L'heure de 80 minutes
Chapitre XXVIII
U NE planète neuve et magnifique qui se levait à leur rencontre. Les corps de leurs collègues entassés derrière eux, trois degrés Kelvin seulement au-dessus du B.A.Z. Glamis et Jules étaient assis à côté sur le
vaste fauteuil de commandes, guidant le Prophétesse à travers la
stratosphère de la nouvelle planète.
« Oh ! quelle, mais quelle – incroyable-royable merveille ! lança Glamis
en un souffle.
— Et nous sommes les premiers ! » s’exclama dde l’Isle-Evens.
Glamis pirouettant en bas, adorable, primitive, sereine, terre équatoriale
de lac, de savane et de forêt, que l’homme ni la femme n’avaient encore
foulée, dans un univers où l’homme ni la femme n’étaient encore inventés.
Spontanément, leurs voix jaillirent, troublés qu’ils étaient dans leur cœur
par le sentiment qu’on était en droit d’attendre d’eux plus qu’une simple
prose.
ENSEMBLE
Qu’est-ce que la beauté ? demandent mes douleurs.
Les mots seuls ne sauraient être à bonne hauteur –
Tous les titres de gloire acquis par un héros
N’égalent point la joie, le bonheur de décrire
Cet Éden impollué qu’il fallait découvrir,
Tandis que nous crions : voici Terre Zéro !
GLAMIS
La musique des sphères, en un grandiose accord,
Est venue dire à ceux qui veillent à ce bord :
Dans votre Arche accueillez la Colombe en retour.
Après tant d’années de lumière, accostons,
Nos cœurs battants nous disent : vous aviez raison –
Voyage Spatial, Autre Mot pour Amour !
DE L’ISLE-EVENS
Toi et moi, mon trésor, nous sommes Dieu merci,
Très au-dessus du B.A.Z. Tous nos sens ont fleuri,
Louant une technique assez évoluée pour
Nous amener ici, bons premiers, pleins d’allant
À travers les trous noirs de l’espace et du temps –
Voyage Spatial, Autre Mot pour Amour !
ENSEMBLE
Ces années sidérantes D’ailerons rouillantes De pouvoir délirantes De montées jaillissantes De vide démembrantes Desséchantes, burinantes
Ont relâché la bonde
Amoureux, glamoureux, c’est notre nouveau monde !
Si la joie doit toujours être dans quelque ailleurs
Nous nous retrouverons face à face, à notre heure
Quand, parmi les étoiles, nous prouverons un jour
Qu’en toi doit s’abolir la douce exogamie
Au sens freudien, c’est vrai, mais au sens large aussi –
Voyage Spatial –
Voyage Spatial –
Voyage Spatial, Autre Mot pour Amour !
« Seigneur, qu’est-ce qui se passe avec les instruments ? » s’exclama
dde l’Isle-Evens, le regard errant sur les cadrans. L’altimètre oscillait de
façon alarmante.
Le terminal près de son coude dit alors : « Résultats incertains
concernant la surface au sol visible, les variations de pressions entre… »
« Je vais le descendre en manuel », dit dde l’Isle-Evens, impatient de
faire montre à Glamis de ses talents virils. Il coupa les commandes
automatiques et donna ordre aux sous-réacteurs d’effectuer une poussée de
deux secondes afin de freiner leur descente. Leur lenteur leur permit d’avoir
la satisfaction de voir au-dessous d’eux le feuillage au sommet des arbres
noirci sous le jet des réacteurs.
Ils atterrirent comme on s’embrasse. Tandis que les feuilles virevoltaient
autour des vitres de la cabine, ils se tournèrent et s’embrassèrent.
Qu’en toi doit s’abolir la douce exogamie
Au sens freudien, c’est vrai, mais au sens large aussi –
Voyage Spatial, Autre Mot pour Amour !
Et dans un dernier refrain, ils bondirent de leurs sièges et mirent le nez
dehors.
Une fois sur place, on était un peu déçu. La réalité qui reprend ses droits.
Rien à voir que du feuillage.
L’analyse atmosphérique était satisfaisante et confirmait les résultats
obtenus en vol par l’ordinateur. Microorganismes aérobies, pratiquement
aucun.
« Nous pouvons sortir en toute sécurité, mon trésor », dit
dde l’Isle-Evens en tendant la main. Elle lui donna la sienne, et ils
grimpèrent ensemble dans le sas.
