L'heure de 80 minutes
Chapitre I
Q UATRE choses que l’on remarque particulièrement après toute guerre d’envergure respectable : préparatifs pour la prochaine, conviction que c’en est bien fini des conflits armés, famine, et réjouissances. D’abord,
prenons un décor romantique.
Dans l’imperturbable château de Slavonski Brod, le soir où le
déterminisme me force à commencer cette histoire, c’est de réjouissances
qu’il s’agissait. Au-delà du domaine, par-delà les murs, outre-mer –
partout – de bien plus terribles rumeurs roulaient comme des nuages.
Pendant quelques heures, elles étaient restées à bonne distance,
principalement grâce au rempart créé par les personnalités présentes à cette
fiesta, par la nonchalance provocante et la nature chaleureuse de Mike
Surinat, à qui le château appartenait désormais (ses parents étant morts au
cours de la guerre) ; par la beauté et la douce sensibilité de Becky
Hornbeck, qui vivait désormais au château ; l’insolence chérie de la petite
cousine de Mike, Choggles Chaplain ; par la tranquille efficacité du
commandant en chef de Mike, Per Gilleleje ; par le dur travail de coulisses
d’amis loyaux comme Devlin Carnate ; sans compter bien sûr le prestige
même des nombreux invités, réunis au château pour fêter la démobilisation
de Mike et son entrée diplomatique aux Conseils des Nations Dissidentes.
Parmi ces invités, qu’il me suffise d’en citer trois. Tout d’abord et par
ordre d’importance, la figure prestigieuse et sans égale de Glamis
Fevertrees, sur le point de partir en mission périlleuse pour les N.D. De par
son âge, elle est à la fois pour moi un symbole sexuel et l’image de la mère.
Elle danse avec Per, et j’aimerais pouvoir glisser sur l’immense dallage marbré en la tenant dans mes bras, jusque dans la cour aux mosaïques de
marbres, tourbillonnant entre les tonnelles et les lanternes !
Mon regard n’est pas le seul à se fixer sur Glamis. Un petit jeu se joue
entre les deux autres invités les plus marquants, l’hermaphrodite génie du
rêve, Monty Zoomer, et sa compagne – qui a hâte de le quitter – la coriace
et hiératique Sue Fox. Monty est venu avec Sue et n’a d’yeux que pour
Glamis. Non pas que Sue s’en émeuve – elle est de celles qui ne supportent
pas les regards trop humides.
Sue et Monty, bien sûr, ne sont pas de notre côté. Disons ça. Ils ne sont
pas du même côté de la barrière politique. Ils soutiennent la fusion U.S.A.-
U.R.S.S., ce qu’on appelle le Traité Cap-Com ; nous sommes contre. Mais
jusqu’à maintenant – du moins pendant cette soirée de gala – Sue et Monty
se montrent aimables avec les féaux des N.D. Sue Fox peut se le permettre :
elle fait partie du Conseil de l’Exécutif Mondial.
Voilà pour la distribution. Approchez et écoutez ce que trois de ces
groupes ont à se dire par cette magnifique soirée.
D’abord, allons au petit pavillon perché au fond du domaine, au sommet
de la large muraille, depuis longtemps en ruine, maintenant accompagné
d’une rampe de bois construite pour l’occasion. Montez la rampe ! Notez
que le pavillon a été repeint.
À l’intérieur, un petit homme en tzigane hongrois violone. C’est un
tzigane hongrois. Ses mélodies, gaies mais empreintes d’un sentiment de
perte irréparable, s’en vont s’épancher dans le parc. Il n’y a que trois
personnes dans le pavillon, et qui n’écoutent pas.
Ce premier groupe comprend Becky Hornbeck, Sue Fox, et Choggles.
Becky, comme Mike, approche de la trentaine et reste toujours un peu
mystique. Sue est plus âgée et pas mal plus farouche, bien qu’elle ne soit
pas d’humeur farouche ce soir-là. Ma chère Choggles est… égale à elle-
même. Mais je me tais pour leur laisser la parole.
— Comme tu dis, disait Sue Fox, le monde se serre la vis après la guerre.
Dwight Castle et moi nous remarquions l’autre jour que le travail augmente
de semaine en semaine au Conseil de l’Exécutif Mondial. Et maintenant le
Complexe Ordinateur est en train d’introduire cette notion d’heure de
quatre-vingts minutes.
Elle surprit l’expression de Becky.
— Excuse-moi Becky – je ne devrais pas parler politique. C’est peut-être
uniquement parce que – enfin, il y a peut-être là une espèce de sentiment de culpabilité, surtout du fait que nous ne sommes pas du même côté de la
barrière, politiquement. Ta mère et moi nous étions de grandes amies.
