend Becky Hornbeck, Sue Fox, et Choggles.

Becky, comme Mike, approche de la trentaine et reste toujours un peu

mystique. Sue est plus âgée et pas mal plus farouche, bien qu’elle ne soit

pas d’humeur farouche ce soir-là. Ma chère Choggles est… égale à elle-

même. Mais je me tais pour leur laisser la parole.

— Comme tu dis, disait Sue Fox, le monde se serre la vis après la guerre.

Dwight Castle et moi nous remarquions l’autre jour que le travail augmente

de semaine en semaine au Conseil de l’Exécutif Mondial. Et maintenant le

Complexe Ordinateur est en train d’introduire cette notion d’heure de

quatre-vingts minutes.

Elle surprit l’expression de Becky.

— Excuse-moi Becky – je ne devrais pas parler politique. C’est peut-être

uniquement parce que – enfin, il y a peut-être là une espèce de sentiment de culpabilité, surtout du fait que nous ne sommes pas du même côté de la

barrière, politiquement. Ta mère et moi nous étions de grandes amies.

Becky sourit.

— Mais nous de même, Sue. Il ne faut pas que la politique nous gâche

ça. Je vois bien que la sincérité de tes convictions égale la nôtre.

— Bien sûr. Il faut que le monde s’unisse, qu’il crée un seul

gouvernement central, et le Traité Cap-Com n’est qu’un début… Non non,

plus un mot ! Je ne fais pas de propagande, je ne fais que me justifier !

Elles rirent toutes les deux, et le tzigane entama un hymne pathétique à

la mort, aux roses, à Smederevo, au vin rouge, aux mains blanches, et au

temps qui passe.

Plus détendue, Sue Fox reprit :

— On m’a dit que tu as découvert le Koh-I-Noor, Becky. C’est

incroyable !

— Oui, c’était incroyable, acquiesça Becky. Mais je m’attends toujours

aux choses incroyables. En fait, c’est un ancien associé de mon père, qui

s’appelait Youings, qui a trouvé le bijou échoué sur une plage près de

Bordeaux. Il me l’a envoyé comme cadeau de Noël, enveloppé dans un

vieux journal !

— Le journal s’appelait le Trafalgar Square, dit Choggles qui était restée

assise avec elles en silence, le regard perdu sur la mer pannonienne. Je l’ai

toujours, Becky. Laisse-le-moi en souvenir.

— Bien sûr, garde-le.

— Tu vas garder le diamant ? demanda Sue à Becky.

— Je considère que c’est un souvenir de l’Angleterre. Il est chez moi. Il

faut que tu viennes le voir.

— Il arrive de ces choses extraordinaires !

— Elles n’ont rien d’extraordinaire, si on croit au déterminisme. Les

recherches les plus récentes sur le cerveau ont démontré que le libre arbitre

n’existait pas…

— Becky, je ne suis pas de la génération déterministe. Je refuse de

croire, et les faits ne m’impressionnent pas. Je préfère le mysticisme. Parle-

moi encore du Koh-I-Noor. Ce sont les Anglais qui l’avaient ?

— Oui, depuis la conquête de l’Inde par les Anglais au XIXe siècle. Il a

été exposé à la Tour de Londres pendant des années – avant la guerre.

— Pas de veine pour l’Angleterre… Qu’est-ce que tu vas en faire ? Ça

vaut quelque chose maintenant ?

— Je pensais le garder. Quand on en a entendu parler pour la première

fois dans l’Histoire, l’un des Grands Mogols – Humayan, il me semble – du

début du XVI e siècle prétendait qu’il valait de quoi nourrir le monde

pendant deux jours et demi !

Sue Fox sourit.

— Maintenant que la démographie s’est un peu calmée, il y arriverait

encore !

— Cette pierre – eh bien, c’est un emblème sans valeur monétaire

précise – elle est passée et repassée à travers l’Histoire comme une aiguille

dans un tissu. Une fois, elle est restée six semaines dans le gilet d’un

homme politique victorien !

