L'heure de 80 minutes

Brian Aldiss · Chapitre 24 sur 32

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L'heure de 80 minutes

Chapitre XXIV

 

L A réunion sur la politique des Nations Dissidentes en était aux derniers verres, aux dernières poignées de main. Il peut sembler étrange que cette réunion se soit tenue en dehors des

frontières complexes des Nations Dissidentes et, à plus forte raison, sur le

territoire de l’un de ces États qui voulaient écraser les N.D. sous le poids

des sanctions économiques et des tarifs, mais les accords topographiques

pour les rencontres internationales vont rarement sans difficulté. Le Japon

et le Brésil, les deux grands Dissidents, s’étaient querellés pour savoir chez

qui, de l’un ou de l’autre, devait se tenir la réunion ; au dernier moment le

choix s’était porté sur Amitiéville en U.R.S.S., non seulement parce qu’il

s’y trouvait une des plus belles et des plus modernes salles de conférence du

monde, mais parce que l’Union soviétique détenait une grande quantité de

crédits-dollars gelés sur l’emprunt F.M.I. nippo-brésilien en surtirage, qui

avait besoin d’être épongée.

Le petit pourcentage de délégués qui préféraient prendre l’air à prendre

un verre quittèrent la salle pour se diriger vers le Balcon Est-Ouest. Parmi

eux, Mik Surinat, Becky Hornbeck et le dirigeant de la section brésilienne

de l’I.D.I., Geraldo Corra da Perquista Mangista, secrétaire de la conférence

et que nous avons précédemment vu à Slavonsky.

« Vous devez savoir, Mike, qu’un grand nombre de soutiens vous sont

officieusement acquis dans les coulisses pour votre campagne contre

l’heure de quatre-vingts minutes », dit da Perquista Mangista. « Y compris

le mien. Puis-je vous apporter ma contribution officieuse à Pornographie

Permissive et Progressiste ? »

— Je vous en saurais gré – mais Dinah, elle, vous saurait gré d’une

allocation paternelle, Geraldo. » Le visage de da Perquista Mangista se

ferma et Mike ajouta : « En fait, l’idée de P.P.P. nous vient d’un Russe de

l’I.D.I., qui faisait remarquer que ce type d’organisation avait servi

d’antidote aux poisons de l’état monolithique pendant bien des années.

— C’est clair, dit da Perquista Mangista.

— Voilà donc Pornographie et Religion unies dans la subversion ! lança

Becky. Mais nous avons pris l’habitude de voir s’allier les contraires. »

Penchée au balcon, elle regarda une affiche familiale placardée à l’arrêt

des cars. Elle montrait Abraham Lincoln et l’ours russe dans les bras l’un

de l’autre. Le slogan déclarait : ADOPTEZ LE COMMUNISME QU’ABRAHAM

LINCOLN AURAIT SOUHAITÉ . Un farceur avait ajouté à la bombe cëpt,

l’équivalent cyrillique de conchier.

Da Perquista Mangista retrouva sa bonne humeur quand on commenta la

légende. « Je n’ai pas eu le temps de vous le demander, Mike, dit-il, a-t-on

des nouvelles de votre cousine Choggles Chaplain ? On n’en parle plus aux

informations.

— Le retour d’animaux disparus en Afrique du Sud l’a évincée, répondit

Mike. Nous sommes sans nouvelles, Geraldo, je dois l’avouer. La débâcle

des communications a saboté nos recherches.

— La débâcle ne touche pas que la conférence, c’est évident. Cette

aberration de la matrice spatio-temporelle n’est peut-être même pas le

comble de la pollution. On peut s’attendre à d’autres catastrophes.

Il se tut et regarda le panorama spectaculaire.

— Inutile de vous dire ce que nous ressentons pour Amazonia, dit

Becky.

— C’était une expérience courageuse », dit courageusement Geraldo.

Le développement du bassin amazonien avait suivi son cours pendant

que le reste du monde était pour une grande part en guerre. Oui, il y avait eu

des échecs, ainsi le dynamitage de millions d’hectares de latérite quand on

avait rasé la jungle près d’Axinim sur le Rio Madeira. Mais le lac

Amazonia avait été une réussite et la ville superbe d’Amazonie s’était

élevée sur ses rives.

