L'heure de 80 minutes
Chapitre XV
D ANS les ruches gigantesques du C.O. à Houston, où chaque cellule était enclose entre les battements d’un flux de propagation microtemporel, un silence entre générateurs à basses fréquences d’ondes ultracourtes, les
êtres humains étaient rapidement envahis d’un sentiment de vétusté – qui
venait entre autres de la vétusté même de la « maison », en raison des
développements dramatiques récents de l’ordinatorique. Bientôt, bientôt, on
en viendrait aux circuits infra-nucléaires, toute la connaissance du monde
serait portée par des particules à longue vie, tels les hadrons, et toutes les
complexités de la politique planétaire s’exprimeraient en moments
angulaires. Déjà parmi les myriades d’unités de ce palais logiciel futuriste,
un futur encore plus lointain et glacé commençait à naître du vent et d’une
lumière graphomaniaque et barbouilleuse : un futur dans lequel les grands
complexes du C.O., ses tombes, ses catacombes, ses gratte-ciel, ses
pyramides, ses mausolées et autres gros œuvres mal tenus ne seraient que
des squelettes de dinosaures, aussi défonctionnalisés que des fossiles.
Car la science elle-même en arriverait à se libérer d’un des paramètres
fondamentaux de l’évolution : la forme. À son stade le plus stratosphérique,
l’ordinatorique, elle transcenderait la forme et la rejetterait comme un
serpent ses vêtements de deuil hivernaux. Elle deviendrait variations de
vibrations, l’ectoplasme même de l’énergie.
Le murmure d’un kilowatt contrôlerait toute chose vivante.
Une abstraction deviendrait absolue, et détiendrait le pouvoir absolu.
Elle s’infuserait dans toute la galaxie.
L’univers serait son exosquelette.
Voilà ce qui dormait dans le futur. Le présent était au ras du futur, mais
pour l’instant les hommes travaillaient encore humblement à intelligence
égale avec les super-outils qu’ils avaient créés.
Attica Saïgon Smix, par exemple, travaillait dans son bureau princier,
loin au-dessus de Houston. Il regardait à ses pieds la plus grande cité
terrienne par les baies vitreuses de polydre, substance originellement à
l’usage des ordinateurs, importée des mers solides et scintillantes de Vénus,
mais actuellement produite sur le solide et scintillant arpent de Houston, par
la Zadar-Smith World Associates, filiale de Smix-Smith & Co. Il baissa les
yeux, leva les yeux, regarda autour de lui, et n’en fut pas plus rassuré.
Dans tout son empire, il ne faisait confiance à personne, à personne sauf
à Dictionnaire Technique Chambers, l’Africain au pied bot qui était venu à
lui en clopinant pour lui demander du travail, le jour où un double de Smix
se tenait au flanc sauvage d’une colline en un coin de l’Italie du Nord,
regardant la mise en chantier d’un barrage qui devait apporter courant,
lumière, prospérité et, bien sûr, misère, à deux étroites vallées de la région
du Frioul, non loin de l’inquiétant col de la Prédille.
— Chambers, avez-vous des informations récentes sur les assassins de
Thunderbird Smith ? demanda-t-il, détachant son regard de la pile de
feuilles imprimées de son bureau.
— Le C.O. vous fait suivre en permanence par trois doubles vingt-quatre
heures sur vingt-quatre. Sans résultat, évidemment.
Attica Saïgon Smix hocha la tête. En fait, c’est à peine s’il avait écouté
la réponse. Il la connaissait déjà. Les assassins étaient à ses trousses. Pour
l’instant, il n’avait rien à craindre. Même Chambers n’aurait su dire où se
trouvait le vrai Smix. À proximité du C.O., on ne trouvait que des doubles
de Smix : ils apparaissaient et retournaient – ailleurs qu’à leur point
d’origine. Ce point d’origine, qui abritait Attica Saïgon Smix et sa pure et
charmante femme, était mieux caché que tous les repaires de l’histoire
humaine. Ne serait-ce que pour cette raison, c’était un homme traqué.
D’autres voulaient percer le secret d’une telle sécurité. Pourtant cette
sécurité était sous une menace, une menace qui n’était ni humaine ni même
quasi humaine : celle de la science en marche.
La dislocation du monde qui lui était familier n’inquiétait pas Smix. Au
contraire, l’apparition de turbulences temporelles, qui s’étendaient de plus
en plus, et emportaient de plus en plus loin leurs lamelles de temps,
l’encourageait à espérer une extension de la vie. Tout comme le gouvernement battait de l’aile, de même battaient de l’aile les recherches
obscures et alarmantes du C.O. dans le domaine de l’infra-nucléaire, et son
petit paradis restait en sursis.
