L'heure de 80 minutes

Brian Aldiss · Chapitre 25 sur 32

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L'heure de 80 minutes

Chapitre XXV

 

E LLE n’eut pas de mal à entrer en transe. Son savoir-faire datait de l’enfance, quand elle imaginait qu’elle était une espèce de machine avec un écran et différents accessoires électroniques pour compléter ses

sens humains. Maintenant il lui suffisait de se brancher pour voir aussitôt

dans toute sa couleur nacrée la grande chambre du monde meublée de tous

ses meubles – mais meublée dans un ordre particulier et merveilleux auquel

elle seule pouvait accéder par un état d’hypersensibilité. C’était comme si

toute chose et toute qualité au monde étaient là, bien rangées – au figuré

évidemment – en ordre alphabétique, de A à Z, de sorte que, par une

excitation exponentielle, ses sens l’emportaient d’une envolée jusqu’au

calme absolu de leur zénith, en une région où elle possédait, parmi toutes

les hiérarchies possibles d’objets, une collection de fossiles ; un fossoir ; un

fossoyeur fou fouaillant par pure foucade ; le père de Foucauld et les

courants du même nom ; Foucher (Alfred) ; un foudre de guerre, des

foudres de bière ; le fouet du Père Fouettard ; de la crème fouettée sur une

fougasse à l’anis ; courant parmi les fougères, la fougue d’un fouillemerde ;

un fouillis de fouines ; Foujita sur le Fouji-Yama foulant un foulard ; des

foules de foulques soignant leurs foultitudes de foulures ; Foupana,

Portugal ; Fou Ping, Chine ; le miniaturiste Fouquet ; des fours en grande

quantité parmi lesquels un four à pain, un four à chaux, un four à réverbère,

un four à sole tournante, un four continu à moufle et une assiette de petits

fours ; une horde de fourbes fourbissant leurs armes sur leurs chevaux

fourbus, sous de sinistres fourches patibulaires ; de frêles fourchettes ; un

farouche fourcheret sur un arbre fourchu ; une gerbe de fourcroyas ; un

fourgon postal ; la fourgonnette d’un fourgueur ; les séries de Fourier ; un fouriériste dans un four-in-hand écrasant une fourme pleine de fourmis ; la

constellation de Fourneau ; un vieux fourneau ; une fourniture abondante de

fourrage ; des fourrés servant de fourre-tout ; un fourreur de Fours (France)

embarqué par la fourrière en manteau de fourrure ; des foursts, spécimens,

uniques de la Planète Rouge ; Fourtou (Marie-François-Oscar Bardy de),

fourvoyé dans le Fouta-Djalon et qui n’en a rien à foutre ; ce foutriquet de

Fouzouli et sa fovéa fovéolée ; du fovic ; des fovorites lunaires ; Fowler, un

verre de sa liqueur à la main, contemplant un bloc de fowlérite au bord du

Fox ; d’innombrables Fox, parmi lesquels un Charles James, un Sir Cyril,

un George, un Henry, un John et une tribu d’indiens ; une meute de fox-

hounds, de fox-hunters et de fox-terriers… Et ainsi de suite et

pharamineusement jusqu’aux dernières syllabes de l’univers mental de sa

toute-puissante contemplation.

Au milieu d’un fox-trot, le visage sombrement incandescent de Sue Fox

se fit jour à la conscience de Becky. Sous l’arche résolue du sourcil de Sue,

quelque chose dans le clair-obscur doré de ses yeux détourna Becky de sa

quête. Défléchi sur l’image de Sue, son univers conceptuel perdit son

caractère de parodie encyclopédique gargantuesque. Le rayon laser de son

regard avait perdu sa cohérence. Il se diffusa et mourut. Becky dérivait

maintenant sur le front de Sue Fox, près du point central où les Hindous

peignent le tilaka, emblème sectaire de leur foi.

Sue Fox survolait en rase-mottes l’étendue du désert de Mojave.

L’espace de quelques instants éphémères, Becky vit ses pensées, peut-être

parce que les deux femmes se connaissaient depuis l’enfance. Elle vit

d’abord une scène féroce et éclatante : une crucifixion presque dissimulée

derrière des gerbes de lis portées par des enfants mexicains rondouillards.