Profitant des progrès de la biochimie des années quatre-vingts qui

avaient entre autres permis de découvrir la nature essentiellement

anticancéreuse de la schizophrénie, autorisant par là le développement

d’une race de schizos longévitaux, les Brésiliens avaient accouplé ces découvertes avec les travaux d’un neuro-anatomiste sud-coréen sur la

capacité de la glycine amino-acide d’accélérer la vitesse de transmission

synaptique. Ils avaient ainsi créé une nouvelle souche d’Amérindiens, les

« envirocrates ». La première génération d’envirocrates était constituée de

génies longévitaux, pionniers d’une culture révolutionnaire non urbaine au

milieu des forêts restantes. Parmi les Nations Dissidentes, on avait parlé

avec éclat de renaissance, de formes absolument nouvelles de civilisation,

et pour la civilisation. Hélas, la nouvelle était parvenue, pendant une

session de la conférence à Amitié, que les envirocrates s’étaient soulevés en

masse et avaient anéanti Amazonia.

« Vous avez des chiffres ? demanda Surinat à da Perquista Mangista.

— On parle de quelque chose comme cent mille morts.

— Les envirocrates ont mis du paractilbestrol dans l’eau ?

— Au réservoir central exactement. Une tragédie… Il va falloir

recommencer. Il semble que les envirocrates avaient un problème avec les

villes. Peut-être une espèce d’envie du pénis bioculturelle.

— Le mot est trop beau, dit Becky. Vous savez que les monstres des

films se précipitent toujours sur le premier centre de civilisation venu pour

le démolir. Il y a, incrustée dans l’homme, la volupté de détruire.

Da Perquista Mangista avait l’air peiné.

— On parle de l’Homme, de la Réalité, ou de monstres et d’holorêves ?

— Les monstres des holorêves font partie intégrante de la réalité de

l’homme, de l’image qu’il se fait de lui-même. Ça n’avait rien d’ironique,

Geraldo, je vous assure.

Le Brésilien haussa les épaules et regarda par-delà les collines la grise

mer des Tchouktches. Une partie du barrage était visible de leur position. Le

tout s’étendait d’Amitié (anciennement Naukan) sur la rive soviétique à

Wales en Alaska, sur une distance de quelque quatre-vingts kilomètres.

L’énorme construction, qui passait par Ostrova Diomida, ou l’île de la

Grande Diomède, était en quelque sorte une recréation de l’isthme qui

reliait l’Asie aux Amériques ; elle célébrait sous une forme spectaculaire la

ratification du Traité d’après-guerre Cap-Com.

Bien sûr, tout n’était pas pour le spectacle. Outre qu’il s’agissait de la

plus vaste source d’énergie hydro-électrique du monde, qui alimentait en

totalité les installations gloutonnes du C.O., le barrage fermait le détroit de

Béring et séparait les eaux froides de l’océan Arctique du Pacifique Nord.

Cette barrière permettait aux courants chauds du sud de venir adoucir les climats rigoureux de l’Alaska et de la Russie extrême-orientale. Le fait que

ces pas de géant de la technologie fussent à l’origine d’une réaction en

chaîne de changements climatiques globaux, parmi lesquels et non des

moindres, le gel des quatre nations dissidentes de Scandinavie, ne semblait

pas préoccuper outre mesure les deux Grands Cap-Com.

« Qu’est-ce que c’est que ces types sur le barrage ? » demanda Becky.

« Des gens de chez nous qui ont manqué la visite touristique, vous

croyez ? »

Une foule compacte, trois ou quatre cents personnes pour le moins,

avançait sur le barrage en brandissant des banderoles.

Des télescopes étaient alignés sur le balcon. Surinat colla son œil à l’un

d’eux. Au centre du cercle, des visages rouges de froid, des silhouettes en

marche, toutes emmitouflées. Des banderoles, hissées avec peine contre le

vent qui soufflait sur le barrage en permanence. Les caractères étaient en

cyrillique, grossièrement illustrés çà et là de politiciens coupables et

d’horloges.

« Toujours quelqu’un pour manifester quelque part, dit da Perquista

Mangista. Quel endroit pour manifester – au milieu du détroit de Béring !

— Ça a quelque chose à voir avec le temps, dit Surinat. C’est peut-être

une pétition pour faire passer une loi contre les turbulences temporelles !

Becky, jette un coup d’œil – ton russe est meilleur que le mien.

Elle loucha dans la lunette et se mit à rire. La brise ébouriffait

affectueusement ses cheveux.