Du vaisseau ils firent leur premier pas sur un sol qui céda de façon
inconfortable. Ils n’avaient pas d’herbe sous les pieds, seulement des
feuilles qui ressemblaient assez à des feuilles de chêne. Dde l’Isle-Evens en
cueillit une et l’examina. Elle possédait certaines caractéristiques d’une
feuille dicotylédone, couverte d’un réseau de veinules, aux faisceaux
fibrovasculaires en forme d’anneau de tissus ouverts. La seule différence de
structure apparaissait sous forme d’une série de perles minuscules attachées
à la veine principale de la feuille.
Dde l’Isle-Evens fit tss tss et secoua la tête.
« Venir de si loin – de si longtemps, pour trouver quoi – que Glamis est
comme la Terre !
— C’est peut-être une preuve de l’existence de Dieu. Pourquoi se
casserait-il la tête à chercher des systèmes biologiques différents pour
chaque planète ?
— Juste. Mais dans ce cas, pourquoi inventer tellement de planètes ?
Pourquoi ne pas se contenter d’une ! Je sens, ma chérie, cette même
réticence que j’avais à la lecture d’ouvrages d’une tradition vernienne –
Jules Verne, tu sais. Les auteurs se donnent un mal fou pour vous emmener
sur une autre planète, et voilà qu’on se retrouve en plein bocage. Je
déplorais ce qui n’était pour moi qu’un manque d’imagination mais, si Dieu
a le même problème, on ne peut pas accabler les scribouilleurs ! »
Tout en parlant, il pelait les petites perles du dos de la feuille. Libérées,
elles montèrent lentement en l’air une à une. Il regarda la chose, le sourcil
levé.
« Bizarre ! Ces petites perles montent en l’air à une vitesse que
j’évaluerais à vingt-cinq centimètres par seconde. Qu’est-ce que tu dis de
ça ?
— Elles montent tout droit, Jules. Et il fait un calme plat, Jules. Pas le
moindre souffle d’air.
— En effet. Mais le plus remarquable, c’est encore que ces perles
s’envolent tout court.
— Ce sont peut-être les graines de ces plantes. Nous n’avons pas vu de
mer en arrivant ici, seulement des grands lacs. L’inclinaison axiale implique
une quasi-absence de saisons. C’est tellement calme, Jules ! C’est peut-être
un monde sans vent ! – Sauf dans la stratosphère évidemment.
— Oui, c’est concevable ; mais réfléchis bien si tu veux me faire plaisir à
cette idée que ces graines, si graines il y a, tombent par le haut, au lieu de
tomber par le bas ! »
Elle lui toucha le bras. « Une seconde – Je croyais que le ciel était sans
nuages, mais je vois des drôles de petits nuages ronds au sud ! »
Il se tourna dans la direction qu’indiquait son joli doigt. Les nuages
étaient au-dessus d’eux et voguaient vers le soleil, de sorte qu’il était
difficile de les distinguer nettement.
« Ils ont l’air parfaitement sphériques, dit-il. Ce qui est absurde. Ce ne
sont tout de même pas des ballons ?
— Pas sur une planète inhabitée. Elle n’est peut-être pas inhabitée.
— Restons sur le qui-vive au cas où les autochtones seraient hostiles.
— Il faut peut-être sortir les autres du B.A.Z. pour plus de sécurité ? »
Il lui sourit, et elle le trouva tout à coup très élégant et séduisant, malgré
ses airs de prof. « Ne commençons pas à encombrer notre planète, mon
trésor ! »
Ils commencèrent leurs recherches auprès du vaisseau.
La visibilité était mauvaise tout autour d’eux, car ils étaient cernés par le
buisson omniprésent, dans les broussailles duquel ils s’enfonçaient presque
jusqu’à la taille ; les recherches devaient donc se limiter au sol à leurs pieds.
Ce qui intriguait Glamis, c’était l’absence apparente de terre. Elle
s’enfonça, mais ne découvrit rien d’autre qu’une nouvelle couche de
broussailles. Les feuilles se raréfiaient en profondeur. Sur quelques-unes,
Glamis trouva encore quelques perles. Souvent, l’une d’elles s’était
développée sur la feuille au détriment des autres. Après un court instant de
recherche, elle finit par en trouver une de la taille d’une bille, à la peau épaisse et souple. Elle préféra ne pas y toucher, soupçonnant qu’elle devait
cacher quelque maladie du feuillage, mais elle ramassa autant de feuilles
touchées qu’elle en trouva et les tassa dans une poche pour un examen
ultérieur au microscope.