Becky sourit.
— Mais nous de même, Sue. Il ne faut pas que la politique nous gâche
ça. Je vois bien que la sincérité de tes convictions égale la nôtre.
— Bien sûr. Il faut que le monde s’unisse, qu’il crée un seul
gouvernement central, et le Traité Cap-Com n’est qu’un début… Non non,
plus un mot ! Je ne fais pas de propagande, je ne fais que me justifier !
Elles rirent toutes les deux, et le tzigane entama un hymne pathétique à
la mort, aux roses, à Smederevo, au vin rouge, aux mains blanches, et au
temps qui passe.
Plus détendue, Sue Fox reprit :
— On m’a dit que tu as découvert le Koh-I-Noor, Becky. C’est
incroyable !
— Oui, c’était incroyable, acquiesça Becky. Mais je m’attends toujours
aux choses incroyables. En fait, c’est un ancien associé de mon père, qui
s’appelait Youings, qui a trouvé le bijou échoué sur une plage près de
Bordeaux. Il me l’a envoyé comme cadeau de Noël, enveloppé dans un
vieux journal !
— Le journal s’appelait le Trafalgar Square, dit Choggles qui était restée
assise avec elles en silence, le regard perdu sur la mer pannonienne. Je l’ai
toujours, Becky. Laisse-le-moi en souvenir.
— Bien sûr, garde-le.
— Tu vas garder le diamant ? demanda Sue à Becky.
— Je considère que c’est un souvenir de l’Angleterre. Il est chez moi. Il
faut que tu viennes le voir.
— Il arrive de ces choses extraordinaires !
— Elles n’ont rien d’extraordinaire, si on croit au déterminisme. Les
recherches les plus récentes sur le cerveau ont démontré que le libre arbitre
n’existait pas…
— Becky, je ne suis pas de la génération déterministe. Je refuse de
croire, et les faits ne m’impressionnent pas. Je préfère le mysticisme. Parle-
moi encore du Koh-I-Noor. Ce sont les Anglais qui l’avaient ?
— Oui, depuis la conquête de l’Inde par les Anglais au XIXe siècle. Il a
été exposé à la Tour de Londres pendant des années – avant la guerre.
— Pas de veine pour l’Angleterre… Qu’est-ce que tu vas en faire ? Ça
vaut quelque chose maintenant ?
— Je pensais le garder. Quand on en a entendu parler pour la première
fois dans l’Histoire, l’un des Grands Mogols – Humayan, il me semble – du
début du XVI e siècle prétendait qu’il valait de quoi nourrir le monde
pendant deux jours et demi !
Sue Fox sourit.
— Maintenant que la démographie s’est un peu calmée, il y arriverait
encore !
— Cette pierre – eh bien, c’est un emblème sans valeur monétaire
précise – elle est passée et repassée à travers l’Histoire comme une aiguille
dans un tissu. Une fois, elle est restée six semaines dans le gilet d’un
homme politique victorien !
Un deuxième groupe, celui-là plus important, entièrement masculin, à
l’exception d’une Miss Dinah Sorbutt, enceinte, qui restait discrètement
assise dans le fond, était vautré autour d’une table, fumant le cigare et
débouchant de temps à autre une nouvelle bouteille de cognac ou de Perrier.
Ils étaient six – Mike Surinat lui-même ; deux de ses collaborateurs,
Carnate et Per Gilleleje ; deux invités, le Brésilien Geraldo Correa
da Perquista Mangista, et un homme politique japonais, Sanko Hakamara ;
enfin, le père de Becky, George Wainscott Hornbeck, frêle vieillard et
industriel en retraite. On parlait politique. Oh – Choggles était là aussi ; elle
avait déjà entendu l’histoire du Koh-I-Noor, et s’était éclipsée pour ne pas
la réentendre.
Da Perquista Mangista riait de quelque chose que Mike venait de dire.
— Vous n’êtes qu’un romantique, Mike. Si vous aviez travaillé comme
moi, et pendant de longues années, à São Paulo, vous verriez tout le travail
que les gens abattent !
— Je pourrais en dire autant de Tokyo, dit Hakamara.
