L'heure de 80 minutes
Chapitre XX
D ANS l’œil spatial en dérive, des corps étaient soigneusement entassés en glaciation demi-profonde, trois degrés Kelvin seulement au-dessus du B.A.Z. (Biochemical Activity Zéro). Les impulsions électriques qui
traversaient chacun de ces corps suffisaient à entretenir le minimum de rêve
dans chacun de ces cerveaux endormis.
Le rêve demi-profond typique était celui-ci : une énorme statue, en
général d’une physionomie assez semblable au rêveur, assise sur un trône
de pierre quelque part au cœur d’étendues désertiques immenses, à côté de
quoi la Sibérie n’est qu’un riant bocage. Des flocons de neige descendent
lentement d’un ciel délavé, descendent, touchent la statue et s’y
agglutinent ; lentement, lentement, ils la couvrent. En même temps, l’action
abrasive des flocons érode petit à petit la statue colossale qui se réduit,
après bien des siècles, à la taille d’un être humain. À ce stade, la neige
commence à fondre. Le long rêve apotropique arrive paresseusement à son
terme tandis que les effets cryogéniques s’inversent.
Deux rêveurs en sus rêvaient donc de pierres froides en érosion. Pour
économiser l’oxygène et l’énergie pendant la crise, on avait mis Dimittis et
Guy Gisbone au repos que seul peut donner le B.A.Z. Glamis Fevertrees et
Jules de l’Isle-Evens continuaient seuls le travail, soutenus par le grand plat
de crêpes que Dimittis avait faites avant d’entrer en demi-profondeur.
Glamis comparait plusieurs listes de lignes de flux gravitationnels, tandis
que le professeur, penché sur son épaule, la secondait du regard.
« On dirait une fracture, devant », dit-il.
Ils établirent les contrastes, les notèrent, les renvoyèrent au terminal et
obtinrent les dernières données-gradient.
« Pas de doute, c’est le flanc d’une turbulence temporelle, dit-elle.
— En tout cas, quelque chose comme une ligne de contour, même si ça
ne s’appelle pas comme ça », ajouta-t-il.
« Professeur ? » fit-elle en levant les yeux sur lui. Elle venait de se
rendre compte qu’il respirait très fort dans son cou.
— Très chère, vous me prenez pour un homme froid, dit-il en tremblant.
Je ne suis rien de la sorte. Je suis effroyablement inhibé, c’est juste, mais
derrière j’ai un cœur palpitant. J’ai si souvent eu envie d’envoyer balader
les maths pour me lancer dans la genussleben ! Je vous aime, Glamis,
depuis toujours, depuis que nous avons mis le pied sur ce vaisseau, il y a
deux mille cinq cents ans. Nos vies sont en suspens – peuvent être soufflées
à la minute. Nous sommes seuls. Je vous en prie, je vous en conjure…
— Vous me faites mal, Jules ! cria-t-elle en lui soustrayant sa poitrine. Je
vous en prie, ne faites rien que vous ayez à regretter.
— Mon adorée, ma chère Glamis, rien de ce que nous pourrions faire
ensemble ne peut me donner le moindre regret, dussions-nous rester
confinés un million d’années. Nul dans toute l’histoire n’a jamais aimé
aussi longtemps que moi…
— Jules, vous êtes très gentil, et c’est toujours un plaisir de travailler
avec vous. Vous devez savoir combien j’admire votre intelligence…
— Intelligence ! Ah, carapace ! Je ne suis pourtant pas qu’une
intelligence, je ne l’ai jamais été ! Que tous les feux de l’enfer la brûlent,
mon intelligence. Je suis de chair aussi, Glamis, et je vous adjure de me
laisser…
— Non, non, pas maintenant, je vous en prie, Jules ! Vous avez toujours
été si bon pour moi. Même quand votre langue ne ménageait pas les autres,
vous m’épargniez. J’ai remarqué…
— Ce n’est rien à côté de ce que ma langue pourrait faire ! Je ne puis…
je ne veux plus vous épargner davantage ! Oh mon adorée, ma toute
désirable Glamis ! Toi, jeunesse, rare beauté perse ! Croyez-vous que ça
m’amuse d’être tellement plus vieux que vous ? En moi je sens… »
Il l’attrapa d’un bond et colla sa bouche contre celle de Glamis. Le
terminal cliqueta, et une voix sèche de machine se fit entendre. « Les
calculs indiquent que nous allons pénétrer dans la turbulence temporelle
dans vingt-trois secondes. »
« Revoilà le présent ! Quel bonheur ! s’écria Glamis, se dérobant
prestement à l’étreinte dde l’Isle-Evens.
