L'hiver n'est jamais froid au petit café de l'amour
2. Je réalise que l’eau finit toujours par couler sous les ponts
2. Je réalise que l’eau finit toujours par couler sous
les ponts
Un an plus tard
Samedi 28 novembre
Mon train est à l’heure. À ce moment de la journée, j’ignore si c’est une bonne ou une mauvaise nouvelle.
En quittant la gare, je m’arrête dans une pâtisserie pour prendre une tarte au chocolat. Je suis quasiment certaine que ma mère a préparé un carrot cake – le dessert préféré de mon frère –, mais j’ai envie de lui faire plaisir : elle adore le chocolat. Ces derniers mois, l’ambiance des repas en famille a été particulièrement lourde, malgré ses efforts pour nous faire passer un moment agréable. L’année écoulée, marquée par l’absence de Madie à la table familiale, a été difficile.
Les tensions accumulées se sont transformées en différends insurmontables. Et nous avons rejoint la catégorie des familles dont les membres se détestent ou presque. Résultat : ces dernières semaines, j’ai décliné les invitations de ma mère avant de recevoir la convocation au repas d’aujourd’hui.
Le message que j’ai reçu par mail il y a quelques jours tenait en quelques mots : repas le 28 novembre, présence obligatoire. Inutile d’être un génie pour savoir que mon père est l’instigateur de ce guet-apens. Ma mère a fait de son mieux pour nous laisser le temps de digérer la situation, mais je sais que les affaires au café de Madie vont mal et qu’il est temps d’en parler, de gré ou de force.
Ma tarte dans une main, mon sac de voyage dans l’autre, je m’approche d’un taxi.
Un quart d’heure plus tard, je suis arrivée. Immobile devant la porte de la maison familiale, j’hésite. Sonner ou entrer directement. Il y a un an, je ne me serais posé aucune question. J’aurais appuyé sur la poignée, m’annonçant vaguement et abandonnant mes bottes dans l’entrée. Puis je serais allée dans la cuisine pour me délecter des odeurs de cuisson qui ont bercé mon enfance.
Aujourd’hui, je ressens un malaise. Le froid qui s’est glissé dans nos relations, ces derniers mois, me rend maladroite.
Je soupire avant d’opter pour un compromis. Je lève la main et frappe trois coups sur la porte. Quand j’entends des pas approcher, je plaque un sourire enjoué sur mes lèvres, comme si j’avais attendu toute la journée, voire toute la semaine, le moment de partager cette réunion de guerre en famille.
Ma mère ouvre et m’offre un sourire radieux. Le sien est sincère, je n’ai aucun doute là-dessus. C’est la seule qui tente encore de ressouder les liens distendus depuis l’entrée de Madie à l’Ehpad.
— Entre, ma Lili, tu vas prendre froid.
Je lui tends la tarte tandis qu’elle me tire à l’intérieur. Dans l’entrée, je jette un œil aux paires de chaussures alignées sous le portemanteau. Je reconnais les mocassins brillants de mon père. Les escarpins hors de prix de ma sœur, les Stan Smith de ma nièce Chloé, les bottines fourrées de ma mère et, bien sûr, rien que je pourrais attribuer à Quentin.
Il n’est pas là. Si j’ai abandonné il y a moins de deux mois, Quentin, lui, ne se donne plus pour priorité de participer aux regroupements de famille depuis Noël dernier. Il préfère les soirées trop arrosées qui le plongent dans un coma éthylique jusqu’au dimanche soir. Au minimum.
— Quentin ne vient pas ? dis-je en quittant mon manteau.
— Si. Ton père lui a demandé de faire un effort. Mais tu le connais, il va se lever dans dix minutes et arriver dans une grosse demi-heure en s’excusant.
