L'hiver n'est jamais froid au petit café de l'amour

27. Quand je réalise que c’est déjà Noël

 

 

Le 25 décembre

 

C’est déjà Noël. Cette journée s’annonce comme la plus belle de cette année. En attendant mes convives, je fais les cent pas dans la grande salle. Je m’impatiente. Je voudrais qu’ils soient déjà là.

Ma sœur arrive la première, les bras chargés de cadeaux.

— Vous voilà enfin ! dis-je.

Elle m’étreint chaleureusement et Chloé nous aide à disposer les paquets sous le sapin.

À peine quelques minutes plus tard, c’est Quentin et Nuggets qui font leur entrée. Il m’a fallu beaucoup insister pour que ce dernier accepte de se joindre à nous. Finalement, j’ai rusé : je lui ai expliqué avoir besoin de ses services pour repeindre en urgence une partie du mur abîmée par l’effraction de l’ancien gérant. Bien sûr, c’est faux. Je n’ai nullement besoin de ses services. Seulement de la présence des personnes qui me sont chères.

Il s’approche et me prend dans ses bras, dans un geste d’affection inédit.

— C’est moi ou il n’y a pas de peinture à faire ? demande-t-il en désignant la porte.

— De la peinture ? J’ai parlé de peinture ?

Il sourit.

— Désolée. J’ai dû me tromper. Maintenant que tu es là, tu vas rester ?

Je récupère sa veste pour trancher la question. Mes parents arrivent avec Madie au moment où je sers une coupe de champagne à mes premiers invités. Comme d’habitude depuis son entrée à l’Ehpad, je retiens mon souffle et, silencieusement, je vérifie que tout est en place : mon foulard, ma pince pour retenir mes boucles et la touche de parfum.

Fébrile, j’aide mon père à faire passer le fauteuil roulant et observe ma grand-mère tandis qu’elle redécouvre cet environnement si cher à son cœur. J’ai tant attendu ce jour que mes mains tremblent.

— Elle ne va pas trop mal aujourd’hui, me glisse ma mère à l’oreille en déposant plusieurs plats sur le comptoir.

Ces derniers jours, Madie ne parlait plus beaucoup. Je hoche la tête, me répétant que ce qui compte c’est qu’elle soit là. Avec nous.

Je décide de laisser à ma grand-mère un peu de temps pour apprivoiser les changements et me concentre sur les gâteaux confectionnés par ma mère.

— Il y en a pour un régiment, dis-je en souriant.

— Tu sais, les émotions, ça donne faim.

Je sais qu’elle aussi attendait ce moment avec impatience. Ce jour où nous pourrions enfin mettre les tensions de côté pour passer un bon moment ensemble. En famille. Pendant longtemps, je n’ai pas compris son acharnement à vouloir nous réconcilier, mais aujourd’hui je sais que c’est elle qui était dans le vrai. Aucun désaccord ne doit abîmer nos liens. Ils sont trop précieux.

N’y tenant plus, je m’approche de ma grand-mère. Ses petits yeux continuent de scruter la pièce avec une précision qui m’inquiète. Est-ce qu’elle aime ce qu’elle voit ? Ou, malgré ma bonne volonté, est-ce que j’ai dénaturé cet endroit au point qu’elle n’y trouve plus aucun repère ?

Je m’agenouille près d’elle et prends sa main dans la mienne.

— Madie, dis-je, la voix chargée d’émotion.

Ses yeux se posent sur moi.

— Ma Lili, murmure-t-elle.

— On est au café. C’est ton café.

Elle sourit. Et, pour la première fois depuis longtemps, j’ai le sentiment qu’elle est pleinement ici, avec nous, dans l’instant présent. Comme pour me donner raison, une larme silencieuse coule le long de sa joue et je peine à réprimer les miennes.

— Ton café. Regarde comme il est magnifique.

Je serre sa main dans la mienne pour lui transmettre tout l’amour que j’ai pour elle et tout l’amour que j’ai pu ressentir pour ce lieu magique.

— Ma Lili, répète-t-elle.