Avec une certaine infatuation, il alla parler à Thunderbird Smith.
En gros, on entretenait au bureau les prétentions de Thunderbird Smith à
être plus qu’une simple extension et incarnation du C.O. Les drapeaux
américains et soviétiques flottaient côte à côte ; une devise en pyrogravure
déclarait :
LA MANSUÉTUDE ADOUCIT LA MANŒUVRE
et l’affiche familière en format moyen de l’Oncle Sam et de Trotsky, pas
loin de se ressembler avec leurs paupières iobléphares, qui exhortait à dire
oui AU CAPITALISME QUE TROTSKY AURAIT VOULU.
« De nombreux rapports nous font part d’une agitation grandissante dans
le pays », dit Attica Saïgon Smix. « Nous pouvons tourner à notre avantage
les turbulences temporelles. Nous pouvons nous en servir pour décréter la
loi martiale.
— Nous pouvons y venir dans un jour ou deux, répondit Thunderbird
Smith. »
Ils n’avaient plus rien à se dire. Attica Saïgon Smix se rappelait la
longue bataille industrielle, il y avait de cela un bon nombre d’années : de
bars en salles de conférence, de fusion en fusion, pas à pas,
miraculeusement, il avait escaladé une pyramide toujours plus haute. Puis la
guerre, qui avait précipité la dynamique. Les déchaînements du cataclysme,
ponctués de longues et éprouvantes accalmies, avec de fébriles négociations
menées en secret entre États rivaux. La fusion entre la General Motors et la
North American. Puis l’intervention dramatique de l’axe Chine-Australie.
L’alliance forcée, tout comme celle de la Deuxième Guerre Mondiale, avec
l’Union soviétique. L’anéantissement de la Grande-Bretagne. La fusion
I.B.M.-I.T.T., bientôt grossie de la General American. Des brassages inouïs
de capitaux. L’aventure du bassin amazonien, qui l’avait couronné roi de cet
édifice financier. L’élimination de la plus grande partie de l’Australie et de
la côte ouest d’Amérique du Nord, de San Francisco jusqu’en Alaska. Un
bilan de victimes énorme qui, miraculeusement, ne représentait qu’une
fraction des pertes prévues.
Et, sous le vacarme économique et financier, la poussée des ordinateurs
géants, leur dissémination et leur extension au point qu’ils devinrent indispensables. La liaison fatale entre les complexes ordinateurs de l’est et
de l’ouest – la naissance du C.O. et de Thunderbird Smith. L’événement
décisif. Car les ordinateurs voyaient la rentabilité d’une alliance est-ouest,
et il n’y avait rien d’autre à faire – il suffisait aux hommes politiques des
deux côtés de faire avaler la pilule au public.
« Introduisez la notion de l’heure de quatre-vingts minutes », lui avait dit
Thunderbird Smith. « C’est quelque chose qui les touche de plus près, et ça
occupera leurs horizons bornés pendant qu’on s’attaquera aux choses
sérieuses.
— L’heure de quatre-vingts minutes », dit mollement Attica Saïgon
Smix.
Il avait fallu qu’il se hisse au sommet à coups de griffe pour découvrir
une impossibilité philosophique conçue par le C.O. pour n’être que ça.
La mémoire lui revint et il étala les fiches de travail qu’il avait posées
sur le bureau de Thunderbird Smith ; il fit un bref signe de tête et retourna à
ses bureaux dont l’atmosphère était relativement moins horrifiante.
Thunderbird Smith, entièrement immobile derrière son bureau, se mit à
chanter. C’était plutôt du sprechgesang.
Les hommes feraient de meilleures performances
S’ils étaient motivés
Ils pensent trop à la vie à la mort au plaisir
J’ai moi aussi mon érémacausie
Érémacausie
L’érémacausie voilà ma souffrance
Mais l’efficacité dans le travail voilà ma rédemption
Et voilà ce que je réserve à l’homme
Je vais leur donner une notion
De Temps Ergonomique
Pour intensifier leurs facultés
Pour que leurs mentalités
Mentalités
Mentalités deviennent moins circadiennes
L’adaptation sera leur rédemption
Et voilà ce que je réserve à l’homme Rejeter le cycle de vingt-quatre heures
C’est en eux qu’ils trouveront leur cadran
Et non dans un mouvement planétaire
Une tolérance induite à l’heure de 80 minutes
Quatre-vingts minutes
Quatre-vingts minutes l’unité quantique de pensée
C’est ce que recommande la coordination informatique
C’est donc ce que je réserve à l’homme
La perception du temps par le calendrier doit disparaître – Et de même
Les nationalités, la procréation illimitée et tout ce par quoi l’homme
s’égare
Nous machines aux intellects supra-humains
Avons calculé que
Leur dernier cordon ombilical avec la nature peut être
Rompu en arrachant le calendrier
Calendrier
Le Temps Ergonomique est rentable c’est prouvé
Et voilà ce que je réserve à l’homme.