— Ils manifestent contre la ligne de changement de date ! Vous savez

qu’elle passe par le milieu du barrage. Elle est marquée par une plaque de

cuivre encastrée dans le béton. Il suffit de faire un pas pour passer du mardi

au mercredi. Ou du mercredi au mardi, selon la direction. « Distinction

temporelle égale dislocation psychique ». Et un autre dit : « Ligne de Date

ou Ligne de Chance ? – Comment pointer à l’heure si l’heure est

détraquée ? »

Surinat éclata de rire.

« C’est absurde. Qu’est-ce qu’ils veulent, un calendrier flottant, comme

la monnaie ? »

Becky secoua la tête. « Ils veulent qu’on mette la ligne au milieu de

l’Atlantique. »

Da Perquista Mangista avait l’air beaucoup plus gai. « Dieu merci, les

autres ont aussi leurs problèmes », dit-il.

« Et qu’on résout comme d’habitude », ajouta Becky. Et elle montra de

sa main délicate la promenade où un arc de triomphe marquait l’extrémité

asiatique du barrage.

Un effectif policier se mettait en ligne avec méthode et efficacité. Ils

portaient des masques et des fusils. La police d’Amitié n’était pas d’humeur

amicale aujourd’hui.

Le manuphone de Surinat fit bip-bip.

« Oui ? » Il écouta et dit à Becky : « L’avion nous attend. Ça nous donne

une excuse pour filer avant de voir les larmes et le sang couler pour la ligne

de changement de date. Geraldo, vous vous excusez si on file ?

— Bien sûr. Je vous accompagne à l’avion. »

Au moment où, après avoir quitté la salle de conférence, ils se

dirigeaient vers l’aéroport dans une des navettes électriques, da Perquista

Mangista dit : « À propos, j’ai entendu dire que Becky et vous étiez à bord

d’un appareil qui s’est écrasé dans la mer pannonienne. »

Surinat était perplexe. « Beaucoup de faux bruits circulent en ce

moment. On ne peut pas croire à tout ce qu’on lit. Le voyage s’est passé

sans incident, bien qu’un peu cahoteux au début.

— Mais une aile de l’avion a pris feu à peine cinq minutes après le

décollage.

Becky et Surinat gardaient une expression vide.

— Le voyage s’est passé sans le moindre incident. On vous a induits en

erreur. Désolé.

— Enfin, trop heureux qu’il ne se soit rien passé. Où allez-vous

maintenant ?

— Slot Surinat, au soleil de Californie, répondit Becky. Et ça fait plaisir

de quitter ces régions glacées. Au revoir Geraldo. »

Elle l’embrassa sur une joue rugueuse. Il soupira ; toutes les femmes

étaient belles, mais certaines étaient plus belles que d’autres.

En plein ciel, pendant que les Aléoutiennes se noyaient dans le champ

océanique sans limite, Surinat dit : « C’est drôle cette idée de déplacer la

ligne de changement de date. Qu’est-ce qu’on va inventer encore ?

— L’argument derrière est assez logique. Depuis les années soixante, le

rôle de la communauté atlantique n’a cessé de diminuer, tandis que celui de

la communauté pacifique ne cessait de s’accroître. La destruction de la

Grande-Bretagne d’une part et la construction du barrage de Béring d’autre

part ne font qu’accentuer les choses. C’est par chauvinisme qu’on a commencé par mettre la ligne là où elle est, alors mettons-la au milieu de

l’Atlantique, où elle fera moins d’ennuis et à moins de gens !

— Ça m’a l’air encore plus chauvin.

— Les rythmes circadiens du corps sont chauvins par essence.

— Ah, papier peint ! »

Elle rit. « Va te faire polliner ! » Ils sirotaient une fine à l’eau

arménienne. Le pilote, un petit blondinet irlandais qui s’appelait Len

O’Connor (malheureusement l’Irlande avait disparu avec la Grande-

Bretagne), vint vers eux, un papier à la main.

« Un message qui vient d’arriver en onde-L, monsieur.

— Le rapport de Per, probablement, dit Becky. »

Surinat lut le papier, s’efforçant de détourner son attention d’O’Connor

qui, planté là, s’explorait le nez du pouce et épiait les réactions de Surinat.

Becky, comme il arrivait fréquemment, avait vu juste. Le message, en

quatre points, était bien de Gilleleje.