Un deuxième groupe, celui-là plus important, entièrement masculin, à

l’exception d’une Miss Dinah Sorbutt, enceinte, qui restait discrètement

assise dans le fond, était vautré autour d’une table, fumant le cigare et

débouchant de temps à autre une nouvelle bouteille de cognac ou de Perrier.

Ils étaient six – Mike Surinat lui-même ; deux de ses collaborateurs,

Carnate et Per Gilleleje ; deux invités, le Brésilien Geraldo Correa

da Perquista Mangista, et un homme politique japonais, Sanko Hakamara ;

enfin, le père de Becky, George Wainscott Hornbeck, frêle vieillard et

industriel en retraite. On parlait politique. Oh – Choggles était là aussi ; elle

avait déjà entendu l’histoire du Koh-I-Noor, et s’était éclipsée pour ne pas

la réentendre.

Da Perquista Mangista riait de quelque chose que Mike venait de dire.

— Vous n’êtes qu’un romantique, Mike. Si vous aviez travaillé comme

moi, et pendant de longues années, à São Paulo, vous verriez tout le travail

que les gens abattent !

— Je pourrais en dire autant de Tokyo, dit Hakamara.

— Je sais, je sais, répondit Mike en riant à son tour. L’Europe est plus ou

moins hors-jeu, tout comme la côte est des États-Unis. Nous avons vu tout

récemment s’établir une Communauté Pacifique avec la Californie, le

Japon, la Corée du Sud et la Chine, où chacun sue sang et eau. Je n’ai rien

contre le travail à proprement parler, sauf que ça implique maintenant

travail-plus-routine mortelle. Avec l’établissement d’un seul état mondial,

ce sera la loi du travail-plus-routine mortelle, qu’on vous enfoncera dans le

crâne à coups d’arguments sur l’« efficacité », et c’est exactement comme

ça que le C.O. est en train de faire avaler son heure de quatre-vingts

minutes. Je suis pour l’inefficacité, les petites nations, le relâchement de la machine, le chaos, et toutes ces choses pour lesquelles j’ai fondé l’I.D.I.,

mon petit club personnel !

— Mike, je vous adore, dit da Perquista Mangista en vidant un grand

cognac, et j’adore cette notion complètement démodée de l’I.D.I… Vous

possédez une personnalité flamboyante, et plus on étranglera les Nations

Dissidentes au cours des années à venir, plus nous aurons besoin de vous.

Mais ne vous servez pas de votre argument en public – par exemple pas à la

conférence économique des Nations Dissidentes que j’organise à Friendship

City. Parce que d’une manière générale, le monde croit à l’ordre et à

l’efficacité, même les pays des N.D.

— Eux surtout, confirma Hakamara. Voir le Japon, la Yougoslavie, le

Brésil. Souvenez-vous de l’emblème du drapeau brésilien : « Ordre et

Progrès ». C’est le travail qui a fait de nous des grandes nations.

— Si vous permettez à un vieillard d’exprimer son opinion, dit George

Hornbeck, je crois que le plus grand vice et le plus grand fléau du genre

humain, c’est le travail, qui tue d’année en année plus de monde que toutes

vos drogues et automobiles réunies. Pire, il épuise la planète tout autant que

l’homme. Bien sûr, c’est un point de vue personnel. L’ordre et le progrès

mènent à la guerre. Vous me direz, je suis né pendant la Première Guerre

Mondiale.

Mike Surinat adressa au vieil homme un sourire chaleureux. Depuis la

mort de son propre père, depuis qu’il avait invité les Hornbeck, le père et la

fille, à vivre à Slavonski Brod Grad, son affection pour eux ne faisait

qu’augmenter. La philosophie du vieil homme était particulièrement

sympathique.