Elle s’enfonçait et explorait depuis un bon moment déjà, et prenait
franchement plaisir à un après-midi passé à herboriser dans la campagne ;
elle s’installait dans un état d’esprit placide, quand elle rencontra l’œuf.
L’œuf était rond, gris pâle et plutôt joliment veiné de violet. Il était blotti
tout seul sur la broussaille.
Glamis repoussa quelques branchages et voulut le soulever. Sa coquille
était très souple. Il avait l’air résistant et n’éclata pas quand elle tira dessus.
Elle tira plus fort. L’œuf récalcitrant finit par céder.
Il était très léger et possédait une tige en dessous. Ce n’était donc pas un
œuf. Elle le laissa aller et le reprit aussitôt en main. Il commençait à
s’élever, comme les graines de Jules. Elle fit immédiatement le
rapprochement avec les ballons du ciel, bien que le sien fût un modèle plus
réduit que les spécimens géants qu’ils avaient entrevus.
« Jules ! »
Il ne répondit pas.
D’abord sans inquiétude, elle grimpa dans le Prophétesse où elle alla
fixer le ballon à une armoire avec une pince. Elle soulagea aussi son cou du
pendentif qui l’avait gênée dehors en s’accrochant aux branchages quand
elle se baissait. Puis elle retourna à l’écoutille et appela une nouvelle fois.
« Jules ! »
Pas de réponse.
Elle avait une certaine idée de la direction dans laquelle il était parti. Elle
descendit et se fraya un chemin difficile dans les buissons envahissants.
Tout à coup, elle prit conscience de la taille de la planète, de son vide. Des
ballons flottaient en l’air, presque immobiles ; ils accentuaient l’impression
de solitude.
Elle appelait en chemin et commençait à s’inquiéter. Ce calme devenait
odieux. Et il était pratiquement impossible de prendre solidement pied. À
un moment, elle tomba submergée dans les broussailles, et n’arriva à se
hisser à la seule force des poignets, ses jambes poussant avec effort, que
pour retomber au pas suivant. La tête la première cette fois, elle réussit à
s’extirper. Ces obstacles inattendus dans sa marche éprouvaient quelque peu
ses nerfs ; elle resta là où elle était, et tendit l’oreille à l’écoute de Jules.
Son regard descendit dans l’épaisseur des branchages feuillus, toujours
plus bas – pas de terre ferme décidément – toujours plus bas – et s’arrêta à
un curieux effet de lumière. Elle essaya en vain d’accommoder sur cette
substance. Mais quelque chose qui ressemblait à de la lumière, une sorte de
luminosité, montait du fin fond.
Aucun doute qu’elle était arrivée en terrain dangereux – peut-être une
espèce de marais. Elle n’était plus si sûre de se trouver sur une planète du
genre Terre.
« Jules ! » appela-t-elle. Son cri la prit elle-même par surprise.
Une faible réponse lui parvint. Elle reprit courage. Elle se secoua, appela
encore et il répondit ; elle se lança dans l’imbroglio qui la menait à l’endroit
impossible où lui était.
« Surtout fais attention ! » cria-t-il. « Ne tombe pas ! Je reviens te
chercher ! »
Elle resta où elle était. La tête de Jules apparut.
« Viens voir par là », dit-il de ce ton calme qu’elle savait être chez lui le
signe de la surprise et de l’excitation. Sa vue lui causa une intense émotion.
« Je t’aime, Jules ! » Elle vit ses mots illuminer son visage.
En avançant vers lui, elle remarqua qu’il s’était taillé un chemin à travers
les branchages et avait découvert en dessous quelque chose comme un tronc
ou une branche. Avec son aide, elle descendit et se hissa avec lui sur la
branche. Quel bonheur de lui serrer les mains.
« C’est ça ! Maintenant tiens-toi bien, et regarde en bas. N’attrape pas le
vertige ! »
Elle fit ce qu’il lui disait. Son bras la tenait fermement ; il plongea son
regard avec elle.
