L'hiver n'est jamais froid au petit café de l'amour
25. Quand l’ancien gérant décide de reprendre sa place
25. Quand l’ancien gérant décide de reprendre sa
place
Le jour de l’ouverture
Je crois que tout est prêt.
Mon tablier enroulé autour de la taille, je déverrouille la porte du café et j’oriente la pancarte que j’ai achetée pour l’occasion sur la face « ouvert », côté rue. Je me tourne pour regarder la grande salle. Les banquettes rouges, les guirlandes scintillantes, le grand sapin qu’Élisa et Chloé ont décoré me font face. J’éprouve la sensation d’être chez moi.
Après un instant de réflexion, je me rends compte qu’il manque quelque chose. Je m’approche du comptoir et lance ma fameuse playlist de Noël. La voix de Franck Sinatra sur Jingle Bells s’élève dans le café. Cette fois, tout est fin prêt.
D’ailleurs, la porte s’ouvre. C’est Monique.
— Est-ce que je peux boire un thé ?
Je m’approche et l’installe à une table, près du sapin, en lui assurant que c’est la meilleure place. Elle m’adresse un sourire et regarde attentivement la carte, sur laquelle je propose plusieurs marques de thé. Mon choix s’est largement étoffé depuis sa dernière visite.
Une minute plus tard, je reviens avec sa commande. Et une tasse supplémentaire.
— Puis-je me joindre à vous ?
Elle acquiesce, les yeux brillants de la bienveillance dont elle me gratifie depuis qu’elle connaît mes intentions.
— Je voudrais faire honneur à ma première cliente.
— Du temps de ta grand-mère, je venais tous les jours, me dit-elle. Il n’y a pas de raison que ça change.
Je suis très sensible à son soutien. Elle vide l’eau chaude dans sa tasse et me demande :
— Est-ce que tu t’es décidée à prendre la gérance du café ?
— Je ne peux pas, dis-je sur un ton mélancolique, comme si ma présence ici appartenait déjà au passé. Mon travail m’attend à Lyon.
Elle me sonde de son regard si transperçant qu’il me donne l’impression qu’elle parvient à lire en moi.
— C’est curieux, de se donner tout ce mal pour ouvrir un café et de ne pas rester pour s’en occuper.
Évidemment. Il fallait qu’elle pose cette question. Celle qui me met face à mes contradictions.
— Je voulais voir de vrais clients entrer, dis-je en haussant les épaules. Et puis j’ai encore l’espoir d’empêcher la revente. Une candidate doit se présenter cette semaine. J’assure simplement l’intérim.
— Et si elle ne fait pas l’affaire ?
Visiblement, je peux compter sur Monique pour creuser les sujets sensibles.
— Je suppose que je devrai fermer. Je prévois de rentrer quelques jours après Noël. J’ai rendez-vous avec ma responsable.
— C’est dommage, dit-elle simplement. Les vacances scolaires ont débuté et, avec la neige qui est arrivée, il y aura du monde au village ces prochains jours.
Je l’espère. Car, durant les quelques jours où je serai là, j’attends de pied ferme ces familles en quête d’un endroit douillet pour déguster une boisson chaude. À cette idée, le souvenir de l’une de mes premières soirées au village me revient. J’étais allée chez Sandro, moi aussi à la recherche d’un lieu chaud et animé pour trouver du réconfort. C’est là-bas que j’ai dégusté l’excellent gâteau au chocolat de Monique.
— Monique, demandé-je en revenant à elle. Vous seriez d’accord pour recommencer à faire des gâteaux pour le café cette semaine ?
Elle semble réfléchir. Je comprends que ma demande pourrait mettre à mal sa relation avec Sandro. Aussi, j’ajoute :
— Enfin… je ne veux pas faire de tort à Sandro. Je n’aurais pas dû vous poser la question.
— Pas du tout. Sandro a pris la relève uniquement pour que les traditions du village ne se perdent pas. Il sera ravi d’apprendre que le café reprend enfin du service.
Son sourire chaleureux me donne du baume au cœur. Elle a raison. Le café et le pub se complètent bien, ici, à Saint-Martin.
— Alors c’est un oui ?
— Un grand oui !
Durant les minutes qui suivent, elle me relate quelques souvenirs partagés avec ma grand-mère. Pendant que je l’écoute, le temps file sans que je m’en rende compte.
Vers 11 heures, une famille de skieurs fraîchement revenus des pistes fait son entrée. La mine découragée des parents m’indique que la séance du matin ne s’est sûrement pas passée comme ils le voulaient.
— Je dois vous laisser, dis-je à l’attention de Monique. Je crois que ces gens ont besoin d’un énorme chocolat chaud.
