L'hiver n'est jamais froid au petit café de l'amour
11. Théorie de l’attraction incluant des insectes et des coups tordus
11. Théorie de l’attraction incluant des insectes et des
coups tordus
Nous marchons jusqu’au parc de l’hôpital, situé de l’autre côté du bâtiment principal, près du parking.
Quelques flocons de neige adoucissent la nuit noire et froide de ce début du mois de décembre. En regardant les fenêtres de l’immense bâtiment, je remarque à travers les vitres le scintillement de guirlandes de Noël. Quelques adeptes ont déjà sorti les décorations. Qui pourrait les blâmer de chercher un peu de chaleur et de mettre de la lumière dans cet endroit où la mort se tapit dans les recoins sombres ?
Je chasse ces pensées moroses et me raccroche à ce que je sais. Madie va bien. Madie est une battante. Elle va se remettre rapidement.
— Tu veux t’asseoir ? me demande Tom.
Il me montre un banc, près d’une aire de jeux pour enfants.
— D’accord.
Nous nous installons dans un silence gênant. Tom attend que je prenne l’initiative de parler, puisque j’ai demandé à avoir cette conversation. Mais sa proximité me rend nerveuse. Bien trop nerveuse.
À vrai dire, Tom est plus impressionnant, plus prévenant, plus concerné par les autres qu’il ne l’était plus jeune. Bref, c’est une version améliorée de ce que j’imaginais de lui à l’âge adulte. Non pas que je croyais vraiment qu’il finirait par élever des insectes pour terroriser les filles jusqu’à ce que mort s’ensuive, mais je n’imaginais pas qu’il serait si doux et si… attirant.
Tom m’observe de ses grands yeux interrogateurs. Comme, de toute évidence, on ne va pas passer la nuit ici – ou du moins je l’espère –, je finis par me lancer.
— Je voudrais te remercier, dis-je. Je sais que tu avais d’autres plans ce soir et que tu as tout mis de côté pour m’aider.
En théorie, c’est le moment parfait pour lui parler de ma camionnette en rade pour cause de négligence. Mais, après l’épisode de la coupure de courant, je préfère éviter de lui laisser entendre à quel point je peux compliquer son existence de policier dans un minuscule village perdu dans les Alpes.
— À ton service !
Le silence revient. Tom attend patiemment pendant que je choisis mes mots pour en venir au fait.
— Tu te rappelles de ces après-midi au village ?
Je me tourne de son côté. Un sourire vient de naître au coin de ses lèvres. Je prends ça pour un oui.
— L’été, on faisait du vélo sur la place et l’hiver, quand mes parents me laissaient chez Madie pour les vacances, on faisait des bonshommes de neige avant d’aller boire un énorme chocolat chaud dans son café.
Je me tais une seconde pour laisser les sensations revenir. L’insouciance de l’enfance, le bruit de la neige qui crisse sous nos pieds, le froid sur nos joues rougies par les éclats de rire et la douceur du chocolat brûlant sur nos lèvres.
— J’aimais vraiment aller chez Madie. Je savais que tu serais là et qu’on allait s’amuser tous les deux.
Mon cœur bat plus vite. Je fixe mes pieds comme si je venais de décider de leur vouer un culte et que, par conséquent, il m’était totalement impossible de les lâcher des yeux pour regarder la réaction de l’homme assis à côté de moi.
— On a fini par grandir, ajouté-je, et tu t’es mis à me jouer des sales tours.
Je passe sous silence les pneus de mon vélo crevés et les adjectifs pas toujours sympas qui m’étaient adressés quand je croisais sa route.
— Je sais, finit-il par dire. Je ne suis pas fier de mon comportement. J’étais un peu bousculé par ce que je ressentais pour toi et je ne savais pas comment gérer mes émotions quand tu étais au village.
Je décide d’annuler mon nouveau culte, sans autre forme de procès, et l’observe, pas tout à fait certaine de comprendre.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
Je panique, mon cœur aussi. Ses battements résonnent jusque sous mes tempes.
— J’avais un sérieux béguin pour toi. Sauf que je ne savais pas comment attirer ton attention.
Oh ! mon Dieu ! Dites-moi que ce n’est pas vrai !
— Tu voulais attirer mon attention ? dis-je d’une voix bien trop aiguë.
Les araignées vivantes, les coups tordus, c’était pour ça. Non, mais je rêve !
— J’admets que c’était assez maladroit.
— Maladroit ? Est-ce que tu sais que je suis à deux doigts d’appeler l’armée quand je vois une mouche m’approcher ?
Il sourit, un brin nostalgique, comme si mon pire cauchemar était ce qu’il considérait comme le bon vieux temps.
— Au moins, je t’ai laissé un souvenir impérissable.
Son sourire s’élargit. Son culot me pousse à riposter.