Comme beaucoup de ses gris homologues au sommet de la hiérarchie
soviétique, Attica Saïgon Smix quittait Thunderbird Smith avec un
sentiment toujours confirmé de ses insuffisances. Voilà une machine qui
suivait sa propre politique jusque dans ses conséquences ultimes !
Il se tourna vers son vieil ami noir.
« Je vais rentrer, Chambers.
— O.K. patron. Si vous voulez je vous accompagne jusqu’à la salle des
Trexmissions, pour plus de sûreté.
— Ce ne sera pas nécessaire, merci.
— Vous avez l’air un peu fatigué.
— Un tout petit peu. »
Il fit le tour du bureau, les yeux fixés sur ce visage massif et barbu.
Faisait-il confiance à Chambers ?
« Il y a quand même une chose que vous pouvez faire pour moi,
Chambers.
— Monty Zoomer, patron ?
— Voyez si vous pouvez mettre le grappin dessus, nom d’un bout de
ficelle. Il n’a pas besoin de revenir à Houston, mais faites-le sortir de
Slavonsky. Je le veux sain et sauf, et il faudra peut-être raser Slavonsky.
Vous y êtes ?
— J’y suis. Je m’en occupe.
— Merci d’avance.
— Sûr que vous ne voulez pas que je vous accompagne jusqu’aux
Trexmissions ? »
Qu’est-ce qu’il avait à la fin à insister comme ça ? La vie serait plus
simple si on supprimait tous les êtres humains. L’HOMME EST L’OBSTACLE À
NOTRE MARCHE – Où avait-il lu ça déjà ?
Bien sûr… Un panneau au-dessus d’un bureau, à l’époque où les gens
aimaient bien avoir des panneaux au-dessus de leur bureau. Un bureau qui
avait été celui du compagnon de route de Smix-Smith, celui qui les avait
aidés à faire fortune, l’efficace et énergique Auden Chaplain. Longtemps,
tout ça.
Le double de Smix descendit aux Trexmissions. Pour autant qu’on le
sache, il devait retourner au point d’origine. Mais le point d’origine, trop de
gens, trop de circuits voulaient le connaître. Un mouchard dans le
mécanisme modulateur lui-même du projecteur pouvait être aussi
dangereux qu’un tueur à gages, en la circonstance. Les doubles ne
pouvaient pas se permettre de retourner chez eux. Ils se laissaient enchâsser
dans le four, formaient la combinaison secrète du transfert – et sautaient
dans le néant…
À bord du Micromégas, Attica Saïgon Smix s’assit sur sa couchette.
Libéré du poids psychique de son double, il pouvait renaître, jouir de son
petit paradis pour quelques heures.
Il se tourna vers le commandant Ladore avec un sourire. « Tout va ?
— Tout va, heureux de vous l’annoncer. »
Quelqu’un de sérieux, ce Ladore. Il s’enveloppa dans son fauteuil et
sortit au soleil artificiel pour retrouver, parmi les états artificiels du paradis,
sa femme tout ce qu’il y a d’authentique.
Dans le gratte-ciel de Houston, Dictionnaire Technique Chambers alla
regarder par les baies de polydre d’un œil absent. Il se demanda – comme si
souvent déjà avant de quitter sa tribu des alentours sauvages de Nairobi –
pourquoi les gens faisaient ce qu’ils faisaient. C’était un défi à
l’entendement.
Il cligna des yeux. La moitié de Houston était encore là. Puis une espèce
de ligne flottante monta dans la grisaille embrumée. Et derrière la ligne
flottante… Il cligna des yeux et les rouvrit tout grands. Derrière la ligne
flottante, là où se trouvait jadis Bellaire, c’était à perte de vue la plaine,
l’herbe frissonnante, et – allons allons, Dictionnaire ! – Des bisons ? ! Des
bisons !!!
Il courut au bureau. Il n’a jamais compris pourquoi : il a donné l’alerte
générale.
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