— Avec supplément guimauve ! renchérit-elle.
Les enfants courent derrière moi et rejoignent le sapin, au pied duquel ils s’installent.
— Regarde, maman, comme il est beau !
La petite fille s’émerveille devant les boules choisies avec soin par Chloé.
— C’est ma nièce qui l’a décoré, lui expliqué-je. Elle a très bon goût.
Je réprime mon envie de rire. Il y a quelques semaines, je n’aurais pas misé sur le bon goût de Chloé. Et je suis certaine qu’elle aurait volontiers mis le feu au sapin !
Je prends la commande de mes premiers véritables clients de la matinée et je file en cuisine. La journée passe à toute allure. Je reçois la visite de ma mère, et celle de Quentin. J’ai mon père au téléphone ainsi qu’Élisa. Tous veulent savoir comment se passent mes débuts.
Vers 18 heures, je m’installe sur l’un des tabourets du comptoir, vidée de toute énergie. Je regarde les derniers clients rentrer chez eux avec un sourire béat. Leur apporter un moment de joie et de détente m’a permis de garder le rythme toute la journée. Mais ce n’est pas terminé, il me faut encore puiser dans mes dernières ressources pour mettre de l’ordre en cuisine et faire quelques préparatifs pour la journée de demain.
Je me sers un verre d’eau au moment où la porte s’ouvre. J’affiche un sourire, prête à accueillir ce qui sera sans doute l’un des derniers clients de la journée.
— Bonjour, bienvenue chez…
Je m’interromps quand je reconnais l’homme qui se tient sur le seuil. Grand, enroulé dans une longue parka noire, coiffé d’un bonnet qui dissimule la moitié de son visage, il regarde la salle comme s’il la voyait pour la première fois. Et pour cause, il n’a pas remis les pieds ici depuis plusieurs semaines.
— Monsieur Chaumin ?
Sébastien Chaumin. Je m’essuie les mains sur mon tablier et m’approche de lui. Je suis surprise de le voir ici alors qu’il n’a pas répondu à mes appels.
— Je vous dérange ? demande-t-il. Vous alliez fermer ?
— Non, non, pas de problème. C’est juste que je suis un peu surprise de vous voir ici.
Notamment parce que, sans réponse de sa part, j’ai pris contact avec une autre candidate. Il défait son écharpe et m’adresse un sourire sans joie. Le genre à vous refroidir jusqu’aux os.
— J’aurais dû répondre à vos messages. Mais, comme j’étais dans le coin ce soir, je me suis dit que passer directement était une meilleure idée.
— D’accord.
Il fait quelques pas et regarde la nouvelle décoration avec attention.
— Vous avez fini par remettre le café en état.
Il ne se montre pas particulièrement chaleureux. Son attitude est étrange, inquiétante, même.
— Oui… On m’a aidée, du coup, les travaux ont avancé plus vite que prévu. Je viens tout juste de rouvrir le café.
Sébastien hoche la tête, l’air pensif. Et, comme j’imagine qu’il revient pour la place, je décide de clarifier le malentendu.
— J’aurais sans doute dû vous rappeler pour vous en avertir, mais finalement j’ai reçu une autre candidature. C’est une jeune femme du secteur. Rien n’est encore fait, mais je compte lui donner la priorité.
Il continue de regarder un peu partout, sans répondre.
— Est-ce que… tout va bien ?
Il se tourne vers moi, aussi brusquement que si je venais d’interrompre le fil de ses pensées. Un relent de tabac froid accompagne son mouvement.
— Pardon, je me disais seulement que la dernière fois vous ne m’aviez pas fait visiter.
Sa demande me surprend. Je n’ai pas le temps de lui demander plus d’explications, car la porte du café s’ouvre et Tom entre à son tour, vêtu de son uniforme. À sa manière de se frotter les mains pour glaner un peu de chaleur, je devine qu’il vient de faire une ronde à pied.
Le sourire qu’il affiche disparaît subitement au moment où il croise le regard de Sébastien Chaumin.
— Qu’est-ce que vous faites ici ? demande Tom en fronçant les sourcils.
Mes yeux passent de Tom à Sébastien. J’en déduis qu’ils se connaissent.
— Je venais faire un tour, en souvenir du bon vieux temps.
J’ignore ce qui se trame, mais j’ai un mauvais pressentiment.
— Sébastien a répondu à mon annonce d’il y a quelques semaines pour trouver un gérant, expliqué-je pour clarifier la situation. Il est passé le soir de la coupure d’électricité pour voir le café. Et j’étais en train de lui expliquer que j’avais décidé de retirer mon offre de travail.