— Glamis, dit celui-ci en réajustant ses lunettes, les siècles n’y feront
rien : mes sentiments pour vous ne changeront jamais !
— Dieu vous bénisse ! Votre admiration me touche. Mais l’endroit et le
moment sont mal venus…
— Je n’ai pas peur de la mort – je n’ai peur que de vous perdre !
— Arrêtez, Jules, espèce de vieux lubrique ! Regardez de quoi nous
avons l’air – Ganymède en guinguette ! »
Les vingt-trois secondes s’étaient écoulées.
L’œil spatial roula et tangua. Glamis et le professeur s’accrochèrent au
mobilier et regardèrent par la baie d’observation ce qui s’y passait, d’un œil
dépourvu de tout détachement professionnel, l’oreille sourde aux
coassements outragés du terminal.
L’espace entrait en consomption. Ils traversaient des remous
électromagnétiques jusqu’ici inconnus aux effets chromatiques curieux.
Ils s’enroulèrent à l’infini dans un rideau de couleur de soie jaspée,
bombardé d’éclats de bleu bêtatron, de cerise cyclotron, de citron
synchrotron, tandis qu’étoiles et particules élémentaires scintillaient autour
d’eux comme du frai.
Et tout rentra dans l’ordre. L’espace avait retrouvé sa bonne et joyeuse
mine – et à un million de kilomètres à peine flottait une planète bleu-cerise-
citron !
« D’où ça sort ça ? hoqueta dde l’Isle-Evens.
— C’est une planète ! » hoqueta Glamis.
Puis ils se ressaisirent, mirent les choses en observation et alimentèrent
le terminal de l’ordinateur.
On eut bientôt des formules, froides et alarmantes comme seules peuvent
l’être les formules et ce qu’intrinsèquement elles évoquent de mondes
parallèles inaccessibles aux sens de l’homme.
Le satellite était entré dans une enclave plus profonde de la turbulence
temporelle. L’analyse des particules d’hydrogène au-dehors de la coque
indiquait qu’ils se trouvaient à cinq milliards d’années, à un siècle près, en
un point de l’échelle temporelle qui, compte tenu de la position à laquelle
ils s’étaient jusqu’ici habitués, devait être considéré comme PASSÉ.
« C’est forcément une erreur ! cria Glamis.
— Cinq milliards d’années en arrière ! La Terre n’est même pas
solidifiée ! cria dde l’Isle-Evens. C’est une erreur ! »
Mais l’ordinateur était occupé à démontrer qu’il avait bien raison. Et
soumettait de nouvelles formules.
Ils étaient toujours dans le territoire spatial au nom de code Burgess.
L’astre radieux était à quelque quatre cent quatre-vingt-dix millions de
kilomètres.
« Mais alors, qu’est-ce que c’est que cette planète ? » demanda
dde l’Isle-Evens. »
L’ordinateur n’avait aucun nom à proposer. Mais il était prêt à affirmer
que la masse de cette planète était supérieure à celle de la Terre de
1,3529 fois, que son diamètre avait près de 13 411 kilomètres, que la
température de surface actuelle variait entre – 133 degrés au pôle et
82 degrés à l’équateur, que son atmosphère était riche en oxygène et avait
vingt-neuf kilomètres d’épaisseur, qu’elle avait quatre satellites, le plus
grand ayant un diamètre de 2 397 kilomètres, enfin qu’elle poursuivait sa
course orbitale à une allure stable de 59 808 kilomètres à l’heure.
Elle était à 402 612 kilomètres, et son champ gravitationnel les attirait
rapidement.