Ses senseurs lui dirent aussitôt qu’il s’agissait d’un tableau que Sue se

remémorait avec une certaine émotion. Derrière, traversant la silhouette

crucifiée, une autre, associée à la première, bien que l’homme portât un

costume, des lunettes sans monture et une barbiche. Becky n’eut de lui

qu’une vision vague, tout comme Sue ; mais un instant après, elle sut son

nom. C’était Trotsky, qui regardait par une baie un jardin luxuriant de

palmiers et de cactus. Les portes de la maison étaient soigneusement

verrouillées. Un assassin rôdait dans le jardin. Trotsky était presque

dissimulé derrière des bouquets de cactus dans des bacs. Parfois il portait la

main à son front, d’où giclait du sang. À ces instants, il ressemblait à Dwight Castle, qui pilotait l’avion, le profil perdu dans les feux du tableau

de bord.

Quand Sue parla, quelque chose dans l’intensité de ce moment se perdit,

dehors quelque chose dans l’éblouissement du soleil perdit de son éclat.

« Dwight…

— Mm ? »

Il était ailleurs, son regard, celui de l’avion. Il volait si bas que le bout

des ailes sectionnait les plus hauts sahuaros et les ocotillos vermillonnants.

« Dwight, j’ai l’impression d’avoir quelqu’un à côté de moi.

Quelqu’un… Je ne sais pas…

— Nn.

— Quelqu’un qui vole, comme nous…

— Voilà la route. Et là-bas les collines.

— Si seulement j’arrivais à passer… Le C.O. n’essaie pas de nous

joindre, quand même ? Si tu passais en onde-L pour voir s’il y a des

messages pour nous ?

— Nous serions détectés. Il n’y a pas de mouchard dans le moteur de cet

avion. Je l’ai fait enlever. Pourquoi se servir d’un signal radio qui trahirait

notre position ?

— Je sens qu’il se passe quelque chose. Cette personne qui vole… non,

je n’arrive pas à savoir… »

Elle résolut de ne rien dire, s’essuya le front, et resta tranquille, noyant

sa perplexité dans la griserie du vol, un rase-mottes au-dessus des collines

basses qui leur fit manquer de peu des pylônes d’énergie solaire. Le ranch

de Chambers apparut.

Ils se posèrent près de la piscine.

Chambers sortit de la maison, courant aussi vite que son pied bot le lui

permettait, et les maudissant par la poussière qu’ils venaient de souffler sur

l’eau bleue de sa piscine.

Ils descendirent.

Confronté avec deux membres du Conseil de l’Exécutif Cap-Com,

Chambers changea aussitôt d’attitude. Le secrétaire d’État se reprit et,

jouant avec sa barbe, leur dit : « Vous n’avez pas perdu de temps !

— Vous nous attendiez ? demanda Castle. Comment se fait-il ?

— Je viens de recevoir le bulletin spécial du C.O. il y a à peine six

minutes. Je suppose que c’est pour ça que vous venez ? »

Ils restèrent là à se regarder sous le soleil, la piscine brune à leurs côtés,

le paysage brun tout autour, le nez de fourmilier de l’appareil qui crépitait

en refroidissant.

« Non, nous n’avons pas pris le bulletin spécial du C.O. », dit Sue Fox.

Il s’effectua en elle un curieux glissement. Elle savait que, pour elle, les

années de parti pris, passées à militer pour le fusionnisme puis, celui-ci

réalisé, à tenir éloignés les ordinateurs de la soudure Cap-Com le plus

longtemps possible, tiraient presque à leur fin. Intuitivement, elle sentit

qu’une époque était révolue. Et encore une mange-gale d’époque, se dit-

elle.

« Eh bien – ce bulletin, Chambers, qu’est-ce que c’était ? demanda

Castle.