Je sens qu’elle est émue, elle aussi. Et parce que j’ai envie qu’elle emmagasine un maximum d’images, pour repousser la maladie qui grignote sa mémoire, je lui offre une visite guidée.

Doucement, je pousse son fauteuil jusqu’aux banquettes, dans lesquelles je m’assois tout en lui expliquant que les clients les ont trouvées très confortables. Je lui montre les murs que nous avons repeints en suivant les conseils de Nuggets. Je l’emmène dans la cuisine et sors toute la nouvelle vaisselle. J’en suis à lui raconter en détail les premières journées d’ouverture quand mon père nous rejoint.

— Tu viens ? On va trinquer.

Je cligne des yeux, comme tirée d’un rêve. Je dois avoir l’air ridicule, à raconter tout ça à Madie alors qu’elle ne gardera peut-être rien en mémoire.

— Je voudrais tellement qu’elle se rappelle.

Il s’approche et me prend par l’épaule.

— Ne t’inquiète pas pour ça, ma Lili. Certains souvenirs se gravent dans le cœur.

Je me tourne vers mon père et lui adresse un regard reconnaissant. Il a su me donner ma chance même quand j’ai tenu tête à toute la famille pour me lancer dans une mission impossible.

— Merci, papa, pour m’avoir fait confiance.

C’est le plus cadeau qu’il ait pu me faire.

Nous ramenons Madie dans la grande-salle. Et nous trinquons.

Au café.

À l’entreprise de peinture que Nuggets est sur le point de mettre sur pied.

À l’arrestation de l’ancien gérant.

Et, secrètement, je trinque au bonheur de les avoir ici.

Ma mère vient s’installer près de moi.

— Tom n’est pas là ?

— Il est avec ses parents. Ils sont arrivés ce matin.

Elle se montre tellement déçue que je finis par ajouter :

— Je lui demanderai de passer avec eux tout à l’heure. Ce matin, ils ont dit qu’ils adoreraient revoir Madie dans son café.

Ma mère sourit. J’en profite pour lui dire que les parents de Tom ne sont pas les seuls à vouloir saluer ma grand-mère. Monique, Sandro, Enzo, Charlie et sa femme, et la moitié du village ont la ferme intention de débarquer dans l’après-midi !

Plus tard, Chloé prend une cuillère sur la table et tape sur le fond de son verre pour réclamer l’attention. Élisa m’a expliqué qu’elle était parvenue à reprendre contact avec son père et que, contrairement à ce qu’elle avait imaginé, il ne l’a pas repoussée. Il se pourrait même qu’ils se rencontrent bientôt. À la mine radieuse qu’affiche ma nièce, je comprends que cette nouvelle lui a apporté la sérénité dont elle avait besoin.

— Désolée d’interrompre vos conversations d’adultes soporifiques. Mais je vous rappelle qu’aujourd’hui c’est Noël. Il est peut-être temps d’ouvrir les cadeaux, non ? !

Nous éclatons de rire. Cette femme en devenir reste encore une enfant, et c’est une bonne chose !

Mon père enfile son bonnet de Noël, comme le veut la tradition, et commence à distribuer les cadeaux. Chacun de nous s’extasie devant ses présents. Ma sœur est ravie de recevoir des places pour le concert d’Adele, auquel elle pourra emmener Chloé. Nuggets est très ému en découvrant le coffret du parfait entrepreneur que nous lui avons concocté : des flyers, des cartes de visite et une formation en comptabilité organisée par mes soins.

Madie hérite d’un joli pull en cachemire, et d’une couverture en laine pour les promenades du matin dans le parc de l’Ehpad.

Ces visages souriants me font chaud au cœur, et je ne cesse de prendre des photos pour immortaliser cet instant, avec mon nouveau polaroid. J’ai l’intention de remplir l’album photo de Madie avec une pile indécente de clichés débordants d’amour et d’épingler tous les autres sur les murs du café.

Quand l’effusion liée à l’ouverture des paquets retombe, ma sœur s’approche et me tend une minuscule enveloppe.

— C’est pour toi !

La curiosité aiguisée, je l’ouvre délicatement et tombe sur un carton sur lequel est inscrit le mot : « vote ».