— Je sais, je sais, répondit Mike en riant à son tour. L’Europe est plus ou
moins hors-jeu, tout comme la côte est des États-Unis. Nous avons vu tout
récemment s’établir une Communauté Pacifique avec la Californie, le
Japon, la Corée du Sud et la Chine, où chacun sue sang et eau. Je n’ai rien
contre le travail à proprement parler, sauf que ça implique maintenant
travail-plus-routine mortelle. Avec l’établissement d’un seul état mondial,
ce sera la loi du travail-plus-routine mortelle, qu’on vous enfoncera dans le
crâne à coups d’arguments sur l’« efficacité », et c’est exactement comme
ça que le C.O. est en train de faire avaler son heure de quatre-vingts
minutes. Je suis pour l’inefficacité, les petites nations, le relâchement de la machine, le chaos, et toutes ces choses pour lesquelles j’ai fondé l’I.D.I.,
mon petit club personnel !
— Mike, je vous adore, dit da Perquista Mangista en vidant un grand
cognac, et j’adore cette notion complètement démodée de l’I.D.I… Vous
possédez une personnalité flamboyante, et plus on étranglera les Nations
Dissidentes au cours des années à venir, plus nous aurons besoin de vous.
Mais ne vous servez pas de votre argument en public – par exemple pas à la
conférence économique des Nations Dissidentes que j’organise à Friendship
City. Parce que d’une manière générale, le monde croit à l’ordre et à
l’efficacité, même les pays des N.D.
— Eux surtout, confirma Hakamara. Voir le Japon, la Yougoslavie, le
Brésil. Souvenez-vous de l’emblème du drapeau brésilien : « Ordre et
Progrès ». C’est le travail qui a fait de nous des grandes nations.
— Si vous permettez à un vieillard d’exprimer son opinion, dit George
Hornbeck, je crois que le plus grand vice et le plus grand fléau du genre
humain, c’est le travail, qui tue d’année en année plus de monde que toutes
vos drogues et automobiles réunies. Pire, il épuise la planète tout autant que
l’homme. Bien sûr, c’est un point de vue personnel. L’ordre et le progrès
mènent à la guerre. Vous me direz, je suis né pendant la Première Guerre
Mondiale.
Mike Surinat adressa au vieil homme un sourire chaleureux. Depuis la
mort de son propre père, depuis qu’il avait invité les Hornbeck, le père et la
fille, à vivre à Slavonski Brod Grad, son affection pour eux ne faisait
qu’augmenter. La philosophie du vieil homme était particulièrement
sympathique.
— Le déterminisme mine notre volonté de ne pas travailler, reprit-il. La
fusion Cap-Com, elle, ne fait que pousser tout le monde à travailler plus.
Choggles mit son grain de sel :
— Et le monde entier deviendra un état policier, hein Mike ? Surtout
avec des escrocs comme Attica Saïgon Smix au pouvoir du côté américain
– il a eu affaire avec mon père, et papa, vous savez, c’était terrible, avec son
invention du démozégisme et tout ça.
Elle regarda les formes généreusement proéminentes de Dinah Sorbutt.
— Mille excuses, Dinah ma vieille, démo presque zéro – il faut quand
même que la race humaine se maintienne, pas vrai ?
— Choggles, ma vieille, répondit Dinah, tes commentaires croustillants
sont plutôt déplacés dans une discussion politique. Si tu allais voir un peu ailleurs, comme une bonne petite fille ?
L’homme politique brésilien lança à Dinah un regard admiratif et
reconnaissant.
— J’ai rien contre ! fit Choggles. La politique, ça vaut pas le sexe, pas
vrai ?
Per Gilleleje éclata de rire à son départ.
— La vérité sort de la bouche des enfants ! dit-il. Elle a évidemment
raison et sur Smix et sur son père, Auden. Auden Chaplain est mort, mais
lui dans le domaine scientifique, et Attica Saïgon Smix dans le domaine
administratif, ils ont tous les deux fait preuve de génie. Les unités
mondiales ont maintenant pris une telle importance qu’il nous faut du génie,
même celui du mal – c’est-à-dire hostile à l’humanité. Et c’est ce besoin
d’anti-humanisme qui a fait que la direction des affaires humaines est aux
mains du complexe ordinateur.
— Malheureusement, le C.O. représente un authentique désir des
humains d’opprimer leur humanité, dit Carnate. Comment expliquer
autrement les atrocités de la Troisième Guerre Mondiale, et tous ces
pauvres déportés sur Mars ?
— Et ma fille avec eux, soupira Hakamara.
Profitons du mot clé « atrocités » pour nous esquiver vers le troisième
groupe.
Voilà un groupe plus romantique, bien que trois soit son chiffre – trois
n’étant traditionnellement pas un nombre romantique. Ce groupe se tient
dans cette pièce que l’on appelle habituellement le salon de la Tour verte.
