L'heure de 80 minutes

Brian Aldiss · Chapitre 14 sur 32

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L'heure de 80 minutes

Chapitre XIV

 

L ES studios de la Godwin Universal Holorêve s’étendaient sur plusieurs hectares aux abords et dans le sous-sol de la ville de Sacramento, Californie. Le Godwin en question était mort, bien que son corps momifié

constituât la principale attraction d’un Grand Hall quelque peu austère, vers

lequel étaient systématiquement dirigés les visiteurs des studios. Tel eût été

son désir, tout comme l’espoir d’un héros soviétique est de trouver son

dernier repos entre les murs rouges du Kremlin.

Les studios étaient maintenant dirigés, strictement selon la vogue Cap-

Com, comme un service public, avec une certaine proportion

d’investissements privés. À l’heure actuelle, ces parts appartenaient dans

leur quasi-totalité au cerveau créateur, à la super-vedette de l’industrie

holorêve, Monty Zoomer, né Zomsky.

Ce qui explique pourquoi aucune question ne fut posée lorsqu’un

analogon de sa mère fit rentrer par une porte dérobée une petite fille

apeurée de dix ans, évitant ainsi le regard d’émail de Tony l’Intègre dans

l’entrée, et l’introduisit clandestinement dans une salle du sous-sol.

C’est dans cet immeuble qu’on trouvait toutes les machines, tout

l’équipement, tout le talent, enfin toutes ces formidables ressources qui

permettaient la production des holodrames, qui permettaient de gaver la

planète de rêves insensés et de mirages miroitants. Il n’y avait rien, dans ce

vaste sous-sol sinon quelques câbles traînant, une ou deux machines

révolues, et une poussière impalpable en suspension, que les murs

repoussaient électrostatiquement et qui fit éternuer violemment Choggles.

« Qu’est-ce qui va m’arriver maintenant ?

— Tu restes prisonnière ici.

— Vous ne pourriez pas avoir une petite cellule, de trois sur quatre par

exemple ? On se croirait dans une cathédrale ici, je ne me sens pas chez

moi. »

Elle était fatiguée et irritable. Après l’atterrissage au spatiodrome de

Miami, ils avaient pris un avion particulier et volé jusqu’ici. Tous ces

déplacements avaient perturbé ses rythmes circadiens.

« J’ai des ordres.

— Crottes de bique et caramels mous ! Vous me faites penser à… à j’en

sais rien. Quelque chose de plutôt déprimant. En tout cas on ne va pas sur

Mars comme vous me l’aviez dit.

— Sois polie avec ta mère. C’était une ruse.

— Une ruse ? Une ruse ? Une ruse ? Gale de mes aïeux, Monty, vous me

faites penser à… à j’en sais rien.

Vous devriez jouer aux petits jeux de Mike – vous y joueriez très bien !

Et je suppose que mon père n’est ni vivant ni sur Mars ?

— Très juste, ça faisait partie de la ruse pour t’emmener discrètement et

rapidement. Comme tu sais, ton père a disparu pendant la guerre et on ne l’a

jamais revu. Il est mort.

— C’est pas une bien grande perte. »

Elle s’assit sur le sol infect et fondit en larmes. Quand elle leva les yeux,

c’était là, dépouillé de toute signification par le néant cubique qui

l’entourait.

« Je suis une idiote. J’aurais dû m’en douter que vous étiez un faux. Vous

savez pourquoi ? Parce que quand vous êtes arrivé dans la chambre

d’observation à Slavonsky, vous n’avez pas activé le double de Mike – il ne

s’active qu’en présence d’un être humain. Il s’est désactivé quand on est

sorti parce que j’étais avec vous. J’ai mis du temps à piger. Et maintenant je

suppose que vous allez me torturer ?

« J’ai informé certaines personnes de votre présence.

— Alors allez voir ailleurs ! Foutez-moi la paix !

— J’ai des instructions pour rester avec vous et vous distraire.

— Me distraire ! Vous – me distraire, moi ! C’te babiole ! Si vous tenez à

le savoir, je vous trouve aussi distrayant qu’une croûte de fromage sur une

assiette en plastique !

— D’après mes instructions, je dois vous raconter une histoire.

— Allez vous faire court-circuiter ! »

Elle se leva et marcha tranquillement vers le mur le plus proche. Elle

ferait le tour du studio pendant que la machine raconterait son histoire.

« Il y avait une fois une petite sirène qui s’appelait Alicia. Elle vivait au

lointain royaume de Neptunie avec ses parents qui étaient très bons ; elle

sautait et jouait dans les vagues azurées tout le long du jour… »

Choggles soupira en aparté : « Que la gale nous mange ! » Et, dans sa

marche, elle passait le bout des doigts le long des murs, dont chacun

semblait avoir deux cents mètres de long. Elle avait lu des histoires

d’évasion par les bouches d’aération, et se demandait si elle ne pourrait pas

en faire autant.