Je lève un regard interrogateur vers ma sœur.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Ça veut dire qu’on va voter, dit-elle sur le ton de l’évidence.

Je mets quelques secondes à comprendre.

Le vote. Celui qui m’a conduite à passer du temps ici.

Sans me laisser le temps de prétexter que je ne suis pas prête, elle se tourne vers sa fille.

— Chloé ! C’est le moment.

Ma nièce saisit un verre vide et une cuillère abandonnée sur le comptoir. Elle réclame à nouveau notre attention.

— Désolée d’interrompre une fois de plus vos conversations toujours aussi soporifiques ! Mais il est temps de procéder au vote.

Le silence se fait et je comprends que, comme d’habitude, tous les convives, excepté moi, sont au courant de ce qui va suivre.

Mon cœur se met à battre plus fort. Du regard, je cherche mon frère. Il se contente de hausser les épaules en m’adressant un clin d’œil. Puis je me tourne vers mon père, qui s’éclaircit la voix.

— Comme vous le savez, j’ai eu tendance à prendre les décisions seul cette année, ce qui ne m’a pas particulièrement réussi.

Il regarde ma mère et lui offre un sourire.

— Je voudrais qu’on finisse par trancher à propos de ce café !

Mon cœur cogne si violemment que je sens ses pulsations jusque sous mes tempes. Mon père poursuit :

— Que ceux qui veulent que le café de Madeleine devienne le café de Lili lèvent la main !

Je reste interdite. Mes pensées se bousculent. Je crois que je n’ai pas compris ce qu’il veut dire.

— Mais qu’est-ce que…

Les mains se lèvent. Celle de ma mère. Celle de mon père. Celle de Nuggets, qui s’excuse de voter même s’il ne fait pas partie de la famille. Celle d’Élisa, qui m’offre le sourire d’une grande sœur fière de sa cadette. Et celle de Chloé.

Mes yeux embués de larmes se posent sur Madie. Lentement, je vois sa main se dresser. La larme que je retenais roule sur ma joue, ouvrant la voie à toutes les autres.

— Mon Dieu, qu’est-ce que vous faites ? dis-je en essayant de rester calme.

— On pense que ce café te revient, dit mon père. Et, si tu es d’accord, on aimerait que ce soit ton cadeau.

Il se penche et prend un énorme paquet resté seul sous le sapin.

— Ouvre, dit Chloé.

Les mains tremblantes, je m’en saisis. Bouleversée, je déchire l’emballage et découvre une énorme plaque, plus moderne que l’enseigne de bois fixée sur la devanture.

« CHEZ LILI »

 

Je ferme les yeux un instant.

Mon cerveau n’arrive pas à faire le tri des informations qu’il reçoit, mais mon cœur aime déjà cette enseigne.

— On voudrait que tu restes, ajoute ma mère.

Rester.

Je suis si bouleversée que je ne parviens pas à aligner plus de trois mots. Rester avec eux. Ma famille. J’y ai pensé. Plusieurs fois. Si fort que je n’ai aucun mal à m’imaginer accepter cette proposition. Pourtant, un nouveau travail à Lyon m’attend et j’ai quasiment engagé une jeune femme pour assurer la gérance du café. De mon café.

Je m’apprête à répondre quand la porte s’ouvre. Tom fait son apparition, en compagnie de ses parents. Comme prévu, un attroupement les suit. J’entends l’accent de Sandro, les grommèlements de Charlie, la voix fluette de Monique.

— On tombe mal ? demande Tom.

Un voile d’inquiétude obscurcit son regard. J’imagine qu’il ne s’attendait pas à me trouver en larmes.

— Au contraire, vous arrivez pile au bon moment.

Je repose l’enseigne dans son paquet et m’occupe de prendre soin des nouveaux invités. Tous se montrent très chaleureux avec Madie. Ils lui parlent de son café, comme si elle n’en était jamais partie.

Plus tard, alors que je me remémore quelques anecdotes avec ses parents, Tom nous rejoint.

— Je peux vous l’emprunter ?

Il me tire par le bras, sans attendre leur réponse.