— Si ça ne vous ennuie pas, répondit le secrétaire, je vous en parlerai

plus loin. Faisons un tour. Je sais que la maison est sur écoutes. »

Il donna l’allure, lentement ; ils lui emboîtèrent le pas. Il tourna vers eux

son visage sombre et dit : « Le C.O. vient d’annoncer une percée

scientifique d’une portée considérable. Le résultat – eh bien, le résultat

disait qu’il n’existait rien de comparable, sauf peut-être certains événements

embryonnaires tels que l’apparition de la vie sur la Terre, ou le passage de

la vie aquatique à la vie terrestre. On vient de découvrir un nouveau milieu.

L’univers microspectral. Ils appellent ça l’écopicosystème. »

Elle poussa une exclamation, saisie par une impression de déjà-vu. Était-

elle déjà passée par là, avait-elle déjà vécu cette même scène, où elle le

regardait les yeux baissés et lui parlait en boitant ? Ou le mot

« écopicosystème » lui venait-il en pensée de ce quelqu’un qui la surveillait

mentalement ?

D’un air soupçonneux, Dwight Castle dit : « Vous faites comme si vous

pensiez que j’allais vous tuer, Chambers. Comment se fait-il ?

— Vous me tuerez peut-être. Mon maître est Attica Smix. C.O. a

découvert que lui et sa femme se cachent depuis des années dans

l’écopicosystème – il y a un certain temps que les labos de sa compagnie

ont mis au point la découverte, et ont brouillé les pistes pour fausser les

recherches de C.O. Pour ça – et peut-être à cause d’autres choses – je crois

qu’ils me tueront. L’esclave mourait toujours avec son maître… C’est une

vieille loi.

— C’est ridicule.

— Mais non. J’aurais dû partir au bon moment, avant votre arrivée. »

Mais il continuait à faire le tour du grillage, au milieu d’un jardin de

cactus, figues de Barbarie, baïonnettes espagnoles, yuccas.

« Mais où iriez-vous, Chambers ? demanda Sue avec curiosité. Toutes

les cachettes du monde sont épuisées, ou en tout cas par une organisation

comme le C.O. »

Chambers s’arrêta et tapota les rares cheveux crépus de son crâne. « J’ai

une de leurs micro-antennes dans le ciboulot, je n’aurais donc pas la

moindre chance de leur échapper – sauf une chose ! »

Il se tourna et montra l’est.

Loin sur la terre sèche se dressait un arbre immense qui abritait une

petite cabane. Aucun autre signe humain en vue, seulement la terre plate et

sèche qui brûlait avec cette morte vitalité propre au désert et, pour la

délimiter, la ligne basse et bleue des collines, continue et presque égale.

« Vous les voyez ces collines ? Je suis venu vivre ici parce que ça me

rappelait un peu le coin de Kenya où je suis né. Voyez une entaille dans les

collines, une entaille abrupte, juste à la droite de mon arbre-vigie ? Là où

c’est flou ? » Ils hochèrent la tête, le regard plissé sur la terre lumineuse.

« C’est la grande turbulence temporelle. C’est là qu’elle commence. Elle est

grande et elle est profonde. Peut-être de plusieurs millions d’années. »

Il se retourna et regarda Sue Fox en face.

« Je vais entrer là-dedans ! » dit-il. « Et même le C.O. ne pourra plus

m’avoir, sauf si vous me tuez d’abord. »

 

CHAMBERS

L’Inconnu est devant nous –

J’étais là, je l’ai vu dans le soir clair

 

SUE

L’Inconnu est là, partout –

Et pas seulement où luit le désert

 

DWIGHT

Oui l’Inconnu est partout –

En séance au conseil je l’ai vu faire

 

CHAMBERS

Çà et là nous sommes tous mis au défi

Chacun de nous doit y faire face, nu

En territoire inconnu je suis poussé

C’est là que se trouve mon Inconnu

SUE

Tambours, bruits d’ailes, d’étranges vents soupirent

En mon être – À la dérobade je dois

Débusquer toutes ces visions furtives –

Mon Inconnu n’est autre part qu’en moi

 

DWIGHT

Lorsqu’en réunion naît un litige

Et qu’en moi l’aliénation n’y tient plus

Je regarde ces visages en muraille –

Et là je reconnais mon Inconnu

 

Oui l’Inconnu est partout

C’est en séance au conseil qu’il se terre

 

SUE

Oui l’Inconnu est partout

Une ombre dans l’esprit crépusculaire

 

CHAMBERS

Mon Inconnu est devant vous –

Lieu de mirages aux sables lumineux

Où doit naître la confrontation

Avec l’inconnu de cette contrée

Oui, oui, c’est là ma destination !