— Effectivement. Une phobie, peut-être un ou deux traumatismes dont je parlerai avec un psychanalyste durant mes vieux jours. Bravo ! On peut dire que ta technique de drague est au point !
Il éclate de rire. Un joli rire franc et tendre. Un rire qui réchauffe ses grands yeux bruns. Je me détourne, troublée.
— En tout cas, j’apprécie ta franchise.
Je suppose qu’il me faudra un jour ou deux pour me faire à l’idée que Tom l’intrépide avait un béguin pour la petite fille trouillarde et réservée que j’étais.
— Je voulais te le dire, et m’excuser. J’y ai souvent pensé. Mais nos rapports sont devenus assez froids et tu es partie étudier à Lyon.
Il y a souvent pensé… Est-ce qu’il sous-entend qu’il a souvent pensé à moi ?
L’atmosphère s’épaissit entre nous. Je réalise tout à coup que nous sommes seuls, dans ce parc désert à cette heure de la soirée. Et que Tom vient de me faire une révélation surprenante.
Tom avait des sentiments pour moi. Il a imaginé un autre type de relation entre nous. Il m’a regardée autrement. Manifestement, il attend que je réagisse.
— Heureusement, c’est vieux, tout ça, dis-je tout bas.
Tom sourit mais je sens que c’est sans joie. Ce soir, j’ai l’impression de découvrir l’autre partie de l’histoire. Celle du petit garçon qui vivait à Saint-Martin.
— Bon, dis-je en me levant, je crois que je devrais retrouver mes parents avant qu’ils n’aient la mauvaise idée de rentrer sans moi.
Et, par la même occasion, de me laisser seule avec Tom et son regard qui me fait plus d’effet que je ne saurais l’admettre.
— Tu es sûre que tu ne veux pas que je te raccompagne ?
— Non, ça va aller.
J’ai très peur d’avoir envie de changer d’avis… Je finis par me dérober, consciente de m’égarer. Tom a parlé d’un béguin au passé. Ce qui sous-entend que ça n’est plus d’actualité. Lui et moi sommes sur la même longueur d’onde : notre discussion, ce soir, est purement amicale.
Hum…
Mon téléphone se met à sonner. L’inquiétude revient. Je le tire de la poche de mon manteau et découvre que c’est Matthieu.
C’était prévisible. Un vendredi soir, à près de 22 heures. Je sais d’avance ce qu’il veut. Un lit chaud pour y passer la nuit. Le mien, à l’évidence. Pour la première fois, je ressens de la colère à l’idée de n’être rien d’autre qu’une roue de secours. Les espoirs que je nourrissais parfois en pensant à lui se transforment en rancœur, et du pouce je rejette l’appel.
— Tout va bien ? me demande Tom, qui a probablement vu le nom s’afficher sur l’écran de mon téléphone.
Je le détaille avec attention. Ce soir, au clair de lune, il est beau à couper le souffle.
— Tout va bien. Je suis contente qu’on ait pu reparler de tout ça.
Il est temps de retrouver les autres. Nous rebroussons chemin en silence et nous arrêtons sur le parking, près de la voiture de Tom. Il s’adosse à sa portière et penche la tête.
— Je voulais juste te redire que j’admire vraiment ce que tu fais pour ta grand-mère. Et que ma proposition de t’aider au café tient toujours.
— C’est gentil, mais Quentin est passé pour m’aider, aujourd’hui. Il a promis de revenir la semaine prochaine. Je pense que ça devrait aller.
Mon cœur se met à battre plus vite. Je refuse, mais chaque cellule de mon corps me crie de revenir sur ma décision.
— OK, dit-il simplement. Alors on se voit bientôt.
Il monte dans sa voiture. Une fois installé derrière le volant, il baisse la vitre.
— Bonne nuit, Liliputienne.
Je souris. Encore ce surnom que je déteste.
— Bonne nuit, Tom l’intrépide.
Je lui fais un signe de la main et le regarde s’en aller.
Si seulement il n’était pas aussi craquant.
Si seulement il avait pu devenir le contrebandier que j’imaginais qu’il deviendrait.
Si seulement j’avais une chance de ne plus jamais le recroiser de ma vie.
Mon téléphone vibre dans la poche de ma veste. Je délaisse les feux de sa voiture pour regarder l’écran. C’est un message. Et il n’est pas de Matthieu.
Rentre te mettre au chaud. Tom
Je lève les yeux vers sa voiture et reviens à mon téléphone. Comment a-t-il eu mon numéro ?
Je relis ses quelques mots et un sourire se peint sur mes lèvres. Submergée par les émotions de la soirée, j’éclate de rire. Je crois que j’ai un nouveau problème. Comme si je n’en avais pas suffisamment à gérer.
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