— Le déterminisme mine notre volonté de ne pas travailler, reprit-il. La

fusion Cap-Com, elle, ne fait que pousser tout le monde à travailler plus.

Choggles mit son grain de sel :

— Et le monde entier deviendra un état policier, hein Mike ? Surtout

avec des escrocs comme Attica Saïgon Smix au pouvoir du côté américain

– il a eu affaire avec mon père, et papa, vous savez, c’était terrible, avec son

invention du démozégisme et tout ça.

Elle regarda les formes généreusement proéminentes de Dinah Sorbutt.

— Mille excuses, Dinah ma vieille, démo presque zéro – il faut quand

même que la race humaine se maintienne, pas vrai ?

— Choggles, ma vieille, répondit Dinah, tes commentaires croustillants

sont plutôt déplacés dans une discussion politique. Si tu allais voir un peu ailleurs, comme une bonne petite fille ?

L’homme politique brésilien lança à Dinah un regard admiratif et

reconnaissant.

— J’ai rien contre ! fit Choggles. La politique, ça vaut pas le sexe, pas

vrai ?

Per Gilleleje éclata de rire à son départ.

— La vérité sort de la bouche des enfants ! dit-il. Elle a évidemment

raison et sur Smix et sur son père, Auden. Auden Chaplain est mort, mais

lui dans le domaine scientifique, et Attica Saïgon Smix dans le domaine

administratif, ils ont tous les deux fait preuve de génie. Les unités

mondiales ont maintenant pris une telle importance qu’il nous faut du génie,

même celui du mal – c’est-à-dire hostile à l’humanité. Et c’est ce besoin

d’anti-humanisme qui a fait que la direction des affaires humaines est aux

mains du complexe ordinateur.

— Malheureusement, le C.O. représente un authentique désir des

humains d’opprimer leur humanité, dit Carnate. Comment expliquer

autrement les atrocités de la Troisième Guerre Mondiale, et tous ces

pauvres déportés sur Mars ?

— Et ma fille avec eux, soupira Hakamara.

Profitons du mot clé « atrocités » pour nous esquiver vers le troisième

groupe.

Voilà un groupe plus romantique, bien que trois soit son chiffre – trois

n’étant traditionnellement pas un nombre romantique. Ce groupe se tient

dans cette pièce que l’on appelle habituellement le salon de la Tour verte.

Tout ce qui s’y trouve, à l’exception des êtres humains, est vert ; et pour

aller avec la pièce, tous les objets qu’elle contient sont ronds, dans la

mesure du possible. L’épinette, la radio, l’holocube – qui lui aussi est rond

malgré la contradiction dans les termes – chaises, sofa, chaise longue, tous

et toutes doivent contribuer aux lois de la rotondité ; tapis, abat-jour,

tabourets, tables éventuelles, vases précieux – pour ceux-là, se conformer

au cercle est plus aisé.

Monty Zoomer, le seul des trois à pouvoir prétendre à une rotondité

même approximative, était assis sur un pouf. Ce pâle jeune homme, idole de

la pop, dont les publics se partageaient les holorêves partout dans le monde

non civilisé, était vêtu de velours et parlait d’une voix veloutée au second

membre du trio. Ce personnage élancé, austère, encore éblouissant – bien

que terni – c’était Glamis Fevertrees, une Américaine souvent mariée, à la beauté persane, au teint lisse et plombé, aux lèvres rose pâle, aux yeux

sombres et lucides.

C’est en référence à ces attributs que Zoomer lisait ce vers tiré de Lalla

Rookh, dont il avait pris un exemplaire circulaire sur une table basse :

 

D’autres mêlent du khôl la profonde teinture

Pour donner au regard cette langueur obscure…

 

Le troisième membre du trio, Choggles, qui venait de s’infiltrer, éclata

de rire.