« Sa mère était une humaine d’une beauté radieuse, qui avait choisi de

vivre en Neptunie, et son père était plutôt du genre vieille limace commune

des jardins… »

Elle se retourna pour jeter un coup d’œil un peu surpris au double, et

reprit sa marche. Elle n’était pas obligée de faire siens les ramassis de

Monty, et elle refusa d’écouter.

« Alicia avait beaucoup de camarades de jeu au royaume de la mer. Elle

aimait tout particulièrement les morses et les dauphins, avec leurs bonnes

têtes. Sa sœur et elle allaient souvent avec les dauphins aux îles magiques

de corail pour s’envoyer en l’air… »

« Mouais, des sirènes qui s’envoient en l’air… avec quoi ? » demanda-t-

elle, mais sotto voce : elle venait de tomber sur une longue draperie

suspendue à une tringle. Derrière la draperie, au niveau du sol, une grille

métallique était fixée au mur, verrouillée sur les deux côtés.

Elle se retourna pour regarder le double, mais celui-ci semblait avoir

quelque difficulté avec son histoire. Avec un hochement de tête pour

s’encourager, Choggles se glissa derrière le rideau et fit glisser un des

loquets de la grille. Puis elle fit glisser l’autre. La grille lui tomba sur le

tibia.

La bouche d’aération ! La bouche d’aération du roman d’espionnage ! Le

cœur battant, elle s’agenouilla et jeta un œil dans l’ouverture. Les parois du

conduit se rétrécissaient rapidement et aboutissaient à un ventilateur dont

elle aurait pu toucher l’hélice immobile. Elle se détourna, dégoûtée, et fit un

expressif geste de levier, pour indiquer aux romans d’espionnage ce qu’ils

pouvaient aller se faire faire.

« … Après l’orage, Alicia et Constancia atteignirent l’épave du

vaisseau ; elles y virent le prince charmant aux cheveux d’or, les mains encore serrées sur le gouvernail, ses magnifiques cheveux blonds flottant au

gré du courant, la bouche ouverte, les yeux clos, et dans une tenue que les

rapports de police qualifièrent de débraillée… »

Ce n’était pas ce qu’on pouvait trouver de, disons, curieux à cette

histoire, ni même le fait que l’expression du double commençait à

s’embrouiller. Ce qu’elle ne pouvait quitter des yeux – et qui lui donna une

véritable sueur froide – c’était la façon dont la créature agitait les bras et

secouait la tête, en plein égarement. Elle crut d’abord qu’elle imitait le

prince noyé de l’histoire. Mais non, ses mouvements étaient de plus en plus

fous et son discours incohérent. Et était-ce des cris qu’elle entendait

quelque part dans l’immeuble ?

Elle-même fut prise d’une nausée horrible. Le grand vide du studio se

rétractait. Les parois chuintèrent comme un patin sur la glace en se

refermant ; le mur lointain se précipita sur elle, bouillonnant comme un lait

gris et sablonneux. Elle tombait dans un cube minuscule – riant dans sa

peur, mais riant de peur parce que ses mains aussi s’agitaient comme des

folles.

Mais un instant après, tout était fini. Elle tituba, retrouva son équilibre et,

haletante, regarda autour d’elle avec anxiété.

« Tu en as un mignon petit panier », dit-il… Garrgggh…

Sa fausse mère vacilla et mordit le plancher d’un baiser sonore. Elle ne

bougea plus.

« Gale… »

Du silence et rien d’autre. Elle restait là, l’espace immense autour d’elle

qui lui battait aux oreilles, du silence, de l’immobilité et le claquement

d’une main folle.

Il était arrivé quelque chose d’épouvantable. Ça, au moins, elle en était

sûre.

Mais il lui fallait maintenant se faire une petite provision de courage

pour aller voir ce qu’était cet épouvantable quelque chose.

 

Une autre vie artificielle qui se mourait. Le préposé de l’usine électrique

poussa dans le convertisseur Surinat le déguisé : son regard erra

désespérément derrière la vitre, vers le monde affligeant de la réalité, d’une

réalité qu’il n’avait jamais connue mais qui allait lui manquer.

Le courant passa. Quelques équations simples crevèrent leurs cerceaux

immémoriaux. De matière en énergie, de poussière en poussière…

Surinat le déguisé griffa la vitre et ses griffes s’y usèrent. Alors ses

atomes bourdonnèrent et crissèrent, ses charges électriques crépitèrent tout

le long des câbles du Grad.

Dans sa chambre, abruptement, au moment où il tendait la main vers son

intercom, Surinat éprouva un violent orgasme.

 

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