L'heure de 80 minutes

Brian Aldiss · Chapitre 10 sur 32

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L'heure de 80 minutes

Chapitre X

 

 

« UEL adorable petit oiseau ! » s’exclama Loomis, un doigt pointé sur Q

les arbres chiffonnés.

La chose volante avait de jolies ailes blanches de papier ondulé qui

battaient lentement et drôlement, comme les pages d’un livre feuilleté. Elle

avait un petit corps potelé tout mignon, et sa queue se divisait en bouquets

de toutes les couleurs. Elle avait la tête ronde et douce, sans les

mouvements sournois des vraies têtes d’oiseau. Elle n’avait pas non plus de

ces yeux en boutons de bottine qui révèlent un atavisme reptilien. Non, mes

enfants, ce zozio tout blanc mignon tout plein à la pointe chiffonnée des

arbres avait une tête de petit chat ni plus ni moins, avec un gentil petit nez

retroussé et des moustaches blanches comme neige, et d’adorables petits

yeux bleu de porcelaine, et deux jolies oreilles.

« Il vient nous voir, dit le double de son mari. »

Eh oui, il venait se percher sur l’inoffensif plancher de l’espace pour se

lisser gentiment les plumes, comme une perruche au ralenti.

« Monty Zoomer a un goût si sûr, dit Loomis, ravie. Pas le moindre

sordide dans ces décors. »

Ces mots lui en rappelèrent d’autres qu’elle avait prononcés, peut-être en

rapport avec autre chose.

« Le monde est plein de choses tellement écœurantes. Il y a des gens qui

ont vraiment l’air de s’y complaire – des choses qui les rabaissent, comme

le-sexe-et-la-violence. »

Comment était-ce déjà ? Ah oui.

« Mais il y en a qui croient que le monde serait plus agréable à vivre si

nous oubliions tout ça pour ne plus nous occuper que des jolies choses qui nous entourent. Quand il existe tant de choses aussi élevées, pourquoi aller

chercher ce qu’il y a de plus bas ? Il devrait y avoir des lois… »

Non, pas tout à fait ça.

« Tu as entièrement raison, ma chérie, répondit Attica Saïgon Smix, plus

indulgent pour elle que jamais. Il devrait y avoir des lois contre le crime-et-

la-misère. On devrait enfermer tous ces gens, et laisser le monde à tous

ceux qui veulent d’un monde de douceur. »

Enfin, elle n’aurait pas dit ça comme ça, mais pourquoi contredire un

trésor comme Attica ? Elle continua donc.

« Il y a tellement d’immoralité, de vice, tellement de cruauté… Pourquoi

faut-il que les gens se torturent et s’entretuent alors qu’ils pourraient faire

de si jolis dessins ? Pourquoi s’obstiner à parler de rapports sexuels – et

même à faire la chose – au lieu d’avoir des petits animaux chez soi ?

— Je suis un petit z’animaux, dit le petit oiseau. Vous m’aimez ? »

Il vint se nicher contre elle. Elle caressa son mignon plumage, doux

comme des flocons de neige sur une boule de chatons.

« C’est pour ça que je t’admire tellement, Attica. Tu diriges le monde et

pourtant le monde n’arrive pas à te blesser. Tu restes au-dessus de tout ça.

Tu es chaste – et je crois que ceux qui dirigent le monde doivent être

chastes pour donner l’exemple. Je sais que Staline, par exemple – enfin, on

l’a beaucoup flétri depuis sa mort, mais je me rappelle que ma mère disait

que personne de son vivant n’avait jamais prononcé une parole contre lui –

enfin, c’est-à-dire, il a peut-être fait des choses terribles, c’est peut-être vrai,

mais il était gentil avec ses enfants et il est toujours resté propre dans sa vie

privée.

— Sais-tu que cet homme, quand il était au pouvoir, coassa le

représentant d’Attica Saïgon Smix, n’avait jamais un rouble en poche…

— Oui, c’est ce que je veux dire…

— … Parce que tout le bazar, c’était à lui. Tout était à lui, tout ce qu’il y

avait dans le pays.

— Voilà ce que j’admire chez toi, mon amour. Le monde est à toi,

presque tout entier – enfin tu vois ce que je veux dire, hein ? Et pourtant tu

ne t’en contentes pas. C’est toi qui as fait ce nouveau monde, si parfait – tu

l’as fait faire par Monty Zoomer – rien que pour nous deux. Et c’est vrai

que c’est un monde parfait, hein zozio ?

— J’ai mon nid dans un arc-en-ciel, répondit le zozio. Un nid rien qu’en

jolies couleurs.

— Tu sais, Attica… »

Il savait ce qui allait venir, mais avait encore envie de l’entendre, alors il

secoua la tête et dit : « Quoi donc, mon p’tit oiseau ? »

Elle lui prodigua son doux et onctueux sourire perse.

« Nous deux on a de la chance, on est vraiment à part ! »

Un agneau laineusement dodu trottait par là. Lui aussi souriait. Sourire

ovin.

Loomis prit la main d’Attica, le regarda tendrement dans les yeux et se

mit à chanter d’une voix flûtée de contralto.

 

LOOMIS

On voit ici comment la Science

Par un goût merveilleux

Nous environne de beautés

Faisant du monde un jeu

 

C’est le rêve de l’homme, toujours vivant en lui,

Du coup de Baguette Magique

Avec lequel la Science Bonne Fée adoucit

Souffrance et misère endémiques

 

ATTICA

Au risque de te décevoir

Ton calcul n’est pas bon

On n’achète pas en chantant

Arcs-en-ciel et pinsons

 

C’est le cauchemar de l’homme toujours vivant en lui

Jamais de Baguette Magique

Se hisser au-dessus en piétinant autrui

C’est hélas là sa seule éthique

 

C’est la loi du plus fort qui triomphe toujours

L’histoire nous le dit

Trier le Bien du Mal ne peut être le rôle

De la technologie

 

LOOMIS

Oui la beauté nous environne

Fais un tour au jardin

Et tous tes soucis d’un seul coup

Partiront c’est certain

C’est là le souhait de l’homme toujours vivant en lui

C’est dans ses rêves qu’il veut être

Amours envolons-nous loin de l’Enfer des Prix

Pour le Paradis du Paraître

 

Oui la beauté nous environne

Flânons dans ce jardin

Et tous les tracas de la vie

Partiront c’est certain

 

Iront en fumée c’est certain

Nos rêves exigent d’être

Nos rêves exigent d’être

Où l’Être fait place au Paraître

 

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