Sue, Dwight, à tous deux je dis adieu

Une grâce Inconnue m’a appelé !

 

« Alors bonne chance », lui dirent-ils. Ils lui serrèrent la main.

« On ne tue personne ? demanda-t-il.

— On ne tue personne. »

Il les regarda fixement ; peut-être tenté au dernier moment d’avouer qu’il

avait espionné le C.O. pour les Nations Dissidentes et l’I.D.I., il décida en

fin de compte qu’il était plus sage de s’abstenir.

« Personne ne sait jusqu’à quand va cette turbulence », dit Chambers.

Un cheval hennit au loin. Non loin sur le chemin des collines derrière

eux, il y avait des écuries, qui faisaient partie du ranch. Très haut dans le

ciel, des traînées ; peut-être surveillait-on la turbulence temporelle.

« On ne vous arrêtera pas », dit Castle. « Les hommes sont de plus en

plus sur leurs gardes, Chambers – c’est ce qui arrive quand on rogne sur la

vie privée. Les machines ne savent pas ce que c’est, la vie privée ; le

concept leur échappe. Nous ne nous sommes jamais fait de confidences,

mais nous allons vous demander de nous en faire une. »

Son visage parut se fermer. « Allez-y. »

« Nous soupçonnons que vous travaillez pour quelqu’un d’autre

qu’Attica Saïgon Smix. Soupçon fondé ? »

Le Noir ne répondit pas. Enfin : « J’ai travaillé pour Smix », dit-il.

« Pour personne d’autre ?

— Je ne peux pas vous dire. »

Castle balaya l’incident. « Si vous ne voulez rien dire, d’accord. Nous

allons vous quitter. Nous aussi nous allons étudier la turbulence temporelle.

— Vous n’allez pas la traverser en avion ?

— Nous allons l’étudier. »

Brièvement, ils se dirent au revoir. L’attitude de Chambers était celle de

la défiance. Sue et Castle grimpèrent dans le V.T.O.L. et lancèrent le

moteur. Chambers courut à l’abri en claudicant. La piscine reçut une part

supplémentaire de poussière.

Ils décollèrent à la verticale. Derrière le toit du ranch qui rétrécissait, Sue

vit un camion qui attendait, à moitié chargé. Chambers préparait sa fuite.

Dérisoire, pensa-t-elle. Le C.O. pouvait lui brûler la cervelle à distance

s’il tenait à le rattraper, bien avant qu’il n’arrive à son camion.

« Le pauvre ! dit-elle.

— Il fait ce qu’il faut. »

Ils virèrent vers l’est. Le jour était à son zénith.

La turbulence était mal délimitée. Seule l’entaille dans les collines

indiquait sa présence, comme deux photographies aériennes mal jointes.

Quand ils se furent rapprochés, Castle maintint la distance entre eux et la

turbulence, et gagna de l’altitude pour avoir meilleure vue.

« Ne rentre pas dedans.

— Mm. »

Pas grand-chose à voir. Une ligne au sol, comme un affaissement

géologique. Au-delà – eh bien, peut-être un vague changement de nuance…

Rien d’autre.

« On descend et on se pose à côté.

— Alors, c’est toujours une hallucination collective ?

— Peut-être. Tu crois que j’aurais dû tuer Chambers ?

— Pourquoi ?

— Pour rester du bon côté du C.O. Pour nous ce sera une double

condamnation, et de voler illégalement et de l’avoir laissé s’échapper si

C.O. veut lui mettre la main dessus.

— Il y a eu assez de tueries.

— L’histoire de ma vie. »

L’avion était à terre. Les nuages qu’ils avaient soulevés retombèrent en

tourbillonnant ; ils descendirent. La chaleur était rassurante. Elle lui tint le

bras et regarda tout autour d’elle.