Glamis sentit ses sens faire deux sauts périlleux complets. Son regard
plongeait droit sur un immense trou lumineux sous terre. Le fond du trou,
très loin, était bleu-vert. Des piliers colossaux se dressaient pour soutenir la
voûte à travers laquelle, manifestement, dde l’Isle-Evens s’était frayé un
chemin.
Ça n’avait pas de sens, elle n’arrivait pas à se faire à l’idée d’un trou
sous terre aussi profond, aussi lumineux, même s’il s’agissait d’une œuvre
humaine… Et soudain l’explication l’éblouit.
Ils étaient au milieu des branches d’une forêt gigantesque, et regardaient
par terre. C’était la terre qu’elle voyait tout au fond.
« On est dans une espèce d’arbre gigantesque !
— Exactement – nous, l’œil spatial, tout. Mais ce qu’est au juste cet
arbre gigantesque, voilà ce qui reste à découvrir.
— Des arbres aussi hauts… À quelle distance sommes-nous du sol ?
— Tu comprends maintenant pourquoi les appareils perdaient la
boussole. Je dirais que nous sommes à environ deux kilomètres du sol. Au
sommet d’arbres d’une taille impossible dans une forêt d’une taille
impossible.
— Mais est-ce qu’on va pouvoir se poser ? Ça doit être possible, si on
fait suffisamment attention.
— Ça ne devrait pas poser de problème. Jetons un coup d’œil pour voir
comment nous sommes installés. Nous avons eu de la chance de nous poser
sur une des grandes branches, sinon nous serions passés à travers pour nous
écraser au sol, sans rémission.
Ils rebroussèrent chemin vers le Prophétesse en s’extasiant.
De retour, ils s’assirent et prirent un verre. Glamis s’aperçut qu’elle
tremblait de tous ses membres. À un moment, l’appareil s’affaissa
soudainement ; ils bondirent, mais l’incident ne se répéta pas.
Dde l’Isle-Evens en profita pour examiner la collection de feuilles et le
ballon de Glamis, et les emporta dans le minilabo pour analyses.
Elle le rejoignit, d’humeur plus gaie dans un cadre familier.
« J’ai dans l’idée que tu vas découvrir que ce ballon est plein d’hélium
ou d’hydrogène, un des gaz légers, et c’est ce qui le fait monter. Je pense
que ces ballons doivent tout simplement tenir lieu de distributeurs de spores
pour les arbres. Nous devrions trouver une graine à l’intérieur du ballon si
ma théorie est juste. »
Il se détourna pour la regarder d’un air particulièrement sombre.
« Hélium ou hydrogène, dis-tu ! Ton hypothèse est correcte, au niveau
général, du moins je le pense. Malheureusement, d’après les analyses, c’est
de l’hydrogène que contient ce ballon. »
Il avait vidé le ballon de son gaz avec un siphon dans une jauge calibrée
et posé le ballon vide sur la table de travail, proprement disséqué en deux
parties. Elle examina l’un des deux hémisphères flasques. À l’extérieur, il
était sans défaut, veiné de façon presque uniforme d’octogones réguliers qui
n’allaient en s’épaississant qu’à la naissance de la tige ; l’objet aurait pu
passer pour synthétique. À l’intérieur, son origine végétale était manifeste.
Un rebord vert, d’où suintait en petite quantité une sève jaune paille, courait
légumineusement le long d’un grand cercle. Des graines sessiles étaient attachées en formation racémique à ce rebord, par paires. Les graines
avaient à peu près la taille de pépins de pommes. Dde l’Isle-Evens en avait
ouvert quelques-unes ; de l’extérieur comme de l’intérieur, elles tenaient
beaucoup du pépin de pomme.
« La sporulation ne s’effectue jamais de cette façon sur Terre, dit Glamis.
Mais du point de vue de la méthode, celle-ci n’a rien de plus extravagant
que certaines méthodes terrestres – il semble que ce soit effectivement un
système de distribution logique si les vents sont rares sur la planète. Les
ballons se remplissent d’hydrogène et gonflent pendant que la graine mûrit.
À un certain moment, les ballons sont suffisamment gros pour se libérer et
montent jusqu’à la stratosphère, où les vents ont fonction d’agents de
distribution générale. Quand l’hydrogène diffuse par la membrane externe,
hop, les graines descendent. Pourquoi me regardes-tu comme ça, Jules ? »
Il la regardait en se frottant le menton, un sourire dubitatif aux lèvres.
