L'heure de 80 minutes
Chapitre XVI
I LS n’avaient pas mangé depuis longtemps. Ni mangé, ni dormi, et ils avaient voyagé loin. Mais l’ennemi sous toutes ses formes était battu ou semé.
Ils chevauchaient à trois palefrois las, leurs visages exsangues carminés
par le couchant, Julliann Peau de Requin en tête, Gurum à sa suite, Harry
l’Autour fermant la marche, son faucon à l’épaule. Le soir s’avançait,
versant avec lui des brouillards dans les vallées, accrochant au ciel le joujou
d’un croissant de lune et une étoile claire.
La dernière côte montée jusqu’à la crête, Julliann arrêta son poney et
attendit l’arrivée des autres, presque au bout de leur souffle. Alors il étendit
le bras.
Le sombre amas de Slot Surinat gisait au loin, couronné de mille
stalagmites.
« Nous y ferons halte », dit-il. Sa gorge brûlante réclamait à boire.
L’oiseau de proie ramassa ses épaules étroites, étendit les ailes, et s’éleva
lourdement dans un air piqueté de moucherons. Les hommes enfoncèrent
leurs éperons dans les flancs suants de leurs montures et reprirent leur
marche titubante.
Très haut, à l’un des innombrables étages du château dissymétrique, une
lumière brûlait. C’est dans le noir que s’étendait tout autour le reste de sa
masse crénelée, avec cependant de loin en loin sur une fenêtre peu amène le
reflet cramoisi des dernières envolées du ponant, qui teignait la couche
amoncelée d’alto-cumulus comme un jet de prose pourpre.
Ils atteignirent les lieux. Par une des cours intérieures ils amenèrent
lentement leurs montures aux écuries, et allèrent leur chercher eau et fourrage. Puis ils entrèrent par une porte grinçante et dérobée.
Ils se trouvaient dans une partie du château qui, par son anachronisme
délibéré, encourageait leur humeur. Les visages de bêtes aux regards blancs
les regardèrent passer de leurs murs quand, d’un pas pesant, ils longèrent un
corridor. Quand ils entrèrent dans un vestibule domestique, une araignée
fila vers eux, une araignée de cinquante centimètres de haut aux pattes
froufroutantes. Et une autre la suivait, et une autre encore, et elles
arrivaient, vite, mauvaises et hideusement énormes.
Il y avait au milieu de la pièce une table grossière. Avec des cris de
colère et d’étonnement, les deux hommes sautèrent dessus. Gururn était
plus lent. Le premier arachnide l’atteignit. Il arborait de grandes
mandibules, et son corps multiforme tremblait sous une touffe de fourrure
grise et teigneuse. Il lui saisit la jambe d’un enlacement obscène.
Avec une plainte étouffée, Gururn tira un couteau et frappa dans sa
chute. Le banc glissa au sol en grinçant ; humanoïde et arachnide roulèrent
sous la table. Les autres attaquants se ruèrent dans la mêlée.
Tirant leurs épées, Julliann et Harry sautèrent au secours de leur ami. Un
coup de faux chacun, et les corps s’ouvraient en deux. Les restes allaient
éclabousser la muraille. Gururn s’extirpa de sous la table, visage en sang, et
repoussa le cadavre de son attaquant. Il retira son masque et essuya ses
traits féroces. Il indiqua d’un geste les cadavres qui se convulsaient encore.
« Grosses, les araignées, dit-il. »
Il vint un grattement des corridors au-delà.
« Et en voilà encore, dit Julliann. »
Ils s’avancèrent, les armes en alerte. Des méandres de son cerveau vint à
Julliann l’idée qu’il était passé par – ça ? Quelque chose comme ça ?
Quelque chose dont il n’arrivait pas à se souvenir ? – Déjà.
Et d’autres araignées déboulèrent comme d’horribles buissons en ballots
vivants. Entre eux, les hommes les coupaient en morceaux.