Il y avait quelque chose. De l’autre côté de la faille, le sol était – non, ni

plus sombre, ni rien, sauf… Un sol plat, sans caractéristiques, n’autorise

guère de jugements, mais il y avait une erreur de perspective. Ou de

réfraction. Comme si on regardait dans un verre d’eau ; on avait

l’impression que les pailles étaient tordues au figuré.

Ils commencèrent à la contourner, lentement, toujours à deux pas d’écart

entre eux et la faille au sol.

« Tu me serres.

— Pardon, Dwight, je sens quelque chose – une espèce de tension.

— Peut-être la ménopause. »

Ils rirent. « Il nous faut des instruments, dit-elle.

— Il y en a dans l’avion.

— Hein ?

— Un ouvre-boîte. Et la bière qui va avec. »

Ils retournèrent à l’avion.

On y était tranquille. La bénédiction du silence et de l’insolite les

enveloppait, les pénétrait. Ils burent lentement leur bière, à l’ombre noire et

menue de l’aileron, l’un contre l’autre.

« Dwight, je t’ai déjà parlé de Becky – elle fait partie des proches de

Surinat. Une jolie fille. J’ai pensé à elle tout à coup, je ne sais pas pourquoi.

Elle est membre de l’I.D.I… Chambers travaille peut-être pour l’I.D.I. ? »

Il avait l’esprit ailleurs. « Mon chou, pour nous le temps s’achève, voilà

ce que je crois. Cet écopicosystème – ça donne encore cent fois plus de

pouvoir au C.O. sur l’environnement terrestre. Ça doit vouloir dire que C.O.

peut concrètement rentrer dans – dans ce caillou. » Il donna un coup de pied

dans le caillou. « Qu’est-ce qu’on attend pour prendre l’avion, rentrer dans

cette turbulence temporelle et s’y chercher un coin ?

— On ne peut pas revenir.

— Ça me plaît, cette idée !

— Imagine qu’elle remonte à des millions d’années, comme dit

Chambers – imagine qu’elle nous ramène avant même l’ère biologique. On

mourra.

— Tente le coup avec moi, Sue ! Il y aura peut-être du baluchiterium à

chasser, comme en Afrique ! On a des armes dans l’avion, et on peut vivre

sur le terrain.

— Restons encore un peu. »

Elle laissa tomber sa boîte de bière et s’éloigna. Il la regarda partir. À

une centaine de mètres de là, elle s’arrêta près d’un rocher et s’accroupit, le

dos au soleil tapant.

Debout, une main sur l’avion, il laissa aller son regard. Dwight avait

toujours aimé le désert. Malgré toutes les horreurs que pouvait subir la

Terre, malgré tout ce qu’on construisait autour et ce qui s’y jouait de

rivalités, le désert restait épargné et inviolable. Quand le monde aurait fait

son temps, que le soleil serait de plus en plus gros, de plus en plus chaud et

de plus en plus près, il ne resterait plus que le désert qui, s’embrasant à son

tour, répondrait au visage embrasé de sa monstrueuse fiancée venue d’en

haut. Voilà qui lui conviendrait, se balader jusqu’à ce que le dernier cactus

se dessèche et meure, pour ne plus laisser que le soleil, qui viendrait toucher

le désert.

Il admirait le désert. Il était comme l’homme, irréversible, inconvertible.

Il vit Sue revenir et ne lui prêta pas attention. Les femmes étaient si

bavardes.

« Qu’est-ce que tu fais, Dwight ?

— Je respire un bon coup. Je chasse de mes poumons le brouillard de la

chambre du conseil.

— Il y a quelque chose là-dedans. Je n’arrive pas à savoir ce que c’est. »

Elle montrait le cœur de la turbulence, à l’éclat terne.

Un ver titilla les glandes de Castle. Un jour dans l’Himalaya, il y avait

longtemps de ça, il était tombé sur des empreintes de yéti ; il avait vu la

créature sur les hauteurs, à flanc de montagne, en une silhouette vague. Ce

n’est qu’après avoir tiré qu’il avait distingué quelque chose avec netteté –

une gueule rouge qui montrait les dents à son adresse. Puis elle avait

disparu.