Je pourrais ajouter qu’entre-temps il va gentiment raccompagner sa conquête de la soirée d’hier. Ces derniers mois, en plus de cumuler les cuites, il étudie avec assiduité le concept des relations jetables. Chaque fois que, par téléphone, j’ai essayé de lui faire remarquer que les filles et les Kleenex n’étaient pas censés avoir de points communs, il m’a demandé de m’occuper de mes fesses. Sa remarque a eu le mérite de me couper l’envie de l’interroger à ce sujet. Et même de me couper l’envie de l’appeler, tout court.
Ma mère prend mon sac, celui que j’ai préparé quand j’ai eu la mauvaise idée d’annoncer que je passerais une nuit dans le secteur, pour m’éviter un aller-retour Lyon-Albertville dans la même journée. Hier encore, ça me paraissait être une bonne idée – au moins une idée raisonnable –, mais, maintenant que je suis là, je regrette.
J’envisage de dire à ma mère que je compte finalement prendre un billet pour ce soir, mais elle me devance :
— Je vais le monter dans ta chambre. Va les rejoindre ! Ils sont au salon.
Son sourire permanent me décourage de lui faire faux bond. En réponse, je maugrée quelques mots pour moi-même, trahissant ma joie démesurée à l’idée de m’annoncer auprès des autres Rivolier.
Ma mère disparaît dans les étages – je la soupçonne de penser que la situation va s’arranger si elle nous laisse seuls – et je me rends au salon, aussi vite que le ferait un escargot boiteux. Avec un peu de chance, il va se passer quelque chose d’extraordinaire et je pourrai rejoindre Amélia plus tôt que prévu, dans l’appartement que nous partageons à la Croix-Rousse. Et ce, sans avoir à assumer de couper délibérément les ponts avec ma famille.
Évidemment, je finis par arriver au salon. Le sol qui s’ouvre en deux, la coupure de courant inopinée ou la tempête de neige foudroyante, ce n’est donc pas pour aujourd’hui.
— Oh ! salut, ma puce !
Mon père fait de gros efforts pour que tout paraisse normal, c’est-à-dire comme avant. Quand il n’avait pas encore entrepris sa croisade pour nous faire vendre le café.
— Bonjour, marmonné-je.
Je sais que je devrais faire des efforts, mais c’est au-dessus de mes forces. La douleur de savoir Madie dans sa petite chambre sans couleur est encore trop présente.
En face de lui, dans l’autre canapé, se trouvent ma sœur et Chloé. Ma nièce mâche un chewing-gum, la bouche ouverte et bien trop maquillée pour son âge. Élisa, quant à elle, lève à peine les yeux de son téléphone pour me saluer.
— Bonjour.
J’imagine qu’elle traite un mail décisif pour sa carrière déjà très florissante et que, bien sûr, elle n’en a que pour cinq – comprendre « cinquante » – minutes.
Mon père se lève et me sert un verre de vin blanc.
— Assieds-toi, ta mère ne va pas tarder.
Au moins, il semble aussi mal à l’aise que moi. Pour me donner une contenance, je prends mon verre et le vide de trois bonnes gorgées. Chloé, qui est contre l’alcool, la viande, et le bon goût en matière vestimentaire si je m’en réfère à son jean déchiré et taché de peinture, me regarde comme si elle avait la confirmation que je suis devenue alcoolique.
Attends de voir Quentin arriver, pensé-je en la fixant du regard.
Ma mère finit par nous rejoindre et constate, l’air un peu déçu, qu’elle n’interrompt pas des retrouvailles larmoyantes dignes d’une série télé.
— Alors, ma Lili, raconte-nous… Comment va le travail ?
Pour faire bonne figure, je me lance dans une explication un peu confuse sur l’économie du pays en péril et la fermeture d’entreprises. J’explique que mon portefeuille de clients, pour lesquels je gère la comptabilité à distance, s’est amoindri et que la promotion que j’espère ne va pas tomber de sitôt.
— Savoir à quel moment tu vas obtenir ta promotion, c’est la question de toute ta vie ! lance Élisa sur le ton de la plaisanterie.
