L'hiver n'est jamais froid au petit café de l'amour

9. Un petit coup de main n’est jamais de refus

 

Trois jours plus tard

 

Vendredi 4 décembre

 

Tom a tenu parole.

Charlie m’a contactée le lendemain matin pour commencer le chantier. Bien sûr, mon électricien officiellement attitré n’a pas manqué de me faire remarquer qu’on lui avait forcé la main pour entamer les travaux et que, si la sécurité des habitants n’avait pas été en jeu, il aurait refusé net. Ce qui, au passage, justifiait une majoration de son tarif de trente pour cent.

En réponse, je l’ai menacé de me servir des prises tous les soirs entre minuit et une heure du matin, ce qui l’obligerait à sortir de son lit pour procéder à la réparation, puisque j’ai découvert qu’en qualité d’unique électricien du secteur il était mandaté par la mairie pour les travaux d’urgence. Sans surprise, nous avons donc fini par nous mettre d’accord sur le prix.

 

Quand il entre dans le café, le matin de son troisième jour de travail, Charlie porte un bonnet sur ses cheveux clairsemés. Rouge et blanc, constellé de strass, dans un tissu matelassé, il ressemble à celui d’un Père Noël de supermarché tout droit sorti des années 1960. Il me faut toute ma concentration et me pincer la cuisse derrière le comptoir pour ne pas éclater de rire. Les deux derniers jours passés aux côtés de mon électricien m’ont appris que ce dernier était travailleur, un brin perfectionniste, mais très susceptible. Il n’apprécierait pas que je me moque de son bonnet. Et, puisque c’est grâce à lui que je peux brancher ma cafetière et ingurgiter les deux litres de café chaud nécessaires pour me tenir éveillée – sans parler de réchauffer mes doigts engourdis par le froid sur le chauffage d’appoint –, je juge qu’il est préférable de ne pas le contrarier. Du moins, pas volontairement.

— C’est mon dernier jour de travail ici, dit-il en ouvrant le compteur flambant neuf qu’il a installé dans la cuisine.

— Est-ce de la joie que j’entends dans votre voix ?

Il marmonne quelque chose d’inintelligible dans sa barbe et revient à moi.

— Exactement. C’est pas le chantier le plus agréable que j’aie eu à gérer.

Je prends un air faussement vexé. Durant ces travaux, j’ai aussi découvert que mon électricien était un gros ours au cœur tendre. Et, même s’il n’a eu de cesse de dire que la mairie, sous couvert de l’agent Thomas Rotagnon, l’avait contraint de gérer mon chantier en priorité, le conduisant à rappeler tous ses clients pour décaler son intervention, je sais qu’au fond il a apprécié ces quelques jours passés ici.

— Je vous sers un café ? demandé-je dans l’espoir de lui arracher un sourire.

Il m’adresse un vague signe de la tête en guise de validation et je remplis sa tasse. Quand il s’approche pour prendre sa boisson chaude, mon regard se pose une fois de plus sur son bonnet. Je me retiens in extremis de lui demander pour quelle raison il s’est affublé de ce déguisement de Père Noël.

— Ne faites pas semblant de ne pas avoir remarqué le bonnet, dit-il de sa voix bourrue. C’est ma femme qui m’y oblige.

Je me mords la lèvre pour ne pas éclater de rire.

— Ici, précise-t-il, on prend les traditions de Noël très au sérieux. Bientôt, le village sera rempli de touristes. Ils apprécient que l’ambiance soit aux fêtes et que tout le monde joue le jeu.

Je saisis la perche qu’il me tend pour l’interroger et raviver les meilleurs moments de mon enfance. Ceux qui s’invitent par intermittence depuis que j’ai mis un pied au village.

— Il y a encore le marché de Noël ?

— Bien sûr. Sans parler de la veillée pour l’illumination du sapin et la dégustation de vin chaud.

Les souvenirs se bousculent. Lorsque j’étais petite fille, Madie me faisait participer à chacune de ces manifestations. J’ai arrêté de venir quand, à l’adolescence, mes parents ont fait l’erreur de me laisser décider de mon emploi du temps. Aujourd’hui, je le regrette, car ces moments sont sans doute les plus heureux de mes jeunes années.