« Si la sporulation se passait comme ça sur Terre, ça ferait un foutu
boum ! Quand l’hydrogène se mélange à l’air où à de l’oxygène en présence
d’une flamme, ça fait une foutue explosion – avec le contenu de ces ballons,
il y a de quoi s’envoyer balader ad patres.
— Mais bien sûr ! Tellement élémentaire que je n’y pensais même pas !
Jules ! Évidemment que nous sommes en danger – il vaudrait mieux partir
d’ici le plus vite possible et atterrir quelque part au-delà de la forêt. »
Elle se tut. Puis s’enfouit la tête dans les mains.
« Grands dieux spéculateurs ! Je sais à quoi tu penses – impossible de se
servir des réacteurs. Il y aurait une explosion gigantesque. »
Il lui passa un bras autour des épaules.
« Comment nous avons réussi à atterrir – il vaudrait mieux dire à nous
poser – sans provoquer d’explosion, mystère. Mais impossible de décoller –
ça demande beaucoup plus d’énergie que l’atterrissage. On irait s’éparpiller
dans toute la biosphère. »
Elle lui tint la main et dit : « Je vois deux choses qui nous ont permis,
sans doute par pure chance, d’atterrir par ici. D’après le réseau des
branches, je dirais que nous sommes nichés dans la couronne d’un des
grands arbres, ce qui nous a empêchés de passer à travers et de tomber. Et
très probablement, la floraison et la sporulation sont cantonnées à
l’extrémité des branches, c’est-à-dire que nous n’avons crevé que quelques
ballons. Mais, comme tu dis, on ne peut pas risquer de décoller. Nous
mettrions le feu à l’arbre entier – à la forêt entière.
— Incontestablement ce serait peu sage de risquer le décollage avant
d’avoir compris la situation d’ensemble, ce qui n’est pas le cas pour
l’instant. Glamis, tu as besoin de repos. Je pars en exploration ! »
Il se mit debout d’un air résolu.
Avec une maigre poignée de protestations, elle le regarda faire ses
préparatifs. D’une soute il ramena un parachute et se le sangla
méthodiquement au dos. Il s’arma d’un pistolet-laser, et tassa dans un sac
nourriture, boisson, une scie à chaînette et une radio ; il arrima le sac à sa
poitrine. Plus il se préparait, plus elle s’inquiétait.
Quand il fut prêt à partir, elle se jeta dans ses bras.
« Je ne peux pas te laisser partir seul, Jules. Je viens avec toi.
— C’est impossible ! » Mais elle sentit qu’il était soulagé.
Ils rendirent compte à l’ordinateur de leur absence et le programmèrent
pour inverser l’effet B.A.Z. s’ils n’étaient pas de retour d’ici douze heures,
de façon à ce que les autres membres de l’équipage puissent prendre le
relais. Il lui donna un coup de main avec l’harnachement de son parachute.
Ils quittèrent le vaisseau ensemble.
« C’est le vieux problème de Jack-et-le-haricot-géant », dit hardiment
dde l’Isle-Evens, quand ils arrivèrent au trou qu’il avait dégagé et
plongèrent de nouveau leurs regards au fond du gouffre. « Nous avons sur
Jack l’avantage de pouvoir donner par radio nos instructions à l’ordinateur
une fois que nous serons en bas.
— On ne pourra jamais revenir au vaisseau.
— En cas d’urgence, nous devrions pouvoir nous remonter. Mais je
compte que nous arrivions à couper le tronc qui soutient le Prophétesse. La
chute est longue. Une fois que le Prophétesse sera libéré, l’ordinateur
pourra le conduire à terre en toute sécurité. Je sais… c’est un pari…
D’abord, l’exploration. Les décisions après. On peut résoudre n’importe
quel problème du moment qu’on s’y attaque scientifiquement.
— Oh ! Jules, tu es un trésor ! Tellement vieux jeu – et ça m’émerveille !
— Très chère Glamis, sans ta présence, je ne serais qu’un tas de gélatine
tremblotant ! »
Le premier obstacle consistait à descendre le long d’une branche pour
quitter le tronc principal. Envahis par les broussailles et les branchages, ils
étaient déjà presque épuisés après avoir parcouru la distance qui les mettait
raisonnablement hors de danger.
« Reprends ton souffle.
— Et toi. »
Ils sautèrent au signal de Jules.