Ma sœur a fini de gérer son mail beaucoup plus tôt que prévu. Je lui décoche un regard assassin. Ce qu’elle semble ignorer, c’est que tout le monde ne considère pas que passer douze heures par jour au bureau est un plan acceptable pour décrocher un avancement.
— Et toi ? lâché-je sur le même ton badin. Tu passes toujours tes soirées avec ton patron ?
La réplique a fusé. Ma mère m’adresse un regard sévère et Chloé éclate de rire. Au moins une, dans cette famille, qui ne se voile pas la face.
— Je ne vois pas pourquoi tu dis ça… , déclare ma sœur, les joues rouges d’indignation.
Elle vide la moitié de son verre, me rejoignant sur la liste des personnes à inscrire aux Alcooliques anonymes, et ajoute :
— Bientôt, je serai nommée responsable de projet. Je n’aurai plus à me demander comment payer les études de ma fille.
Les épaules de Chloé s’affaissent. À vue de nez, je dirais qu’elle préférerait avoir une maman disponible qu’une maman pleine aux as, mais j’évite de jeter de l’huile sur le feu. J’ai déjà commencé fort et, si je ne veux pas que nous soyons tous repartis chez nous avant le plat principal, mieux vaut que je fasse attention à ce qui franchit mes lèvres.
Élisa et moi n’avons pas toujours eu ce genre de relations épineuses. Plus jeunes, nous étions complices, soudées comme les deux doigts de la main. Elle me disait tout de ses projets mégalos, et en retour je lui faisais état de mes rêves romantiques secrets. Elle était ma grande sœur et ma meilleure amie.
Notre relation a changé quand elle s’est retrouvée enceinte de Chloé, suite à une aventure avec un jeune Italien de passage à Saint-Martin. Élisa ne voulait pas de relations sérieuses, du moins pas avant d’être cheffe d’une entreprise d’au minimum cinq cents salariés. Malgré tout, elle est allée au bout de sa grossesse. Elle avait déjà tout de la femme forte et inébranlable, et après cet épisode elle s’est encore endurcie.
La même année, je suis partie vivre à Lyon sur un coup de tête – plus communément appelé Matthieu – et, petit à petit, nos liens se sont distendus. Depuis que Madie est entrée aux Gentianes, c’est à peine si elle me supporte.
Comme si j’avais quelque chose à voir là-dedans ! me suis-je répété chaque fois que j’ai essayé de comprendre son ressentiment à mon égard.
Ma mère insiste sur le mérite d’Élisa à travailler dans un laboratoire pharmaceutique, un milieu quasi exclusivement composé d’hommes aux dents qui rayent le sol. Pour la calmer, elle la couvre de louanges, de sorte que, dix minutes plus tard, tout le monde semble plus tranquille.
Durant la demi-heure suivante, nous prenons soin d’éviter tous les sujets sensibles. Quand nous avons débattu de la météo, très froide pour la saison, décrété que les crêpes fourrées de ma mère étaient les meilleures du monde et que le cinéma français n’est plus ce qu’il était, nous décidons de passer à table.
C’est à ce moment que Quentin daigne nous faire l’honneur de sa présence.
— Bonjour, dit-il d’une voix fatiguée en se laissant tomber sur la chaise en face de moi.
Sa mine froissée et ses cheveux en pétard parlent pour lui. La soirée d’hier a sans aucun doute été mémorable. Quentin est le benjamin, celui à qui mes parents ont tout passé. À presque vingt-cinq ans, il dépose encore son sac de linge sale tous les samedis et le récupère, propre et repassé, tous les dimanches. Au passage, il pille la moitié du frigo et s’auto-attribue le droit de se présenter aux convocations familiales avec une heure trente de retard, sans que personne ne le lui reproche. Et, bien entendu, il ne rend aucune visite à Madie, puisque son emploi du temps de ministre de la cuite ne le lui permet pas.
Quentin vide la moitié de son assiette avant de s’intéresser à la conversation. Après avoir complimenté maman sur ses lasagnes – stratégie grossière pour récupérer les restes –, il m’adresse un regard entendu.