— Je me rappelle, dis-je tout haut. Madie vendait des gâteaux et des boissons chaudes.

Charlie se met à rire, lui aussi embarqué par une vague nostalgique.

— Sa légendaire « formule de la marmotte » !

La formule de la marmotte. C’est ce que m’a proposé Sandro au pub, en début de semaine…

— C’est ma grand-mère qui a trouvé ce nom ?

— Exactement.

À regret, je prends conscience de ne m’être jamais intéressée à ce qu’elle proposait à la carte, ces dernières années. Je me suis contentée de lui rendre visite dans sa maison à la sortie du village, pour profiter de sa compagnie sans qu’aucun de ses clients ne nous dérange. Je n’appréciais plus de venir au café et d’entendre le tintement de la porte nous interrompre systématiquement.

— Croyez-moi sur parole, ajoute-t-il, les touristes se bousculaient pour déguster ses gâteaux au chocolat après une journée sur les pistes.

Mon sourire s’efface. On dirait bien que quelqu’un d’autre a su reprendre le flambeau, et ce n’est pas un membre de ma famille. Tom a raison d’affirmer que les habitants n’approuvent pas la revente. Ce café a toujours fait partie de la vie de Saint-Martin, et le voir fermé ces derniers mois a certainement été une épreuve pour eux. Un commerce de plus qui s’éteint, ôtant un peu de vie au village. Jusqu’ici, je n’avais pas mesuré cet aspect du problème.

L’idée de passer voir Sandro au pub pour clarifier mes intentions me traverse l’esprit.

— Cette année, en tout cas, continue Charlie sans rien remarquer de mon air absent, les fêtes sont les bienvenues. On aura bien besoin de distractions.

Il finit son café et repose sa tasse, prêt à se mettre au travail. Intriguée par ce qu’il sous-entend, je le retiens.

— Qu’est-ce que vous voulez dire ?

Il hausse les épaules.

— Il y a eu plusieurs cambriolages cet été. L’agent Rotagnon et ses collègues ont enquêté, mais ils n’ont pas réussi à trouver les coupables. Savoir qu’une bande de malfrats traînait dans le coin a cassé l’ambiance.

— Des cambrioleurs ? répété-je, surprise.

D’aussi loin que je me souvienne, Saint-Martin a toujours été un village calme. Le genre d’endroit où l’on peut laisser ses clés sur le contact de sa voiture sans s’inquiéter de la voir disparaître dans l’heure qui suit.

— Ils ont pillé une dizaine de maisons du centre et dans les lotissements, sans laisser de traces. Pour réussir leur coup, ils sabotaient le système électrique. Comme ça, si quelqu’un les repérait, ils avaient le temps de se faire la malle avant qu’on leur tombe dessus.

C’est astucieux, pensé-je avant de me rappeler la panne de courant d’il y a quelques jours. La bande de voyous dont me parlait Tom, ce sont ces cambrioleurs.

— Est-ce qu’il y a eu des cambriolages dans la rue ?

— Plusieurs.

Devant mon air stupéfait, Charlie s’explique :

— Le compteur, à l’extérieur, a été bricolé. C’est pour ça que, lorsque les plombs ont sauté ici, toute la rue s’est retrouvée dans le noir.

Je déduis que c’est aussi pour cette raison qu’un attroupement s’est fait sur la place. La coupure a eu de quoi inquiéter les habitants. Savoir qu’une bande de voyous pourrait être à nouveau dans les parages m’arrache un frisson.

— Vous pensez qu’ils sont encore dans le coin ?

Charlie secoue la tête.

— Il n’y a pas eu un seul cambriolage depuis cet été. Je suppose qu’ils avaient trafiqué le compteur en prévision d’un larcin mais sont finalement passés à un autre village. Concernant l’incident de cette semaine, c’est parce que vous vous êtes servie des prises, malgré mon avertissement, que les plombs ont sauté ! Bon, je ferais mieux de me mettre au travail, si je ne veux pas jouer les prolongations.