« Elles sont fausses, dit Harry. Elles sont fausses – sinon Harry serait en
pleine panique !
Son oiseau aussi s’appelait Harry ; c’était son alter ego.
« Mais bien sûr ! Elles ne saignent pas ! grinça Julliann, entre deux
coups de hachoir.
— Alors elles doivent être chères. »
L’idée se révéla bientôt juste. La vague de créatures féroces mourut. Ils
coururent, s’engagèrent dans des escaliers sans fin, les armes toujours plus vigilantes. Une dernière bestiole, glissant le long d’un fil comme une corde,
se rua sur eux. Harry la transperça au moment où les mandibules
s’accrochaient, et l’envoya dinguer avec dégoût. Le corps plongea dans le
puits de l’escalier.
« Bien joué ! tonna au-dessus d’eux une voix énorme. Voilà des gaillards
selon mon cœur assoiffé de sang. Montez, gaillards, et soyez les
bienvenus ! »
Ils gravirent les marches, les yeux levés. Julliann leur fit signe de garder
l’épée hors du fourreau.
Ils grimpèrent, ils grimpèrent, et les ombres tournèrent follement dans
leurs têtes et le rouge lugubre fit place au noir.
Enfin ils atteignirent un vaste palier. Une porte était grande ouverte sur le
côté, et la même voix colossale rugit : « Entrez, mes fils, et soyez sans
crainte ! »
Ils entrèrent et restèrent interdits.
Quatre souillons travaillaient au fond de la salle, s’échinant au milieu de
nuées de vapeurs sur des fourneaux énormes dont les grilles rougeoyaient
comme autant d’entrées infernales. D’immenses poêles bouillonnaient sur
cette géhenne qui emplissait les lieux d’émanations strabilieuses.
Au milieu de ces volutes jaunâtres se tenait un personnage aux
proportions gargantuesques, qui tenait plus du crapaud caparaçonné que de
l’homme. Il était musclé comme un orme ; ses bras étaient des amarres. Le
tronc était épais comme un coffre de galion, et la tête comme un Christmas
pudding d’asile de pauvres mal démoulé.
Quant aux traits de ce visage, on les avait collés au hasard, des yeux à la
hauteur d’un groin terrifiant, des naseaux qui s’enchevêtraient
diaboliquement à une vulve d’éléphante en guise de bouche. Des poignées
de poils poussaient çà et là au milieu d’un fard aussi rutilant que les feux
qui se trouvaient derrière.
« Le Roi des Araignées ! rugit Gururn qui tomba un genou en terre.
— Soi-même ! Approchez qu’on vous examine, mes héros ! »
Ils s’approchèrent avec réticence, non seulement à cause de la férocité de
la créature elle-même, mais par crainte des grandes araignées rogneuses qui
gisaient à ses pieds à demi endormies, en tout point pareilles à des jeunes
lions en laisse.
« Vous m’avez l’air d’une belle bande de gueux, mais qu’importe !
— Qu’importe en effet, répondit Julliann aussi tranquillement que lui
permit son courage. »
Le Roi des Araignées portait ce qui aurait pu être un rapetassage des plus
épaisses, des plus visqueuses, des plus sales, des plus infestées de mouches
et des plus vieilles toiles d’araignées possible.
Son accoutrement se répandait en haillons autour de lui, parachevé par
une monstrueuse paire de bottes à revers aux orteils béants.
« Je suis le Roi des Araignées, et je règne en maître sur le monde de la
décadence !
— Enchanté, dit Harry, s’essayant à un rictus.
— Vraiment ? Je dois dire qu’il en est beaucoup qui sont secrètement
amoureux de la décadence, beaucoup qui viennent forcer des lieux sombres
où l’on ne s’aventure qu’à ses risques et périls. Il en est beaucoup qui
passent leur vie dans de vieux châteaux, et qui se font prendre dans des
toiles tissées par des créatures qui ne sont plus depuis longtemps.