— Vous en avez parlé ?
Il a murmuré. Sauf que, lorsqu’on est six à table, ce genre de manœuvre passe difficilement inaperçue. Le silence se fait et mon père se racle la gorge, conscient d’avoir une excellente perche pour lancer le sujet brûlant, en attente depuis des mois. Merci, Quentin, pour ta généreuse contribution à la paix familiale !
Mon père s’essuie la bouche, signe qu’il va se lancer. Depuis la mise sous tutelle de ma grand-mère, suite à son entrée à l’Ehpad, il tente d’aborder le problème épineux de la revente du café. Jusqu’ici, nous avons réussi à l’éviter en optant pour l’embauche d’un gérant. Sauf que j’ai appris que ce jeune homme avait démissionné il y a peu.
— J’ai à vous parler des biens de Madie.
Un silence de mort emplit la salle à manger. Les hostilités sont lancées. Seul le tintement des couverts de Quentin se fait entendre. Il s’empresse de finir son assiette pour le cas, assez probable, où la conversation ne mènerait à rien et où il faudrait partir sans terminer le repas pour éviter une énième dispute.
— On s’en doutait, répond ma sœur sur un ton de femme d’affaires assise à la table d’une négociation internationale.
Puis elle se penche vers Chloé et lui demande d’aller écouter de la musique dans la cuisine. En réponse, celle-ci secoue la tête avec énergie. Elle semble préférer suivre la conversation, qui s’annonce explosive.
— Je n’ai trouvé personne pour remplacer le gars que j’avais embauché. Le café est fermé depuis quatre mois. Je crois que cette fois il faut vendre.
Ma mère lui décoche un regard dur, le même que lorsque l’un de nous oubliait sa veste à l’école pour la troisième fois de la semaine.
— Je suggère que nous vendions, dit-il, se reprenant.
— On avait dit qu’on ne parlerait pas de vendre tant que Madie va bien, rappelé-je sur ton un plus sec que je ne l’aurais voulu.
Mon père balaye ma remarque.
— Les médecins ne sont pas très encourageants.
— Si on les écoutait, elle serait déjà déclarée sénile.
— Je n’ai pas l’intention de décider seul, ajoute-t-il. C’est pour cette raison que j’ai souhaité vous réunir aujourd’hui. Je voudrais qu’on vote.
Voter ? Bien. Je m’essuie la bouche avec ma serviette, ravie de voir que la démocratie s’invite dans la famille.
Mon père va se faire écraser à plate couture ! pensé-je.
Finalement, ce repas est une bonne idée. Peut-être qu’enfin la zone de turbulences va prendre fin et que nos relations vont s’améliorer. Après tout, si nous en sommes là, c’est à cause d’une succession de non-dits concernant sa manière de gérer le café.
— Je suis d’accord pour ce vote, dis-je, soulagée. Faisons-le tout de suite !
Nous sommes cinq, six avec Chloé, mais elle ne votera pas. Dans le meilleur des cas, mon père aura quatre votes contre lui, et trois dans le pire des cas. C’est cousu d’avance.
— Je tiens à préciser que je ne peux plus m’occuper seul de suivre la location de la maison de Madie et la gestion du café, ajoute mon père. Avec ma propre entreprise, c’est trop lourd.
Ma mère hoche la tête.
— Le médecin a doublé son traitement pour la tension. L’année a été difficile et stressante, il faut que votre père lève le pied.
Elle pose sa main sur la sienne, en guise de soutien. J’en déduis qu’il faut opter pour la prévision basse. Trois votes contre deux. Le vote ira quand même en notre faveur.
— Ce qu’on veut vous dire, ajoute mon père, très pédagogue, c’est que, si on garde le tout, il faudra mettre la main à la pâte.
Il termine en me fixant avec attention. Effectivement, cette précision donne matière à réflexion. Un début de plan s’esquisse dans ma tête. Depuis mon appartement de Lyon, je pourrais m’occuper d’une partie de l’administratif et de la comptabilité. Quentin irait sur place de temps en temps. Et Élisa prendrait en charge les contacts avec les fournisseurs. Il suffit de trouver quelqu’un pour remplacer l’ancien gérant et s’occuper des clients. Ça se tient.