Charlie rejoint le compteur tandis que je réfléchis. L’image des fils dépassant des prises me revient en tête. L’installation avait beau être vétuste, cela n’explique pas un tel état de dégradation… La coïncidence est étrange. Troublée, je termine mon café et j’allume mon nouvel ordinateur – livré en urgence après que le mien a rendu l’âme – pour traiter mes mails.

Vers 11 h 30, Charlie lâche un hourra enthousiaste.

— C’est terminé !

Il me fait faire le tour de l’installation et, pour me montrer que tout fonctionne, il enclenche chaque interrupteur de l’étage, visiblement fier d’avoir relevé le défi.

— Merci, dis-je quand nous rejoignons le rez-de-chaussée. Vous m’enverrez votre facture ?

— Dès ce soir. D’ailleurs, j’ai l’intention de l’augmenter de vingt pour cent pour avoir été obligé de supporter vos commérages et votre café infâme pendant trois jours.

Je souris, parce que, dans le langage de Charlie, c’est ce qui se rapproche le plus d’une marque d’affection.

— Vraiment ? Ça tombe mal, j’avais justement l’intention de vous payer vingt pour cent de moins puisque j’ai fourni le café et l’ambiance.

Cette fois, c’est lui qui sourit. Ça me fait drôle de le voir partir. Malgré son mauvais caractère, son manque de tact et son horrible bonnet – je garderai ces commentaires pour moi –, je me suis habituée à sa présence ici.

— Je passerai voir dans quelques jours, dit-il. Avec un peu de chance, vous aurez réussi à remettre cet endroit en état sans détruire le reste du village.

— Ou peut-être pas !

Il ouvre la porte et le courant d’air glacial me fait frissonner. Je n’ai pas encore touché aux radiateurs, car cela implique de rallumer la vieille chaudière de Madie. Étape que je me refuse à franchir avant qu’elle ait été vue par un professionnel.

— Charlie ? dis-je quand il est sur le seuil. J’espère qu’un jour vous aurez l’occasion de venir boire un café ici avec votre femme.

Lui et moi avons eu l’occasion de parler de mon projet à maintes reprises. Il enfonce son bonnet de Noël sur sa tête et m’adresse un vrai sourire.

— Moi aussi. Bonne chance, Aurélie.

Me voilà à nouveau seule. Avoir la compagnie d’un habitant du village m’a été précieuse. Nos discussions m’ont permis d’ouvrir les yeux sur le quotidien des habitants de Saint-Martin et de mesurer l’importance du café. Depuis des années, la population diminue. Le village a besoin de ses commerces pour assurer son équilibre. Fermer le café de Madie serait une catastrophe. Les quelques touristes qui passent par ici en hiver finiraient par se détourner au profit des autres villes alentour, plus importantes, et à terme Saint-Martin finirait par devenir un simple hameau ou par disparaître pour de bon.

Deux minutes après le départ de mon électricien, la porte s’ouvre à nouveau. Je souris, m’apprêtant à voir Charlie accuser sa mémoire de vieux corsaire de lui faire oublier la moitié de ses outils sur ses chantiers, mais ce n’est pas lui.

Un jeune homme, blond, les cheveux en pagaille et le regard embarrassé, m’adresse un sourire. Ma respiration se coupe, tant je suis surprise de le voir.

— Quentin ?

Mon frère s’avance. Il fait quelques pas et jette un regard circulaire à la grande salle.

— Salut, Lili, y a du changement, ici !

Il continue d’observer l’intérieur du café avec attention. Je le laisse faire, aussi émue qu’amusée. Je ne m’attendais pas à sa visite aujourd’hui. Ni dans les prochains jours, d’ailleurs.

Quand il a terminé, il s’accoude au comptoir, et d’un geste du menton il me montre la cafetière.

— Tu me sers un café ? J’ai fini un peu plus tôt aujourd’hui et je me suis dit que tu aurais besoin d’aide.

Je reste immobile un long moment, sans savoir quoi dire. Qu’il ait pensé à venir m’aider me va droit au cœur.