Premièrement : la chasse à Choggles avait abouti un peu plus loin que le

spatioport de Miami. On avait enfin établi qu’elle avait quitté Miami dans

un jet biplace S.T.O.L., à destination de la Californie en compagnie d’un

analogon qui ressemblait à sa mère. Il était possible que le jet ait disparu

dans la turbulence temporelle qui affectait certaines régions (spécifiées) de

Californie.

Deuxièmement : la turbulence temporelle de Californie n’émettait aucun

signal, ce qu’on interprétait comme un signe d’anomalie temporelle

particulièrement reculée. Les techniciens de Slavonsky Brod Grad

cherchaient à sonder la profondeur du recul d’après le signal renvoyé. Une

anomalie particulièrement déconcertante s’était établie en travers des États-

Unis, et répondait incontestablement aux signaux. La situation était à

l’étude.

Troisièmement : rapport reçu de Jack Dagenfort. Il était arrivé sur Mars

et avait contacté Leda Chaplain. La vraie. Elle ne savait rien de

l’enlèvement de sa fille. Il apparaissait que la nouvelle selon laquelle Auden

Chaplain, son mari, serait vivant, n’était qu’une rumeur répandue par le

ravisseur de Choggles ; l’enquête suivait néanmoins son cours.

Quatrièmement : Per rapportait des informations d’une colossale

découverte scientifique faite par le C.O. Monty Zoomer avait quitté le grad

avec un mouchard sur lui ; Carnate y avait veillé. Le mouchard avait

informé du retour de Zoomer à Ispahan, suivi d’une confrontation apocalyptique avec Thunderbird Smith, où il avait été question de la

découverte. Il s’agissait d’un univers sub-atomique accessible,

l’écopicosystème, que le C.O. était maintenant en mesure d’investir. Une

fois dans la place, le C.O. y serait autonome.

Mike Surinat leva un regard sombre et surprit O’Connor qui s’explorait

toujours le nez.

« Remettez donc ce que vous y avez pris », dit-il.

O’Connor tourna les talons d’un air dégoûté et quitta la cabine.

Surinat fit claquer le papier. « Bastonnade ! Les progrès se font vite et en

sens rétrograde ! »

Becky avait lu en même temps que lui. « Si seulement on pouvait voir la

forme du papier peint… On dirait qu’on approche du point critique.

Combien de temps encore avant la Californie ?

— Peut-être vingt minutes. Et il va falloir s’occuper de Frérot Julian

encore…

— Ne te laisse pas battre. Joue à un petit jeu. Moi je vais entrer en

transe.

— Dans quel but, à part celui de m’embêter ?

— À part ça, pour voir si je n’arrive pas à une vision un peu plus claire

de mon papier peint. Tu ne t’es jamais dit que c’était le sentiment

d’impuissance face à la crise qui justement pouvait déclencher la crise ?

— Non, je n’y ai jamais pensé, mon chou. Ton mysticisme me dépasse

souvent.

— Pas vraiment en fait, pas pour quelqu’un qui se dit membre des

Idéalistes de la Décadence de l’Inconscient. Qu’est-ce que la décadence,

sinon une vision mystique de la vie, et d’un mode de vie personnel ?

Personne ne peut vivre de façon accomplie sans une mystique quelconque.

— Cette idée de la vie accomplie est un sous-produit de la Renaissance.

Maintenant que nous sommes dans l’anti-renaissance, il est plus sage de

mener la vie la plus cloîtrée possible.

— Rappelle-toi ce que disait le prophète Jérémie, Mike, dans la

traduction de Coverdale – « Soyez circoncis dans le Seigneur, et jetez au

loin les prépuces de vos cœurs ! »

— Quelle idée glandiloquente ! Tu sais bien que tu ne voudrais pas de

moi comme ça.

— Tout comme Jérémie, je parlais au figuré. Tu ne vois pas que

l’impuissance est une forme de prépucisme. La méditation, plus que l’action, peut retrousser ce qui restait caché. Les crises dans les affaires

humaines, ce sont les hommes qui les produisent. Le hasard des événements

n’est jamais qu’apparent ; un événement c’est un produit de la volition

humaine. Pour sortir de la crise, il faut encore plus de volition.

— Va dire ça à l’écopicosystème !

— Dans l’écopicosystème, il se pourrait bien que le principe

d’incertitude d’Heisenberg soit aussi omnipotent que les trois lois de la

thermodynamique. Mais en fait, dans l’ici-maintenant, on peut diriger les

événements bien compris…

— Entre donc en transe, femme, dit-il. Tu me fais peur ! »

 

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