— Mets ta veste, je voudrais qu’on fasse un petit tour dehors.

Devant tant d’empressement, j’éclate de rire.

— Avec plaisir, agent Tom l’intrépide.

Le froid me saisit quand je franchis le seuil. La différence de température entre le café surchauffé et le froid polaire qui sévit chaque Noël me glace jusqu’aux os. Tom s’approche et enroule son bras autour de mes épaules. Sa prévenance m’arrache un sourire.

— Tom, tu as une idée de l’endroit où tu veux aller ?

Il me montre les bancs, sur la place, et je me rappelle soudain toutes les conversations que nous avons eues à cet endroit.

Je m’installe la première. Mes fesses congèlent aussitôt qu’elles entrent en contact avec la pierre gelée. J’entame une énième séance de cryolipolyse. Mais je n’ai pas le temps de m’appesantir sur cette sensation désagréable car un magnifique policier s’assoit tout près de moi.

— Alors ? Que me vaut cet entretien ? Ai-je fait quelque chose de répréhensible, agent Tom ?

Il sourit. De ce si beau sourire qui me rappelle que je serais idiote de quitter ce village où tant d’amour me tend les bras.

— Je ne sais pas encore, dit-il. Tout dépendra de ton attitude pendant l’interrogatoire.

Il se penche vers moi et me murmure à l’oreille :

— Il est possible que je procède à ton arrestation. J’ai ma paire de menottes sur moi.

Je rougis devant le sous-entendu érotique.

— J’étais sûre que depuis mon arrivée au village tu fomentais des plans contre moi, juste pour le plaisir de me passer les menottes.

— Ça se pourrait bien.

— Quand je pense que tu fais croire à tout le monde que Tom l’intrépide, l’enfant terrible, a disparu, dis-je sur un ton faussement indigné.

Tom me regarde ; cette fois, je le sens très sérieux.

— Grâce à toi, j’ai eu ma promotion. Ce sera officiel dès demain.

Un immense sourire étire mes lèvres.

— C’est vrai ? Mais pourquoi tu ne me l’as pas dit tout de suite !

Tom prend mes mains tandis que je précise, avant qu’il ne réponde quoi que ce soit :

— Je regrette d’avoir à te dire ça, mais tout le mérite te revient. Je n’aurais jamais eu le courage de me frotter à ce type. La police de ce village avait besoin de quelqu’un comme toi. Agent Tom… Ça te va comme un gant.

Tom semble savourer mes paroles.

— Ce n’est plus agent Tom, mais brigadier Tom. Il faudra t’y faire.

— Un nouveau déguisement à l’horizon ? dis-je en souriant.

— Peut-être bien.

Nous nous regardons l’un l’autre, plus complices que jamais. Puis l’éclat dans ses yeux se modifie. Tom semble inquiet.

— Reste, Liliputienne, dit-il tout bas.

Ses mains enserrent les miennes. Si fort que je ressens la puissance de sa détermination.

— Avant que tu arrives, dis-je, ma famille a tranché sur le sort du café.

Tom me regarde attentivement, tandis que je poursuis.

— Leurs arguments ont été très persuasifs.

— C’est-à-dire ?

— C’est-à-dire que j’ai déjà pris ma décision.

Je fais une pause, juste pour ménager mon effet auprès de lui, avant d’ajouter :

— Ils m’ont proposé de reprendre « Chez Madie ».

— Tu vas rester pour reprendre le café ! répète-t-il en baissant les yeux. C’est une bonne nouvelle.

— Une très bonne nouvelle, dis-je sans plus chercher à le torturer. Mais je dois t’avouer que ce n’est pas la seule raison qui me pousse à rester.

Du bout du doigt, je soulève son menton pour l’obliger à me regarder dans les yeux.

— Je t’ai déjà parlé d’un policier zélé ? Parce que c’est surtout pour lui que je voudrais rester.

— Je crois que ça me dit quelque chose. Un gars super, c’est ça ?

— N’exagérons rien.

Tom s’approche et m’embrasse. Et je sens que mon cœur va éclater de tout l’amour qu’il a reçu ces dernières semaines.

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