— Nous sommes fatigués – pas de symbolisme, par pitié, supplia
Julliann.
— Demande raisonnable. Dites-moi vos noms et vous pourrez vous
asseoir à ma table, car mes quatre beautés ont préparé ce soir un rare
festin. »
Et en même temps il indiqua les mégères avec quelques gloussements
malsains.
Ils lui dirent leurs noms. Le roi prit la main de Gurum avec une chaleur
particulière et lui fit particulièrement mal. Les trois guerriers se laissèrent
tomber sur des sièges massifs qui semblaient avoir été taillés tout
récemment dans les lambris.
« Pressons les boissons, mes petits pigeons ! cria le Roi des Araignées en
claquant la première croupe qui lui tomba sous la main. Les quatre
maritornes étaient aussi pléthoriques que lui-même, leurs mines rubescentes
presque autant envahies de poils que la sienne. Leurs vêtements
volumineux, jadis faits maison, s’étaient tellement imbibés d’émanations
culinaires nauséeuses qu’ils luisaient comme du cuir. L’une d’elles se
détourna de son fourneau et vin grattouiller le Roi sous quelques-uns de ses
mentons.
« Ça vient Vot’Majesté, ça vient. C’est pas la patience qui vous étouffera
vous, hein ? »
Elles apportèrent leurs grandes écuelles écumantes et les posèrent devant
leur maître. De petits doigts d’écume jaune se déroulèrent sur le bois buriné
de la table. Des volutes plus épaisses parcouraient le plafond bas, se
laissaient glisser en filaments, remontaient en boule, couraient dans les
recoins les plus fuligineux comme à la recherche d’une proie. Les vapeurs
se laissaient couler prudemment sur les fenêtres, avec des tourbillons
frénétiques là où les courants d’air démasquaient une fissure ou une issue.
Dans cet environnement oppressant, le visage de Gururn, tous crocs dehors,
resplendissait comme un bienfait angélique, une chambre d’enfants vue par
un holorêve.
On fit tomber sur la table quatre cuillers à pot.
« Et maintenant buvons ensemble, mes bons amis, dit le Roi, et je
parierais bien que nos gaillards n’ont jamais goûté une liqueur pareille. »
Il n’y avait pas grand-chose à redire sur ce point. Deux des bols
reposaient sur la main gauche du Roi, et deux sur sa main droite. Ceux qu’il
tenait dans la main gauche contenaient un liquide vert, plein d’agitations,
d’éruptions, de panaches, d’étranges remous jaune-gris. Dans sa main
droite, les deux bols bossués et noircis contenaient une soupe d’un brun
rébarbatif, une espèce de fond de lie bilieuse ; en tournant comme une
énorme taupe, elle semblait vouloir s’échapper d’un seul bloc de son bol.
Elle écumait furieusement sans qu’une seule bulle troublât la surface lisse.
Le relent des deux liquides était infect – si infect que, humant l’un, on
souhaitait que ce fût l’autre ; et là où les odeurs se rencontraient, de petits
pets mauves électriques allaient s’entrelacer dans l’atmosphère bondée.
« Allons buvez ! Je vous vois tous assoiffés !
— C’est quoi ces… qu’est-ce que c’est ? » demanda Harry.
Pour toute réponse, le Roi lui donna une claque dans le dos si
chaleureuse que le faucon en fut presque précipité dans un des bols de sanie
verdâtre.
« C’est le spiritueux le plus rare au monde, et qui se prend en deux
parties comme vous voyez, mes grands. Chaque partie est un poison mortel,
la liqueur verte, et la brune. Le marron, c’est le poison le plus violent qui
soit au monde, à part le vert, le vert, c’est le poison le plus violent qui soit
au monde, à part le marron. Tout seul, l’un ou l’autre vous envahirait les
veines comme la foudre en cinq minutes, et cinq minutes après vous aurait
transformés en momies creuses – et chacun dans un style original.