Tout ce qui s’y trouve, à l’exception des êtres humains, est vert ; et pour
aller avec la pièce, tous les objets qu’elle contient sont ronds, dans la
mesure du possible. L’épinette, la radio, l’holocube – qui lui aussi est rond
malgré la contradiction dans les termes – chaises, sofa, chaise longue, tous
et toutes doivent contribuer aux lois de la rotondité ; tapis, abat-jour,
tabourets, tables éventuelles, vases précieux – pour ceux-là, se conformer
au cercle est plus aisé.
Monty Zoomer, le seul des trois à pouvoir prétendre à une rotondité
même approximative, était assis sur un pouf. Ce pâle jeune homme, idole de
la pop, dont les publics se partageaient les holorêves partout dans le monde
non civilisé, était vêtu de velours et parlait d’une voix veloutée au second
membre du trio. Ce personnage élancé, austère, encore éblouissant – bien
que terni – c’était Glamis Fevertrees, une Américaine souvent mariée, à la beauté persane, au teint lisse et plombé, aux lèvres rose pâle, aux yeux
sombres et lucides.
C’est en référence à ces attributs que Zoomer lisait ce vers tiré de Lalla
Rookh, dont il avait pris un exemplaire circulaire sur une table basse :
D’autres mêlent du khôl la profonde teinture
Pour donner au regard cette langueur obscure…
Le troisième membre du trio, Choggles, qui venait de s’infiltrer, éclata
de rire.
— Ne me dites pas que c’est sérieux, Monty ! C’est à moi que vous
devriez débiter vos mirlitons – bien que je préfère Shelley – et de toute
façon je suis blonde, pas brune, une vraie petite blonde…
— Immonde gamine ! lança Zoomer.
— Gamine ! En âge, vous êtes plus près de moi que de Glamis ! Elle
pourrait être votre mère, Monty ! Vous ne pouvez pas croire que vous lui
faites quelque chose, vous ! Vous êtes même trop gros pour – au secours !
Elle fit le tour de la pièce en courant et s’enfuit, riant et hurlant,
poursuivie par des coussins sphériques et un feu roulant d’injures.
Zoomer claqua la porte et revint vers Glamis, en rectifiant sa chevelure
et le pendentif qui battait contre sa poitrine.
— Glamis Fevertrees – maintenant que cette petite peste est partie,
laissez-moi vous dire toute mon admiration. Mon cœur soupire après vous –
ah, la solitude de l’artiste authentique, vous comprenez, j’ai hérité ce don
de mon père, donc je suppose que c’était prédestiné, mais un don ça se
travaille, et ma vie – eh bien, est pleine d’un vide en forme de Glamis. S’il
le faut, je créerai tout un holomonde rien que pour nous deux – vous
connaissez mon pouvoir, maintenant que je nourris d’holorêves tous ceux
qui en veulent, que j’apporte le bonheur aux millions d’opprimés grâce à
leurs terminaux. Enfin, c’est ça, la grande responsabilité, produire quelque
chose de propre, de parfaitement aseptisé, mais en même temps de
distrayant, et…
Glamis se jeta à l’eau :
— Il faut que je vous dise, Monty, vous êtes très gentil, mais pour être
franche, le sexe ça n’est pas mon fort, malgré tous mes mariages. J’ai
rencontré un jour un homme qui s’appelait Jack, la veille même de mon
premier mariage. Enfin, c’est une autre histoire… Le résultat, c’est que je
marche aux hommes d’action, pas aux artistes. Ou bien ils ont trop de problèmes ou – non, ça doit être parce que je n’ai pas de libre arbitre, c’est
d’ailleurs ce que tout le monde dit en ce moment, j’ai l’impression. Je n’ai
pas la liberté de vous aimer, Monty, je vous en prie, comprenez.
Elle se demanda s’il allait se jeter sur elle et si elle y trouverait
vaguement son plaisir. Après tout, pour elle, ce serait une conquête, une
défaite pareille !
Mais elle l’avait exactement jaugé : homme de parole, mais pas d’action.
Et chez lui, les mots coulaient comme la sueur sur un manœuvre.
— Une dernière chose, Glamis, sur laquelle je dois attirer votre attention.
Le monde est très mal en point, vous l’admettrez. Toutes ces bombes
atomiques lâchées à tort et à travers – qui nous salopent l’espace autant que
ce pauvre plancher des vaches – les conditions peuvent s’aggraver.