— Ne me dites pas que c’est sérieux, Monty ! C’est à moi que vous

devriez débiter vos mirlitons – bien que je préfère Shelley – et de toute

façon je suis blonde, pas brune, une vraie petite blonde…

— Immonde gamine ! lança Zoomer.

— Gamine ! En âge, vous êtes plus près de moi que de Glamis ! Elle

pourrait être votre mère, Monty ! Vous ne pouvez pas croire que vous lui

faites quelque chose, vous ! Vous êtes même trop gros pour – au secours !

Elle fit le tour de la pièce en courant et s’enfuit, riant et hurlant,

poursuivie par des coussins sphériques et un feu roulant d’injures.

Zoomer claqua la porte et revint vers Glamis, en rectifiant sa chevelure

et le pendentif qui battait contre sa poitrine.

— Glamis Fevertrees – maintenant que cette petite peste est partie,

laissez-moi vous dire toute mon admiration. Mon cœur soupire après vous –

ah, la solitude de l’artiste authentique, vous comprenez, j’ai hérité ce don

de mon père, donc je suppose que c’était prédestiné, mais un don ça se

travaille, et ma vie – eh bien, est pleine d’un vide en forme de Glamis. S’il

le faut, je créerai tout un holomonde rien que pour nous deux – vous

connaissez mon pouvoir, maintenant que je nourris d’holorêves tous ceux

qui en veulent, que j’apporte le bonheur aux millions d’opprimés grâce à

leurs terminaux. Enfin, c’est ça, la grande responsabilité, produire quelque

chose de propre, de parfaitement aseptisé, mais en même temps de

distrayant, et…

Glamis se jeta à l’eau :

— Il faut que je vous dise, Monty, vous êtes très gentil, mais pour être

franche, le sexe ça n’est pas mon fort, malgré tous mes mariages. J’ai

rencontré un jour un homme qui s’appelait Jack, la veille même de mon

premier mariage. Enfin, c’est une autre histoire… Le résultat, c’est que je

marche aux hommes d’action, pas aux artistes. Ou bien ils ont trop de problèmes ou – non, ça doit être parce que je n’ai pas de libre arbitre, c’est

d’ailleurs ce que tout le monde dit en ce moment, j’ai l’impression. Je n’ai

pas la liberté de vous aimer, Monty, je vous en prie, comprenez.

Elle se demanda s’il allait se jeter sur elle et si elle y trouverait

vaguement son plaisir. Après tout, pour elle, ce serait une conquête, une

défaite pareille !

Mais elle l’avait exactement jaugé : homme de parole, mais pas d’action.

Et chez lui, les mots coulaient comme la sueur sur un manœuvre.

— Une dernière chose, Glamis, sur laquelle je dois attirer votre attention.

Le monde est très mal en point, vous l’admettrez. Toutes ces bombes

atomiques lâchées à tort et à travers – qui nous salopent l’espace autant que

ce pauvre plancher des vaches – les conditions peuvent s’aggraver.

Facilement. Les gens ont besoin d’un trou. Eh bien, je crois que je pourrais

trouver un trou, moi. Pour nous deux tout seuls. Maintenant que j’ai passé

ce contrat énorme avec le C.O., à chacun son holorêve, j’ai des contacts

avec Mr. Attica Saïgon Smix. C’est un vieux bonhomme très très gentil, pas

du tout le gangster dont parlent ses ennemis – et quel joli petit coin je leur

ai fabriqué, à lui et sa dame ! C’est rien de le dire ! Tiens, lui il l’a son trou,

que personne ne connaît ; ça se pourrait que je le trouve un de ces jours, et

là…

Elle était restée debout contre un des œils-de-bœuf, sachant que sa

silhouette élancée s’y trouvait sous son meilleur jour ; mais le débit

intarissable de Zoomer l’obligea à s’asseoir sur un petit fauteuil rond Marie-

Thérèse. Elle lui prit la main.