« Fascinant, dit Julliann, et je ne mets pas une seconde votre parole en
doute… Vous l’appelez comment ce… ce breuvage ?
— “Abonboi,”, répondit fermement le Roi.
— Abonboire…
— “Abonboi.” “Boi.” C’est comme ça que je disais quand j’étais encore
au biberon, rugit le Roi des Araignées. C’est à ça qu’on m’a élevé, si vous
voulez que je vous dise ! J’en pintais au berceau. Ça a tué ma mère. Et mon
père. Et mon oncle. Et le bourreau municipal. C’est-à-dire que, le bourreau
municipal, c’était mon oncle. Allez – buvons !
— Allez-y – Je… je ne bois plus de poison…
— Nous sommes en carême, Majesté, dit Harry. Pendant le Carême,
abstinence de poison, et, en général, le reste de l’année aussi quand j’y
pense. »
Le Roi plongea dans le liquide vert sa louche qui chuinta, la ressortit
dégoulinante, fit une moue qui tenait plutôt de l’opération abdominale, et se
l’engouffra avec de sonores arpèges de contentement. Les matrones
s’approchèrent et couinèrent de plaisir et d’envie.
« Il n’aura pas dessaoulé avant demain soir », dit l’une d’elles en
enfonçant son coude chez sa voisine à la hauteur de ce qui devait être ses
côtes.
Avec un rot gigantesque, le Roi se laissa aller contre le dossier de son
siège.
« Superbe. Ambrosiaque. Un petit brouet sans prétention, mais, bonté
divine, que j’admire ses feux rhadamantins. Mais commencez mes bons,
commencez – sans façons ! » Il agita la main avec autorité. « Soyez sans
crainte, Abonboi n’a jamais fait de mal à personne, tant qu’on suit les
règles. Chaque liqueur est l’antidote de l’autre. L’une des deux seule vous
mettrait les os en gélatine, mais ensemble elles sont aussi inoffensives que
du pâté de pigeon. Essayez ! Essayez ! La verte d’abord, attendez un peu, et
la marron. »
Ils hésitaient encore, comme si on voulait les convaincre que c’était bien
sympathique de faire la cabriole de l’Empire State Building.
— Allez ! Buvez ! Ou je vous noie dedans !
Il poussa un grand rugissement qui réveilla ses bestioles. Elles
s’approchèrent du bout des pattes, reniflant avec leurs reniflements
d’araignées, et vinrent espionner au bord de la table. Avec des sueurs
froides, Julliann, Harry et Gururn trempèrent leurs cuillers à pot dans le bouillon vert tumultueux. Livides, ils portèrent la potion à leur visage et
l’enfournèrent.
« Urggghwrrrughkkkfowhw… dit Julliann.
— À la bonne heure, je savais bien que ça vous plairait ! »
De joie, le Roi donna un coup de cuiller sur la table.
Pendant que les premiers flamboiements de méthane se répandaient dans
des recoins insoupçonnés de son être, Julliann pensa :
« Mais oui, bien sûr, de la soupe d’araignée ! » Mais cette explication ne
rendait pas compte, loin de là, des autres horreurs qu’il reconnaissait, et
n’expliquait pas l’effet tord-boyaux-methyl-paraffino-gnôlard qui fusa dans
sa cervelle comme une bombe incendiaire.
Harry, assis les yeux fermés, avait le nez et les oreilles inondés de
larmes. L’Autour rota.
— Bon, oui ! fit Gururn en plongeant derechef sa louche dans la
décoction verte.
Le Roi des Araignées lui balaya la main.