— OK, tu auras un coup de main, dis-je sur le ton de l’évidence. On peut voter, maintenant ?
Je lève les yeux vers mon frère, il joue avec un morceau de tomate abandonné dans son assiette. On dirait que la proposition de mon père le met mal à l’aise. Par sûreté, je me tourne vers ma sœur. Elle est absorbée par son écran de téléphone.
Mon père se redresse, imprégné d’autorité.
— Que ceux qui souhaitent garder les biens de Madie et par conséquent sont prêts à participer à leur gestion lèvent la main !
Il nous regarde tour à tour, comme un animateur de télé survolté. Puis il cherche le regard de ma mère pour vérifier qu’il a fait comme il fallait. J’imagine qu’il a reçu des consignes strictes pour que tout se passe au mieux.
Confiante, je lève la main bien haut pour qu’il n’y ait pas de doute sur mes intentions. Un sourire victorieux aux lèvres, je regarde autour de moi. Mon sourire s’efface aussitôt. Je suis la seule à avoir la main levée.
Convaincue que mon frère n’a pas bien compris le système de vote – ses neurones doivent encore baigner dans un litre d’alcool pur –, je lui murmure :
— Il faut lever la main.
Tout en le gratifiant d’un sourire entendu.
Le regard de Quentin se dérobe. Incrédule, je me tourne vers ma sœur. Elle recommence à jouer avec son portable, sans oser me regarder. Durant quelques secondes, je crois que c’est une blague.
J’attends qu’ils se mettent à rire, ce qu’ils faisaient quand, plus jeunes, ils se liguaient contre moi pour me faire marcher.
J’attends qu’ils lèvent la main ou même qu’ils disent quelque chose.
J’attends, mais rien ne vient. Rien, hormis un silence gêné et douloureux.
Au bout d’un moment, la main de Chloé se lève.
— Chloé ! Ne te mêle pas de ça ! dit ma sœur en adressant un regard sévère à sa fille.
— Et pourquoi ? Ça non plus, ça ne me regarde pas ?
Ma nièce se lève avec humeur et quitte la table, non sans un soupir de préadolescente excédée.
— Je vois, dis-je, encore sonnée. Je pensais que…
Je laisse ma phrase en suspens, l’estomac noué. Depuis quand est-ce qu’ils sont passés à autre chose ?
— C’est trop compliqué, déclare Quentin. On ne peut pas gérer le café. Enfin, moi, je ne peux pas.
Élisa acquiesce.
— Entre Chloé et mon travail, je n’ai plus une minute à moi. Je ne peux pas aider.
Pourquoi est-ce que j’ai la sensation désagréable d’être la dernière au courant de la proposition de mon père ?
— On peut déjà commencer par trouver quelqu’un d’autre, dis-je. Si une personne gère le café, c’est déjà un souci en moins.
— J’ai essayé, dit mon père. Mais ça n’a pas abouti. Sans compter qu’il y a d’importants travaux à faire, donc il faudra investir de l’argent et je ne crois pas que ce soit…
— … une opération rentable ? le coupé-je durement.
— Lili, ce n’est pas ce que…
Je lève une main pour lui demander de se taire.
— On peut remettre la maison en location et investir l’argent du loyer. On peut aussi…
Élisa m’interrompt.
— Qui ça, « on » ? Maman m’a dit que tu avais prévu de rentrer demain, c’est bien ça ?
Sa remarque me coupe dans mon élan. Tâchant de recouvrer mon calme, je m’explique :
— Eh bien, je ne sais pas, je suppose qu’on peut se partager le travail.
J’admets que ces derniers mois je n’ai pas montré beaucoup d’intérêt pour le café, mais ça va changer. Déroutée par la tournure que prend la conversation, je cherche à nouveau le regard de Quentin pour y trouver du soutien. Il se dérobe. Déçue, je me tourne vers ma mère.