Car dans la turbulence était tapi quelque chose qui ondoyait sous les

vagues de chaleur, quelque chose dont on ne pouvait évaluer la taille. Ce

pouvait être un dé à coudre, un dragon, un temple immense. Ils restèrent là

à regarder. Ce pouvait n’être aussi qu’une vieille bouteille de Pepsi

miroitant par terre, ou une galaxie lointaine.

« Allons-y, dit-il tranquillement.

— Tous les deux ?

— Non d’un golem, je ne vais pas te laisser là à ramasser des cactus,

mon chou. Grimpe dans l’avion.

— Voilà de la compagnie. »

Ils se retournèrent. Un paquet de poussière se rapprochait à bonne allure,

surgi du désert.

Sans un mot, Castle fouilla dans l’avion et en ramena une carabine. Il

attendit, la carabine douillette au creux du bras.

« Ne tire pas, Dwight, je crois que c’est Chambers. »

Il serra plus fort la carabine.

Un instant après, ils savaient à quoi s’en tenir. Chambers était au volant

du camion Dodge qu’ils avaient aperçu devant la maison. Il arrivait à vive

allure et leur faisait signe, mais semblait n’avoir aucune intention de

ralentir. Il y avait un chien à l’arrière du camion, le regard fixe, perçant

l’orage de poussière. Le camion tanguait et cahotait à travers les buissons

dans des giclées de cailloux. Sue se mit derrière Castle. Castle éleva le fusil

à hauteur de poitrine et attendit.

Au dernier moment, Chambers fit une embardée pour éviter l’aileron et

gueula quelque chose qu’ils ne comprirent pas. Le coup de pouce panique

qu’il lança par-dessus son épaule était suffisamment éloquent. Quelque

chose de passablement vilain arrivait derrière lui.

« Saute dans l’avion », dit Castle, en poussant Sue jusqu’au marchepied.

« C’t’idiot nous a mis dans le champ de tir. »

Au moment où ils s’enfonçaient dans les sièges de la cabine, ils eurent le

temps d’apercevoir Chambers qui plongeait dans la turbulence temporelle.

Le véhicule apparut tout à coup comme un négatif de lui-même. Il avait

perdu toute perspective. Il semblait venir vers eux. Ils le virent par en

dessous. Il s’étendait comme une étoile de mer, et rétrécissait en même

temps. Il était brillant, lumineux. Il avait presque disparu. Il y avait d’autres

choses ; elles l’absorbèrent au milieu de taches incandescentes.

« Pas… » Elle déglutit et fit une deuxième tentative, aussi laconique que

lui. « Pas très encourageant.

— Un effet de la lumière, peut-être. Distorsion de signal. On ne sait pas

ce qui se passe quand la lumière traverse le temps.

— Ni la chair non plus. »

Il se tordait le cou par la fenêtre et regardait là où la poussière

tourbillonnait encore sur la piste. Ça sentait le caoutchouc et la végétation écrasée.

« Il va falloir aller se rendre compte sur place, Sue. Une seconde – voilà

le piolet de Trotsky qui nous court après !

— Comment ça ? Il emballait le moteur.

— Un missile à tête chercheuse qui s’amène. Pointé sur Chambers ou sur

nous – qui sait ? »

Les missiles à tête chercheuse étaient lents, conçus pour l’exécution et le

rapport de mission, et récupérables au besoin. Lents, mais pas si lents que

ça. Il courait vers eux par-dessus la terre aride.

Castle fit décoller le V.T.O.L. et vira sur l’aile le plus vite possible au

moment où le missile arrivait, montrant les dents et crachant la fumée. Il

pénétra la turbulence en flamboyant, tourna selon une étrange géométrie et

disparut.

« Il va y en avoir un autre dans deux minutes, tu peux parier », dit Sue.

Il ne répondit pas. Il lança l’avion tanguant et roulant droit sur la

turbulence.

 

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