« Tu veux te faire du mal ? Tes yeux pendouilleraient au bout de leurs
ficelles ! C’est Abonboi marron qu’il faut boire après. Il faut toujours les
prendre l’un après l’autre, péquenot, ou tes doigts de pied vont te sortir par
les oreilles ! »
Il montra l’exemple. La liqueur brune et tenace se ramassa et boula dans
sa bouche. Le blanc de ses yeux se mit à reluire, soudain ciré devant et
derrière. « Allez – Une minute de plus et vos tripes vont trouer vos
chaussettes ! »
Ils puisèrent dans la liqueur brune. Elle ne se le fit pas dire deux fois.
Elle vint d’un bond à leur bouche, à demi fondue.
Plus qu’une saveur, c’était quelque chose comme une défécation à
l’envers. Dévalant comme une furie, elle se rongea un chemin jusqu’au
dernier corpuscule et alla marquer les chromosomes d’une morsure
sulfureuse. C’était un peu se faire envahir par un boa constrictor dans un
cilice enrichi au strontium.
Deux secondes après, on se sentait mieux.
Une trappe claqua quelque part. La raison pliait bagages pour la nuit.
Ils s’enfoncèrent de bon cœur, tournèrent et retournèrent.
Liqueur verte, liqueur brune, verte, brune.
Des flots de liqueur partout, encore et encore des bols, sifflant derrière
eux sur les fourneaux. L’atmosphère sursaturée se convulsait, se reliquéfiait aux angles. Éclairs et pets la transperçaient. Elle coulait sur les buveurs, les
emplissait, les traversait. Ils n’étaient plus eux-mêmes qu’un liquide plus
opaque, un liquide dans lequel leurs yeux pataugeaient comme des petits
cochons luisants.
Pour Julliann, il n’y eut plus que deux instants de lucidité jusqu’à l’aube.
Il les reçut comme deux vertigineux coups de poing à l’estomac.
La première fois, il vit le visage d’Harry, bouffi, et qui continuait
d’enfler. Il lui cria : « Harry, c’est une illusion ! On est en train de se noyer
dedans – on est en train de se noyer dedans, volontairement ! C’est déjà
arrivé ! » Harry le regarda les yeux mi-clos, la bouche entrouverte.
« Espérons que ça recommence, dit-il. »
La seconde fois, ce fut plus tard quand les rugissements énormes du Roi
des Araignées, les cris des femmes, le bouillonnement des liquides, tant au-
dedans qu’au-dehors, transformaient une simple saoulerie en un pur
Niagara de folie. Au moment où les rideaux de la raison se levaient en
houle, il vit que les femmes buvaient aussi, que chacune était assise sur un
genou d’homme, qu’il avait sur le sien la plus chaude et la plus grosse et,
pour couronner le tout, tentait – un succès immédiat assuré d’avance – de
passer sa main sous ses jupons. La pensée le traversa, comme un pain
emporté par l’inondation, que cette beuverie ne pourrait jamais avoir de fin
puisqu’il fallait toujours donner au dernier poison son antidote – le cercle
était infini.
Alors la miséricordieuse folie l’engloutit. L’intoxication mit ses gros
godillots et travailla jusqu’à la dernière cellule suppurante de son cerveau.
Ses bras travaillaient, ses lèvres travaillaient, son métabolisme monta en
flammes autour de lui comme une rivière embrasée ; ses compagnons, le
Roi des Araignées et les quatre dondons rougeoyaient à ses côtés, hurlant de
joie aux imbécillités qui fusaient des flatulences. Les araignées étaient plus
que jamais alertes, leurs mandibules claquant pour la bonne bouche.
Le voile du délire euphorique se souleva une dernière fois, dans le flou –
à l’heure impie où fut résolue l’énigme du cercle sans fin. L’une de ces
dames partit en titubant et revint avec un monstrueux fromage jaune et
baveux. On pouvait le manger, crurent-ils comprendre, après avoir avalé
tant de pintes ou de gallons de liqueur, après quoi chaque organe ébouillanté
reviendrait à la normale. Ils finirent par avaler le fromage. On pouvait
croire, au goût, qu’on l’avait battu avec du smegma d’hippopotame. Il écuma aux commissures de leurs lèvres et ils plongèrent dans le sommeil,
puits de sommeil si infect qu’aucun rêve n’osa sonder…
La remontée de Julliann ne fut pas facilitée par le vacarme de dix
hommes – de la Légion Étrangère au moins – qui lui réduisaient en bouillie
la colonne vertébrale à coups de maillets.