Tom lui adresse un regard sans équivoque.
— Ce qui veut dire que vous n’avez plus rien à faire ici !
Les deux hommes se toisent durement. Le message est clair, Tom lui demande de quitter les lieux sur-le-champ, usant de son uniforme pour appuyer sa requête.
— J’allais partir. Merci ! dit Sébastien à mon attention, un sourire mauvais au coin des lèvres. Je repasserai à l’occasion.
Il s’avance vers la porte et quitte le café. Dès que nous sommes seuls, j’interroge Tom.
— Tu le connais ?
— C’est l’ancien gérant du café.
Je reste interdite, tâchant de recouper les éléments que j’ai en ma possession. L’ancien gérant du café m’a été décrit par plusieurs personnes, et toutes se sont accordées pour dire que ses intentions étaient malhonnêtes.
J’en déduis qu’il voulait récupérer sa place. Après tout, en amadouant mon père, il avait déjà réussi à faire de cet endroit le refuge d’une bande de voyous. Pourquoi ne pas retenter sa chance avec moi ?
Tom inspecte la salle, comme si l’ancien gérant pouvait avoir causé des dégâts, ne serait-ce qu’en arpentant la pièce.
— Il n’a rien fait, dis-je. Il m’a seulement demandé de visiter.
Tom revient à moi, surpris.
— Visiter ?
— C’est ça.
À cet instant, je me rappelle la conversation que mon père et moi avons eue dans la cuisine. Il m’a dit que le contenu de l’armoire du haut appartenait à l’ancien gérant, mais qu’il n’était jamais passé pour les récupérer.
— Je crois qu’il est revenu pour récupérer ses affaires, précisé-je à Tom.
Sauf qu’il n’en a pas parlé. En quelques mots, je lui explique cette partie de l’histoire que mon père avait préféré passer sous silence, sous le coup des menaces proférées à notre encontre.
Tom m’écoute attentivement. Quand j’ai fini, il contacte l’un de ses collègues, au commissariat. Après quelques minutes de discussion, il raccroche.
— Je sais pourquoi il n’est pas venu au rendez-vous fixé par ton père.
Tom est si sérieux que je crains ce qu’il va m’annoncer.
— Il était en prison pour cambriolage. Il a été libéré il y a à peine un mois.
J’en reste bouche bée. Sébastien Chaumin est un repris de justice.
— Tu as gardé ses affaires ? me demande Tom.
— Elles sont encore dans l’armoire, dans une pièce à l’étage. Il y a un ou deux sacs et de vieilles couvertures.
Tom ne fait aucun commentaire. Il prend l’escalier et je lui emboîte le pas. L’air plus sérieux que jamais, il ouvre l’armoire en grand et entreprend d’en vider le contenu.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Je pense qu’il a une idée en tête.
Quand tout est sur le sol, nous faisons l’inventaire des affaires de l’ancien gérant.
— Trois bâches, un sac en toile.
— Un sac de sport, ajouté-je, et deux couvertures.
— Et cette caisse à outils.
Tom en regarde attentivement le contenu.
— À quoi tu penses, Tom ?
— Je me demande si ce n’est pas lui qui a brisé la vitre du café, l’autre soir.
Je réfléchis un instant. Vu le profil de cet homme, je ne peux pas lui donner tort. Pourtant, je l’imagine mal se créer des problèmes supplémentaires juste pour récupérer ces vieilles affaires.
Tom revient à l’armoire. Il referme les portes et entreprend de la déplacer.
— Tu crois qu’il y a quelque chose derrière ?
— On va voir ça tout de suite.
Au moment de la pousser, l’armoire fait de la résistance, comme s’il y avait encore quelque chose à l’intérieur. Surprise, je rouvre les portes et observe les rayonnages. Rien.
Tom se poste à côté de moi et se baisse pour regarder l’étagère du bas.
— Un double-fond, dit-il.
Il se tourne vers la caisse à outils et, muni d’un pied de biche, fait sauter la planche de bois qui donne accès au fond de l’armoire. Là, à la lueur de l’ampoule suspendue à un fil, je découvre un butin : des montres, des bijoux, de l’argent.
Tom se redresse, hors de lui.
— Ils étaient sous mon nez depuis le début !
— Tu veux dire que le café de ma grand-mère était le QG de cette bande de voyous ?
Horrifiée, je plaque une main sur ma bouche.
— Avec ces preuves, je vais enfin pouvoir arrêter l’un d’entre eux.
Tom m’explique son plan. Et je comprends que c’est dans le café que les policiers vont monter leur embuscade.
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