Dans sa chute, elle pensa à sa sœur – Loomis, pauvre Loomis, elle
n’aurait pas plus sauté d’un arbre de deux kilomètres qu’elle n’aurait
traversé le Pacifique à la nage. L’esprit au repos, elle se retourna tête en bas
et regarda son parachute s’ouvrir. Sa chute se ralentit d’un à-coup. Le
parachute ouvert de dde l’Isle-Evens était plus bas sur sa gauche.
Maintenant c’était bien !
Ils dérivaient dans un monde étonnant. Au-dessus, l’énorme voûte
matelassée de la forêt s’éloignait, et n’était plus qu’un ciel au brun sombre
indifférencié ; même les plus grosses branches apparaissaient comme les
poutres d’une vieille grange. De tous côtés se dressaient les colonnes qui
soutenaient la voûte, les troncs des arbres formidables. Le sol n’était encore
qu’un élément négligeable avec lequel ils entretenaient un rapport fragile.
Les troncs des arbres étaient livides, presque translucides, presque
comme de monstrueuses branches de céleri. Tout massifs qu’ils étaient, ils
apparaissaient encore bien trop malingres pour soutenir tout le poids des
frondaisons – presque trop malingres pour soutenir leur propre poids.
La forêt avait sa beauté. Car les troncs s’étendaient dans toutes les
directions – mais pas à l’infini. Dans une seule direction – le sud – la forêt
était sans limite. Le soleil n’était plus à son zénith ; sa lumière, plus ténue
que sur Terre, venait inonder l’essor des fûts, divisée par d’innombrables
barres d’ombre, avant de créer dans les profondeurs septentrionales de la
forêt, par un surcroît de lumière et d’ombre diffusé entre les troncs, une
fantastique tapisserie perlée de clair-obscur.
Ils tombaient en silence dans cette toile de lumière. Peu à peu, le sol
affirmait sa dominance. Les verts et bleus délavés qu’ils avaient notés de
très haut se résolvaient en une palette de tons plus large, où se distinguaient
un jaune moutarde, un rouge moucheté, et du gris. Ce qui n’avait été qu’un
tapis insignifiant prenait forme et se diversifiait. Enfin, ils virent qu’ils
approchaient à grande vitesse d’un sol tourmenté et spongieux miné de
gigantesques champignons.
Glamis releva les genoux, expira, et fondit sur un des dômes en
desquamation. Il éclata, et elle s’effondra à terre en toussant dans un nuage
de spores rouille. Elle se remit sur pied, considérablement secouée, couverte
d’une pellicule de la matière en question, à l’odeur de moisi. Elle ramena vers elle le tissu du parachute, s’épousseta de son mieux et chercha
dde l’Isle-Evens du regard.
Elle était au milieu d’un monde d’une taille impossible. Les pieds et les
chapeaux d’un grand nombre de champignons s’élevaient au-dessus d’elle
en une sombre conspiration. Au-delà, l’air, rythmé d’ombre et de colonnes
comme les ailes de quelque pernicieuse cathédrale gothique. Couronnant le
tout, l’interminable faîtage tressé des arbres, ciel inaccessible. L’ensemble
enveloppé d’un silence planétaire si profond qu’elle n’avait pas le cœur
d’appeler tout fort.
Mais lui l’appelait !
Elle se dépêtra de son harnachement, se mit en route, jouant des pieds et
des mains, s’éclaboussant sur le sol marécageux ; ils se retrouvèrent parmi
les tiges aqueuses des champignons, comme deux réfugiés surpris par la
nuit sortis d’Alice au pays des merveilles.
« Nous avons touché Terre Zéro, Glamis ! L’Éden impollué ! »
Elle éternua pour toute réponse. Ils s’accrochèrent l’un à l’autre.
Il scrutait les lointaines couronnes des arbres, malgré l’obstruction des
sombres chapeaux de champignons. Il avait attaché une longueur d’un
matériau rouge à la branche d’où ils avaient sauté, pour repérer l’arbre dans
la couronne duquel reposait le Prophétesse. On n’en voyait rien. Elle
regarda avec lui. Ils avaient mal évalué l’échelle, et l’opacité du
crépuscule ; le signal rouge était entièrement perdu.
« Le jour baisse », dit-elle. « Demain, les autres en B.A.Z. seront
réanimés et pourront nous guider par radio. Mais surtout ne nous laissons
pas prendre ici par la nuit – je crois que je ne pourrais pas le supporter !