Ils se rassirent et regardèrent ensemble une carte qui venait de s’allumer
sur le pupitre. Le professeur respirait fort, mais cette fois ce n’était pas
Glamis qui stimulait ainsi son adrénaline.
Son doigt parcourut la vitre.
« Sensiblement plus grosse que la Terre, pas beaucoup plus froide que
Mars – si on en juge par la couche atmosphérique, bien qu’elle soit plus
éloignée du soleil…
— Nous savons que cette planète n’existe pas dans le système solaire. Si
nous sommes bien dans le système solaire.
— L’analyse spectrographique du soleil ne laisse aucun doute à ce sujet.
— Alors si nous avons fait un saut de cinq milliards d’années dans le
passé, ce doit être la Terre – la vieille théorie selon laquelle la Lune s’en est
séparée est donc peut-être juste. Nous avons peut-être sous les yeux une
Terre plus grande d’où la Lune n’est pas encore sortie – ce qui pourrait
rendre compte de sa position actuelle… Non, impossible…
— D’ailleurs, Glamis, cette vieille théorie sur l’origine de la Lune est
rejetée depuis longtemps. Je sais ! – Nous sommes entre l’orbite de Mars et
celle de Jupiter ! – Cette planète ne peut être qu’une seule chose – la planète
hypothétique qui se serait désintégrée, nul ne sait comment, pour former ce
qu’on appelle la ceinture d’astéroïdes.
— Cette vieille théorie sur l’origine des astéroïdes est rejetée depuis
longtemps !
Ils se regardèrent alors et éclatèrent de rire.
— Nous sommes à l’emplacement idéal pour vérifier l’exactitude ou non
de cette théorie », dit dde l’Isle-Evens sans s’émouvoir.
La ceinture d’astéroïdes ou planètes mineures occupait
traditionnellement (c’est-à-dire dans les conditions spatio-temporelles
normales) une large orbite à peu près dans le plan de l’écliptique entre,
comme le disait le professeur, Mars et Jupiter. On en avait observé plusieurs
milliers, de taille variable, du grand bloc au petit grain. À l’arrivée de la
photographie, la chasse à l’astéroïde était devenue pour les astronomes
amateurs ce que la collection de timbres était aux élèves de sixième. La
plupart des orbites astéroïdales étaient raisonnablement elliptiques, hormis
– comme on est en droit de l’attendre d’une foule – les quelques effroyables
excentriques.
Dde l’Isle-Evens, qui voulait des bandes de documentation sur un écran
libre, joua vigoureusement de la console. Glamis et lui épluchèrent les
bandes. La théorie selon laquelle les astéroïdes auraient été à l’origine une
planète et ses satellites était ancienne, voire vénérable. Dans les années
soixante-dix, un certain professeur Ovenden était allé jusqu’à baptiser la
planète en question Aztex.
« Alors c’est ça, dit dde l’Isle-Evens, il y a toujours un précédent
scientifique à tout maintenant. Appelons-la donc Aztex.
— Si vous voulez, dit Glamis, déçue.
Il la regarda aussitôt.
— Oh ma très chère ! Mais que je suis âne ! Hélas, vous voyez, je suis
un intellectuel – je m’oublie et j’oublie tout dans le travail ! S’il vous plaît –
je vous demande l’autorisation formelle de baptiser cette superbe,
scintillante et, j’en suis sûr, vierge planète…
— Allons, Jules !
— … Du nom de la plus belle femme de l’univers, la seule et l’unique de
tout l’empire spatio-temporel ! Moi, l’homme heureux à qui échoit le
privilège de partager avec elle cette aventure, je baptise solennellement ce
corps glorieux et aveuglant du nom de Glamis !
Il l’embrassa. Elle lui rendit son baiser. Il la retint, le regard perdu sur
son visage.
— Mon adorée… et si notre nouveau monde était impeuplé…
Elle s’écarta, les sourcils à demi froncés.
— Si vous pensez…
L’ordinateur prit la parole.
« Nous survolons une région à un degré de l’équateur où nous avons la
possibilité d’effectuer un atterrissage. »
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