Facilement. Les gens ont besoin d’un trou. Eh bien, je crois que je pourrais
trouver un trou, moi. Pour nous deux tout seuls. Maintenant que j’ai passé
ce contrat énorme avec le C.O., à chacun son holorêve, j’ai des contacts
avec Mr. Attica Saïgon Smix. C’est un vieux bonhomme très très gentil, pas
du tout le gangster dont parlent ses ennemis – et quel joli petit coin je leur
ai fabriqué, à lui et sa dame ! C’est rien de le dire ! Tiens, lui il l’a son trou,
que personne ne connaît ; ça se pourrait que je le trouve un de ces jours, et
là…
Elle était restée debout contre un des œils-de-bœuf, sachant que sa
silhouette élancée s’y trouvait sous son meilleur jour ; mais le débit
intarissable de Zoomer l’obligea à s’asseoir sur un petit fauteuil rond Marie-
Thérèse. Elle lui prit la main.
— Mon cher petit Monty, ça c’est autre chose ! Vous travaillez pour
Attica Smix. Il est marié avec Loomis, et Loomis est ma sœur. Nous ne
nous entendons pas du tout, mais pas du tout. Ni par le caractère, ni par
l’éducation, ni par nos convictions politiques. Je sais qu’elle et Attica
pensent du bien de vous. Ça compliquerait beaucoup trop les choses s’il y
avait quoi que ce soit entre vous et moi. Vous êtes vraiment adorable – non,
ne vous défendez pas, mais je dois partir en mission demain – ne pensez
plus à moi, Monty, gardez-vous pour Loomis !
Il se jeta à ses pieds, superbement chaussés, se tendit pathétiquement
vers elle et lui saisit les mains.
— Avec Loomis, c’est une fixation maternelle, rien de plus, je vous
jure ! Vous êtes plus jeune qu’elle, enfin, un peu plus ! Je ne peux rien y
faire, c’est comme ça ! Vous l’avez dit vous-même – c’est le déterminisme. Toutes ces nouvelles recherches sur le cerveau – les neurosciences ont
démontré qu’on ne fait que ce qu’on doit faire, c’est bien ça ? Je ne peux
pas m’empêcher d’être comme ça avec vous, Glamis. Dès que je vous ai
vue, j’ai su que j’étais dans l’ombre du destin !
— Êtes-vous sûr que le destin ait une ombre ? demanda-t-elle
doucement.
— Bon, disons qu’il m’a saisi sous le feu de ses projecteurs. Écoutez,
Glamis, vous partez, mais vous reviendrez, dites ? Je voudrais vous laisser
un souvenir, quelque chose qui vous rappelle l’existence blême et solitaire
de ce fantasque, de cet excentrique génie planétaire des paysages intérieurs,
Monty Zoomer, okay ?
Tout en parlant, il baissait la tête pour se défaire du pendentif et de sa
chaîne. Il le frotta contre sa chemise de velours.
— Voilà, passez-le pendant qu’il est encore chaud, Glamis ! En mémoire
de nous !
— C’est magnifique !
Elle le prit et le regarda de plus près. Elle l’avait déjà admiré de loin.
L’objet était en argent, lourd au creux de la main, et devait avoir quelque
huit centimètres de large. Sur l’un des côtés, on voyait deux personnages
masculins, dont un barbu, qui se regardaient en face, ou par-delà les
épaules. La technique en était fruste mais puissante.
— C’est vraiment magnifique.
La convoitise s’insinuait en elle.
— Oui, c’est la réplique d’un ancien motif martien pris sur un pendentif
qui venait effectivement de Mars. Attica l’a acheté un prix fabuleux et en a
fait faire des copies.
— De Mars ! Mais ce sont des hommes qu’on voit !
— C’est cette histoire qu’on m’a racontée en tout cas. Je ne suis pas
spécialiste. Il est à vous si vous voulez bien l’accepter avec toute mon
humble admiration.
— Mais Attica Smix vous l’a donné – ou Loomis peut-être ? Vous ne
pouvez pas me le donner.
— Si, si, et avec amour !
— Alors faisons un échange de pendentifs. J’en ai toujours un sur moi,
bien qu’il n’aille pas avec cette robe. Il est dans mon sac…
Elle se passa le premier pendentif autour du cou et en sortit un autre, plus
petit, qui portait, gravée, l’effigie gracieuse d’un homme et d’une femme.
— Ooh, Glamis, ils sont nus !
— Mettez-le – donnant donnant. C’est Daphnis et Chloë, d’après une
ancienne gravure grecque. C’est cet homme dont je vous ai parlé qui me l’a
donné, Jack Dagenfort.
— C’est lui qui a fait ce vieux film, l’Arrêt du Cœur ! Je le porterai tout
le temps, Glamis, et je penserai tout le temps à vous !
Et pour cette mémorable occasion, il écrasa une larme onctueuse.
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