Très lentement, très lentement (sinon les légionnaires redoublaient
d’efforts), il écarta une paupière et exposa la moitié de son œil à la lumière
corrosive du jour. Il le referma. Une demi-heure plus tard, il ouvrait l’autre
dans les mêmes proportions.
C’est ainsi que, pas à pas, il prit conscience de la terrible scène de
carnage qui l’entourait. Corps et bols gisaient au sol, une toile compliquée
d’écume et de fumée flottait au plafond. Il s’assit, sur un redoublement de
coups de maillets, une des araignées se retourna, se gratta avec une patte de
derrière et se rendormit, adossée à son maître. Tous étaient empilés les uns
sur les autres, humains et araignées. La tête lourde de Gururn avait pour
oreiller un gigantesque séant femelle. Julliann remarqua – bien que
l’information se contenta de filer secrètement à l’enregistrement, devant un
million de synapses à jamais claquées, quelques heures plus tard – qu’il
était resté couché sur la plus grasse, la plus laide, la plus graisseuse de ces
souillons, et que l’état de leurs vêtements ne laissait que peu de place au
hasard dans leur rencontre.
Il toussa, et une cendre blanche voleta de sa bouche. C’était la cirrhose
galopante, il en était convaincu ; pendant les quelques heures, ou jours, ou
mois, enfin le temps de leur ivresse, elle s’était répandue dans son
anatomie, avait investi ses poumons et l’intérieur de son crâne, allant
jusqu’à la défoliation du pubis et de ses chaussettes. Il avait le bout des
doigts noir.
Frissonnant de malaise et de froid, il se mit sur pied tant bien que mal,
crachant toujours plus de cendre à chaque expiration. L’effort à fournir,
d’une difficulté intolérable, dut passer par l’écrasement de la main droite
d’Harry l’Autour.
— Chérie… encore… fit Harry avant de sombrer à nouveau.
Julliann s’aida du rebord de la table, et tenta de s’entendre et avec les
joueurs de croquet sur son dos et avec les incrustations de guano qui lui
paralysaient la bouche et les dents. Ce qu’il lui fallait, c’était… juste une
goutte de quelque chose de sain et de purifiant. De l’acide phénique, du
whisky, du lysol.
Il leur fallait sortir de ce repaire le plus vite possible, cavaler jusqu’à
l’air pur des montagnes. Les grognements de plaisir porcins de son
inconscient, comblé par la débauche nocturne, n’apaisaient pas le morne
dégoût qu’il avait de lui ; de tels mécanismes d’autodestruction ne
pouvaient qu’ajouter aux inconforts de cette matinée. La table étalait encore
les restes sordides de l’orgie. Du fromage délaissé, des croûtes de pain
noires, d’où un rat battit en retraite. Un bol retourné.
Julliann longea la table, avec l’idée vague qu’il devait aller dans la cour
se mettre sous la pompe. Il puait.
Tout au bout de la table, il vit quelque chose qui ressemblait à une boule
de vêtements trempés, peut-être un justaucorps, baignant dans un bol à demi
plein de poison vert. Ce n’est qu’en arrivant à sa hauteur qu’il reconnut le
faucon, une aile étendue sur le bois que tachait le breuvage, l’autre repliée
sous lui, la tête immergée dans le liquide, les plumes souillées comme du
kapok détrempé.
« Harry ! » cria-t-il. Les cendres voletèrent dans la pièce.
Il ferma les yeux et attendit pour recommencer que passât le pilonnement
des maillets.
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