Sortons de cette forêt, Jules, d’accord ? »
Ils mirent trois heures à s’échapper de dessous les arbres géants. Comme
le fit remarquer Glamis par la suite, ils eurent la chance que ce ne soit pas
trois jours. Ou trois mois, ou trois ans. Les champignons diminuaient de
taille et se clairsemaient à mesure qu’ils approchaient du monde extérieur ;
ils arrivèrent enfin à ce qui pouvait être une prairie, et qui descendait
jusqu’au bord d’une rivière. De l’autre côté de la rivière, l’énorme forêt
reprenait, dressée sur ses piliers en fuseau.
Ils coururent à l’eau et se baignèrent le visage.
Pendant que Glamis ouvrait des boîtes autochauffantes d’une boisson au
malt, dde l’Isle-Evens attaqua un jeune arbre, qui s’élevait à deux mètres du sol comme un énorme céleri. L’ayant abattu, il creusa le sol détrempé pour
en découvrir le système rhizographique.
« Très instructif ! Viens voir ça, mon trésor !
— Je ne peux pas. Peux pas bouger. Membres trop engourdis. Viens
donc boire un verre. »
Il s’assit à côté d’elle et accepta la boîte fumante qu’elle lui offrait.
« On pouvait s’y attendre, dit-il avec excitation. Palsembouc, attends un
peu qu’on ramène toutes ces informations sur Terre ! La découverte du
Pacifique ou des Amériques n’est rien à côté. Regarde la section de ce petit
arbre ! Observe ! La sève monte juste en dessous de la membrane externe
au centre de la plante. Dans les deux rebords externes, il y a une paire de
tubes. Tu vois ? Ils sont particulièrement minces sur ce spécimen, mais sur
un arbre adulte, ce serait deux tuyaux d’une bonne taille, tu t’en doutes.
Glamis examina le segment avec intérêt.
— Les tubes transportent l’hydrogène, vraisemblablement. S’ils
transportent l’hydrogène à une certaine pression, des racines jusqu’aux
couronnes, alors l’arbre n’a pas à supporter un très grand poids. Il n’a donc
pas besoin d’un tronc massif pour se soutenir !
— Élémentaire, ma chère Watson ! L’arbre n’utilise pas son énergie à
construire en volume, il n’a pas besoin d’une structure résistante – comme
un arbre terrestre. Au lieu de ça, l’énergie circule dans un double système
rhizographique – un système ordinaire pour tirer sa nourriture du sol, et
ceci ! »
Il lui montra un morceau de racine qu’il avait réussi à découper. Au
milieu du réseau de racines ordinaires, une excroissance en forme de tuyau
descendait de la tige principale. Après l’avoir regardé et bien tripoté, son
regard se perdit au loin.
« Alors ? J’ai raison ? demanda-t-il.
— Tout colle, Jules. C’est le siphon à hydrogène, j’en suis convaincue.
Cette planète est à mi-chemin entre Mars et Jupiter, entre des planètes
proches, du type Terre et les géantes gazeuses. C’est donc un compromis. Il
y a fort à parier que ses roches sont riches en hydrogène – ça s’impose, pour
alimenter des forêts pareilles. Les arbres tirent leur hydrogène des roches,
tout comme les premiers végétaux de la Terre libéraient l’oxygène du sol.
Étonnant ! Vraiment étonnant ! Un système botanique entièrement nouveau,
et c’est nous qui l’avons trouvé !
— Ou disons qu’il nous a trouvés ! » Il la regardait le visage rayonnant.
Drôle d’homme décidément.
Le soleil se couchait dans une débauche de splendeur, inondant d’un
amoncellement de couches colorées de lumière la riche et profonde
atmosphère, et la forêt avec sa note de grandeur lugubre.
Ils s’endormirent auprès du flot noir et musical, dans les bras l’un de
l’autre, sachant que tout n’était pas perdu.
Ils s’éveillèrent à un bruit de voix. L’aube les entourait, et toujours cet
air et sa lumière mystérieuse.
Plus près du sujet, le Micromégas était posé à quelque distance. La sœur
de Glamis, Loomis, clopinait rageusement vers eux. Attica Saïgon Smix,
dans son fauteuil ambulant, fermait une marche résolument patibulaire.
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