L'heure de 80 minutes
Chapitre X
« UEL adorable petit oiseau ! » s’exclama Loomis, un doigt pointé sur Q
les arbres chiffonnés.
La chose volante avait de jolies ailes blanches de papier ondulé qui
battaient lentement et drôlement, comme les pages d’un livre feuilleté. Elle
avait un petit corps potelé tout mignon, et sa queue se divisait en bouquets
de toutes les couleurs. Elle avait la tête ronde et douce, sans les
mouvements sournois des vraies têtes d’oiseau. Elle n’avait pas non plus de
ces yeux en boutons de bottine qui révèlent un atavisme reptilien. Non, mes
enfants, ce zozio tout blanc mignon tout plein à la pointe chiffonnée des
arbres avait une tête de petit chat ni plus ni moins, avec un gentil petit nez
retroussé et des moustaches blanches comme neige, et d’adorables petits
yeux bleu de porcelaine, et deux jolies oreilles.
« Il vient nous voir, dit le double de son mari. »
Eh oui, il venait se percher sur l’inoffensif plancher de l’espace pour se
lisser gentiment les plumes, comme une perruche au ralenti.
« Monty Zoomer a un goût si sûr, dit Loomis, ravie. Pas le moindre
sordide dans ces décors. »
Ces mots lui en rappelèrent d’autres qu’elle avait prononcés, peut-être en
rapport avec autre chose.
« Le monde est plein de choses tellement écœurantes. Il y a des gens qui
ont vraiment l’air de s’y complaire – des choses qui les rabaissent, comme
le-sexe-et-la-violence. »
Comment était-ce déjà ? Ah oui.
« Mais il y en a qui croient que le monde serait plus agréable à vivre si
nous oubliions tout ça pour ne plus nous occuper que des jolies choses qui nous entourent. Quand il existe tant de choses aussi élevées, pourquoi aller
chercher ce qu’il y a de plus bas ? Il devrait y avoir des lois… »
Non, pas tout à fait ça.
« Tu as entièrement raison, ma chérie, répondit Attica Saïgon Smix, plus
indulgent pour elle que jamais. Il devrait y avoir des lois contre le crime-et-
la-misère. On devrait enfermer tous ces gens, et laisser le monde à tous
ceux qui veulent d’un monde de douceur. »
Enfin, elle n’aurait pas dit ça comme ça, mais pourquoi contredire un
trésor comme Attica ? Elle continua donc.
« Il y a tellement d’immoralité, de vice, tellement de cruauté… Pourquoi
faut-il que les gens se torturent et s’entretuent alors qu’ils pourraient faire
de si jolis dessins ? Pourquoi s’obstiner à parler de rapports sexuels – et
même à faire la chose – au lieu d’avoir des petits animaux chez soi ?
— Je suis un petit z’animaux, dit le petit oiseau. Vous m’aimez ? »
Il vint se nicher contre elle. Elle caressa son mignon plumage, doux
comme des flocons de neige sur une boule de chatons.
« C’est pour ça que je t’admire tellement, Attica. Tu diriges le monde et
pourtant le monde n’arrive pas à te blesser. Tu restes au-dessus de tout ça.
Tu es chaste – et je crois que ceux qui dirigent le monde doivent être
chastes pour donner l’exemple. Je sais que Staline, par exemple – enfin, on
l’a beaucoup flétri depuis sa mort, mais je me rappelle que ma mère disait
que personne de son vivant n’avait jamais prononcé une parole contre lui –
enfin, c’est-à-dire, il a peut-être fait des choses terribles, c’est peut-être vrai,
mais il était gentil avec ses enfants et il est toujours resté propre dans sa vie
privée.
— Sais-tu que cet homme, quand il était au pouvoir, coassa le
représentant d’Attica Saïgon Smix, n’avait jamais un rouble en poche…
— Oui, c’est ce que je veux dire…
— … Parce que tout le bazar, c’était à lui. Tout était à lui, tout ce qu’il y
avait dans le pays.
— Voilà ce que j’admire chez toi, mon amour. Le monde est à toi,
presque tout entier – enfin tu vois ce que je veux dire, hein ? Et pourtant tu
ne t’en contentes pas. C’est toi qui as fait ce nouveau monde, si parfait – tu
l’as fait faire par Monty Zoomer – rien que pour nous deux. Et c’est vrai
que c’est un monde parfait, hein zozio ?
— J’ai mon nid dans un arc-en-ciel, répondit le zozio. Un nid rien qu’en
jolies couleurs.
— Tu sais, Attica… »
Il savait ce qui allait venir, mais avait encore envie de l’entendre, alors il
secoua la tête et dit : « Quoi donc, mon p’tit oiseau ? »
Elle lui prodigua son doux et onctueux sourire perse.
« Nous deux on a de la chance, on est vraiment à part ! »
Un agneau laineusement dodu trottait par là. Lui aussi souriait. Sourire
ovin.
Loomis prit la main d’Attica, le regarda tendrement dans les yeux et se
mit à chanter d’une voix flûtée de contralto.
LOOMIS
On voit ici comment la Science
Par un goût merveilleux
Nous environne de beautés
Faisant du monde un jeu
C’est le rêve de l’homme, toujours vivant en lui,
Du coup de Baguette Magique
Avec lequel la Science Bonne Fée adoucit
Souffrance et misère endémiques
ATTICA
Au risque de te décevoir
Ton calcul n’est pas bon
On n’achète pas en chantant
Arcs-en-ciel et pinsons
C’est le cauchemar de l’homme toujours vivant en lui
Jamais de Baguette Magique
Se hisser au-dessus en piétinant autrui
C’est hélas là sa seule éthique
C’est la loi du plus fort qui triomphe toujours
L’histoire nous le dit
Trier le Bien du Mal ne peut être le rôle
De la technologie
LOOMIS
Oui la beauté nous environne
Fais un tour au jardin
Et tous tes soucis d’un seul coup
Partiront c’est certain
C’est là le souhait de l’homme toujours vivant en lui
C’est dans ses rêves qu’il veut être
Amours envolons-nous loin de l’Enfer des Prix
Pour le Paradis du Paraître
Oui la beauté nous environne
Flânons dans ce jardin
Et tous les tracas de la vie
Partiront c’est certain
Iront en fumée c’est certain
Nos rêves exigent d’être
Nos rêves exigent d’être
Où l’Être fait place au Paraître
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