— On ne peut pas régler le sort du café en une poignée de secondes.
— Ma puce, dit-elle avec douceur, remettre ce café sur pied, c’est un travail à temps plein.
— Mais Madie tient à ce café, répliqué-je d’une voix plus grave. Qui va lui annoncer que ce pour quoi elle a travaillé toute sa vie va être vendu parce qu’on n’a pas le temps de s’en occuper ?
Tout le monde se penche sur son assiette, visiblement passionné par les vestiges de lasagnes. Je comprends que leur décision est prise et que Madie n’a pas besoin d’être au courant.
Prise de panique, je cherche une issue.
— On n’est pas obligé de décider tout de suite.
Mon père semble réfléchir un instant, avant de secouer la tête.
— Ça ne sert à rien d’attendre.
— Le café va s’abîmer encore plus, ajoute Élisa. Tu verrais dans quel état c’est !
— Dans mes souvenirs, le café est en bon état, objecté-je.
— Alors va y faire un tour, je pense que tu changeras d’avis.
Quentin et ma mère ne disent rien, mais je sens qu’ils sont avec eux. Le fossé entre nous se creuse à vue d’œil.
À court d’arguments, je finis par demander :
— Laissez-moi un peu de temps.
Mon père se tourne vers ma mère, comme s’il n’avait pas prévu que je me montre aussi entêtée. Puis il revient à moi, affichant la mine désolée d’un bourreau attendri à quelques minutes de l’exécution.
— On peut aller au café ensemble. Je crois qu’il faut que tu le voies de tes propres yeux.
— Là, tout de suite, je ne sais pas si j’en suis capable.
Acculée, je décide de sortir.
— Je m’excuse, dis-je en quittant la table. J’ai besoin de prendre l’air.
Je passe un quart d’heure dehors, à tenter de mettre en ordre mes pensées. Quand je reviens dans la salle à manger, le carrot cake de ma mère et ma tarte au chocolat trônent au centre de la table. Je m’installe en silence tandis que mon frère aide ma mère à servir. Durant le reste du repas, nous prenons soin de ne plus reparler du café.
Plus tard, alors que mon frère et ma sœur sont rentrés chez eux, ma mère me rejoint au salon. Elle pose une assiette de gâteaux à la cannelle devant moi. Ceux qu’elle me faisait chaque fois qu’elle me surprenait à pleurer dans ma chambre.
— Ma Lili, comment tu te sens ?
Je hausse les épaules. Lui répondre que j’ai l’impression d’être passée sous un train ne me semble pas être la meilleure idée. Je ne veux pas qu’elle culpabilise. Ce qui s’est passé aujourd’hui n’est pas sa faute. D’ailleurs, je ne sais même plus qui est à l’origine des tensions qui s’invitent à table dès que plus de deux Rivolier sont réunis dans une pièce. Indéniablement, j’ai ma part de responsabilité.
— Ça va, dis-je finalement.
Ma mère pose une main sur mon genou.
— Il ne faut pas leur en vouloir. Accepter de prendre en charge ce café, c’est un travail colossal. Ta sœur est déjà bien occupée et ton frère n’a pas la tête à ça.
Je sais qu’elle a raison. De plus, en vivant à Lyon, je ne peux pas prétendre mettre la main à la pâte. Du moins, pas de manière significative. La revente semble inévitable, mais l’admettre est une autre paire de manches. Me séparer de cet endroit où j’ai tant de souvenirs me fait mal au cœur. C’est trop douloureux. C’est comme arracher une autre partie de Madie à ma vie. À cette idée, les larmes montent.
— C’est trop tôt, dis-je. Je voudrais juste un peu de temps.
Ma mère me sourit tendrement.
— Va voir le café avec ton père. Le mieux est que tu te fasses ta propre idée de la situation.
Je finis par acquiescer. Mon père et moi irons « Chez Madie » demain, à la première heure.
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