— OK, dis-je. Va pour le café et le coup de main.

— C’est à toi, la camionnette, un peu plus bas dans la rue ? me demande-t-il alors que je sors le paquet de filtres du placard.

— C’est un véhicule de location, précisé-je tout en me disant que mes parents ont dû le mettre au courant.

— Tes feux sont allumés. Tu devrais aller les éteindre avant de vider la batterie.

Je soupire. Même après presque une semaine, je ne maîtrise pas cet engin de malheur.

— Je vais m’en occuper.

Pendant que je fais le café, Quentin m’interroge sur le déroulement de ma semaine ici. En quelques mots, je lui parle du choc des premiers jours, de la coupure de courant qui m’a permis de faire réparer l’installation électrique plus vite que prévu et de l’unique candidat, qui, à l’heure qu’il est, doit raconter à qui veut l’entendre qu’on a essayé de l’embaucher pour travailler dans un café abandonné. Et peut-être hanté.

Mon frère rit à l’écoute de mes péripéties. Et je me rends compte que je ne l’avais pas entendu rire depuis presque un an.

— C’est bien, ce que tu fais ici, dit-il quand je le sers. Cette idée de passer Noël au café avec Madie, c’est vraiment chouette.

Sa confession me touche. J’aimerais reparler avec lui de cette conversation lors du repas de famille du week-end dernier. Mais je sais que Quentin se refermerait aussitôt et je refuse de prendre le risque de briser ce lien fragile qui semble vouloir se recréer entre nous. Il a toujours été ce petit frère aussi tête en l’air que sensible, et cette année il m’a énormément manqué.

— Je ne sais pas si les habitants du coin sont de ton avis, dis-je sur le ton de la plaisanterie. Si tu avais vu la tête de Thomas quand il s’est rendu compte que j’étais responsable de la coupure de courant ! J’ai bien cru que j’allais passer la nuit au poste.

Quentin rit de plus belle. Il sait que, parmi les surprises que m’a réservées le village, la palme revient à la nomination de Tom en tant que policier de Saint-Martin.

— Tom est très investi dans son travail, m’explique mon frère. Il en a bavé pour décrocher cette place.

Je l’ignorais. Et j’ignorais que Quentin en savait autant sur le compte de Tom l’intrépide. Sont-ils restés en contact ces dernières années ?

— Tu veux dire que ce sont les autres qui en bavent ? lancé-je pour en apprendre plus, l’air de rien.

— Ça, c’est bien possible. Il n’est pas du genre à fermer les yeux sur ce qui se passe au village. Mais je parle de la préparation du concours. Le sport, ce n’était pas trop son truc. Il travaillait dans un bar à Albertville. Le BZ. Chaque fois que j’y allais, il m’offrait une tournée. C’était le bon vieux temps. Le nouveau barman n’est pas aussi généreux.

— Cette description correspond davantage à l’idée du Tom adulte que je me faisais, dis-je sur un ton ironique.

La mine de Quentin s’assombrit.

— Un soir, à la fermeture, deux gars sont entrés pour piquer le contenu de la caisse. Ils étaient armés et Tom a dû leur faire face.

— Ils ont braqué le bar ? dis-je en ouvrant de grands yeux.

Entre les cambriolages de l’été dernier dont Charlie m’a parlé et ce braquage, j’en déduis que le coin n’est plus aussi tranquille que dans mes souvenirs.

— Je suppose que c’est plus facile que de tenter sa chance dans une banque, dit mon frère, espérant rendre sa légèreté à notre conversation. Bref, Tom leur a tout donné, mais après ça il a changé. Il a pris un virage à cent quatre-vingt degrés.

J’en reste bouche bée. Je ne m’attendais pas à cette genèse de la vocation de Tom, mais je le comprends. Ce genre d’incident entraîne forcément une série de questions existentielles.

— Pourquoi personne ne m’a rien dit ?

Mon frère m’adresse un sourire moqueur, presque ironique.

— Tu n’avais pas l’air de vraiment apprécier, quand son prénom s’invitait dans la conversation.