— Mon cher petit Monty, ça c’est autre chose ! Vous travaillez pour

Attica Smix. Il est marié avec Loomis, et Loomis est ma sœur. Nous ne

nous entendons pas du tout, mais pas du tout. Ni par le caractère, ni par

l’éducation, ni par nos convictions politiques. Je sais qu’elle et Attica

pensent du bien de vous. Ça compliquerait beaucoup trop les choses s’il y

avait quoi que ce soit entre vous et moi. Vous êtes vraiment adorable – non,

ne vous défendez pas, mais je dois partir en mission demain – ne pensez

plus à moi, Monty, gardez-vous pour Loomis !

Il se jeta à ses pieds, superbement chaussés, se tendit pathétiquement

vers elle et lui saisit les mains.

— Avec Loomis, c’est une fixation maternelle, rien de plus, je vous

jure ! Vous êtes plus jeune qu’elle, enfin, un peu plus ! Je ne peux rien y

faire, c’est comme ça ! Vous l’avez dit vous-même – c’est le déterminisme. Toutes ces nouvelles recherches sur le cerveau – les neurosciences ont

démontré qu’on ne fait que ce qu’on doit faire, c’est bien ça ? Je ne peux

pas m’empêcher d’être comme ça avec vous, Glamis. Dès que je vous ai

vue, j’ai su que j’étais dans l’ombre du destin !

— Êtes-vous sûr que le destin ait une ombre ? demanda-t-elle

doucement.

— Bon, disons qu’il m’a saisi sous le feu de ses projecteurs. Écoutez,

Glamis, vous partez, mais vous reviendrez, dites ? Je voudrais vous laisser

un souvenir, quelque chose qui vous rappelle l’existence blême et solitaire

de ce fantasque, de cet excentrique génie planétaire des paysages intérieurs,

Monty Zoomer, okay ?

Tout en parlant, il baissait la tête pour se défaire du pendentif et de sa

chaîne. Il le frotta contre sa chemise de velours.

— Voilà, passez-le pendant qu’il est encore chaud, Glamis ! En mémoire

de nous !

— C’est magnifique !

Elle le prit et le regarda de plus près. Elle l’avait déjà admiré de loin.

L’objet était en argent, lourd au creux de la main, et devait avoir quelque

huit centimètres de large. Sur l’un des côtés, on voyait deux personnages

masculins, dont un barbu, qui se regardaient en face, ou par-delà les

épaules. La technique en était fruste mais puissante.

— C’est vraiment magnifique.

La convoitise s’insinuait en elle.

— Oui, c’est la réplique d’un ancien motif martien pris sur un pendentif

qui venait effectivement de Mars. Attica l’a acheté un prix fabuleux et en a

fait faire des copies.

— De Mars ! Mais ce sont des hommes qu’on voit !

— C’est cette histoire qu’on m’a racontée en tout cas. Je ne suis pas

spécialiste. Il est à vous si vous voulez bien l’accepter avec toute mon

humble admiration.

— Mais Attica Smix vous l’a donné – ou Loomis peut-être ? Vous ne

pouvez pas me le donner.

— Si, si, et avec amour !

— Alors faisons un échange de pendentifs. J’en ai toujours un sur moi,

bien qu’il n’aille pas avec cette robe. Il est dans mon sac…

Elle se passa le premier pendentif autour du cou et en sortit un autre, plus

petit, qui portait, gravée, l’effigie gracieuse d’un homme et d’une femme.

— Ooh, Glamis, ils sont nus !

— Mettez-le – donnant donnant. C’est Daphnis et Chloë, d’après une

ancienne gravure grecque. C’est cet homme dont je vous ai parlé qui me l’a

donné, Jack Dagenfort.

— C’est lui qui a fait ce vieux film, l’Arrêt du Cœur ! Je le porterai tout

le temps, Glamis, et je penserai tout le temps à vous !

Et pour cette mémorable occasion, il écrasa une larme onctueuse.

 

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