— Évidemment, dis-je, sentant le rouge me monter aux joues. Il n’a pas toujours été très sympa avec moi.

Au bas mot, une bonne dizaine d’exemples de coups bas ou de tentatives visant à m’effrayer me viennent en tête. Dès que mes parents me laissaient chez ma grand-mère, Tom fomentait ses plans diaboliques dans l’espoir de me traumatiser.

— Tu n’as pas non plus été un ange, me fait-il remarquer.

— C’est faux. C’est lui qui…

Je m’interromps. Mon frère arbore cet air goguenard qui me donne l’envie de lui filer des claques. Embarrassée par ce qu’il sous-entend, je décide de clore le sujet.

— Ne me dis pas que tu as fait toute cette route pour ressusciter de vieux souvenirs ?

Du menton, il montre la salle.

— C’est le café qui veut ça. Bon, on s’y met ? Qu’est-ce que je peux faire ?

Il a raison. Il y a tant de souvenirs qui planent dans l’air que résister à les évoquer est difficile. Il me faut quelques secondes pour abandonner l’histoire de Tom et me concentrer sur ma liste de tâches. Quand j’ai recouvré mes esprits, je me dirige vers les tables que j’ai poussées dans un coin de la salle.

— Je voudrais emmener tout ça à la déchetterie. Et j’aimerais que tu m’aides à rallumer la chaudière. C’est dans tes cordes, ça, non ?

— OK pour la chaudière, je vais y jeter un œil.

Du menton, il montre le mobilier.

— Tu veux vraiment te débarrasser des tables ? demande-t-il, surpris.

— Elles sont trop abîmées, et même brûlées à certains endroits.

Je lui montre les énormes taches de suie qui zèbrent le plateau de chacune d’entre elles. Comme moi, je sais qu’il se demande comment elles ont pu finir dans un état pareil, en si peu de temps. Cette dégradation, de même que l’état du système électrique, me trouble. J’ai l’impression qu’il s’est tramé quelque chose que j’ignore.

— Je vais commencer par la chaudière, dit mon frère. Ensuite, j’irai chercher mon pick-up. On le charge au maximum et je fais un saut à la déchetterie avant qu’elle ferme. Je passerai chercher ce qui reste la semaine prochaine.

La semaine prochaine. Quentin prévoit donc de revenir m’aider. Je lui adresse un sourire si enthousiaste que je suis à deux doigts de me décrocher la mâchoire. Avec lui à mes côtés, je me sens à nouveau prête à déplacer des montagnes.

Quentin me rassure sur l’utilisation du chauffage. Il m’aide à purger le système d’eau, et rallume la chaudière dans l’heure qui suit. Puis il va chercher son véhicule et nous le remplissons à la vitesse de l’éclair. Quand c’est terminé, il s’installe directement derrière le volant.

— Tu pars tout de suite ? demandé-je devant sa portière encore ouverte.

J’ai du mal à cacher ma déception. Je pensais qu’il accepterait de repousser le passage à la déchetterie à demain et qu’il passerait la soirée avec moi. Nous venons tout juste de nous retrouver, après une année de froid.

— Il va bientôt faire nuit. Tu devrais en faire autant et ne pas traîner avant de prendre la route.

Je le fixe du regard, me demandant à qui il veut faire croire que c’est la raison pour laquelle il se sauve à la va-vite.

— Depuis quand la conduite de nuit te fait peur ?

— C’est vendredi et j’ai une soirée, admet-il dans un soupir. Je dois rentrer, me changer, prendre une douche et passer prendre du whisky pour l’après-soirée. Je reviendrai la semaine prochaine, c’est promis.

Il m’adresse un clin d’œil, mais ça ne prend pas. Je sais qu’être sa grande sœur n’implique pas que je puisse lui dire ce qu’il a à faire. Sans compter que ce genre de conversations nous a valu de nombreux différends cette année. Mais je sais aussi que chaque week-end, depuis l’hospitalisation de Madie, il boit beaucoup trop. Souvent, il rentre avec une fille dont il est incapable de se rappeler le prénom, et le lendemain il passe la journée à décuver, ce qui lui donne une bonne raison pour ne pas aller à l’Ehpad.

Je souris pour faire bonne figure et dissimuler mon inquiétude.

— L’après-soirée ? Parce que tu as une première et une deuxième soirée ?

— Oui, et… ? répond-il en levant les yeux au ciel.

— Je trouve juste que ça fait beaucoup, dis-je sur un ton prudent. Tu as les yeux cernés, et je me disais que tu avais peut-être plutôt besoin de te reposer.

— Ce dont j’ai besoin, réplique-t-il avec humeur, c’est me changer les idées.

Durant le silence qui s’ensuit, nos regards se croisent. Et pour la première fois je discerne clairement le voile de tristesse qui recouvre ses yeux. Quentin ne va pas bien. La raison de son mal-être plane entre nous. Madie.

— Rentrer ivre mort pour te changer les idées, répété-je. Tu crois vraiment que c’est une bonne option ?

— On fait tous ça, dit-il sur la défensive. Je ne suis pas le seul.

Non, pas tous. Seulement ceux qui refusent d’admettre que noyer sa peine dans l’alcool ne vaut pas mieux qu’avouer qu’on va mal.

— Au lieu de me dicter ce que j’ai à faire, dit-il, agacé, tu ferais mieux d’aller éteindre les feux de ta camionnette.

Il referme sa portière pour me signifier que la conversation est terminée. Puis il démarre son pick-up et, à travers la vitre, il m’adresse un signe de la main avant de disparaître à l’angle de la place.

Déçue par notre échange et à moitié transie de froid, je retourne à l’intérieur. En quête d’un peu de réconfort, je monte le thermostat. Le radiateur situé près du comptoir se réchauffe sous mes doigts et ils reprennent des couleurs. Immobile, perdue dans mes songes, je cherche à comprendre mon frère et surtout à faire taire l’inquiétude que je nourris à son égard.

Quand j’ai suffisamment chaud, je décide de faire le tour des pièces pour vérifier la température. Grâce à Quentin, il fait bon dans le café. De retour au rez-de-chaussée, je me fais un thé. Je passe l’heure qui suit assise sur l’un des tabourets derrière le comptoir, un calepin à la main, à réfléchir à ce qu’il me reste à faire. En vain. Le regard triste de Quentin ne cesse de me hanter. Jusqu’à aujourd’hui, j’ignorais qu’il souffrait autant. Tout comme mon père. Et tout comme moi. Égoïstement, je croyais être la seule à être éprouvée par l’absence de Madie. Ou plutôt j’étais persuadée d’être celle qui avait le plus gros chagrin. Mais je me suis trompée. Et je comprends seulement aujourd’hui que ne pas aller voir notre grand-mère est la seule manière que Quentin a trouvée pour supporter la situation.

La sonnerie de mon téléphone retentit. Trop absorbée par mes pensées, j’ignore le premier appel. Puis je me dis que Matthieu cherche peut-être à me joindre.

Matthieu.

Avec effarement, je constate que je n’ai pas songé à lui ces derniers jours. Il y a une semaine encore, la sonnerie de mon téléphone m’aurait fait bondir de ma chaise dans l’espoir de voir son prénom s’afficher sur l’écran.

Quand j’entends sonner pour la deuxième fois, je comprends que quelque chose ne va pas. Je repose mon stylo sur le comptoir et rejoins la cuisine, où j’ai laissé mon portable.

Deux appels manqués de mon père… Étonnée, je m’apprête à rappeler, mais mon téléphone sonne pour la troisième fois. C’est encore lui. Un mauvais pressentiment me noue l’estomac.

Le cœur suspendu au-dessus du vide, je décroche :

— Papa ?

— Ma puce, dit-il d’une voix blanche, c’est ta grand-mère.

Ma respiration se coupe, comme si je venais de recevoir un coup de poing dans le ventre.

— Madie ?

— Elle est tombée. C’est grave. L’ambulance l’emmène à l’hôpital d’Albertville. Je raccroche, je dois prévenir les autres. On se rejoint là-bas.

Sans perdre une seconde, je prends mes clés de voiture.

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