L'hiver n'est jamais froid au petit café de l'amour
15. Invitation purement amicale au marché de Noël. Hum…
15. Invitation purement amicale au marché de Noël.
Hum…
Trois jours plus tard
Vendredi 11 décembre
Nuggets et mon frère terminent de combler le plafond en fin de matinée.
— Cette fois, je vous invite à manger ! dis-je quand ils descendent de leur escabeau.
— Impossible, me dit Quentin. Je veux passer aux Gentianes avant midi. Sans compter que cet après-midi Nuggets et moi avons déjà quelque chose de prévu.
Intriguée, je me tourne vers Nuggets. Il lève les deux mains, comme s’il espérait échapper au programme de son ami.
— Ton frère veut m’obliger à me renseigner sur les démarches administratives pour créer mon entreprise, dit-il d’un air dépité qui me fait rire.
Ce qu’il ignore, c’est que je valide ce projet à 100 %. Nuggets doit monter son affaire, ce gars a de l’or dans les mains. Ces derniers jours, il travaillé sans relâche. Il s’est totalement investi pour arracher la tapisserie, reprendre les murs et leur donner un aspect lisse et immaculé. À lui seul, il a abattu un travail titanesque, et le résultat est parfait.
Je me tourne vers mon frère.
— Pense à lui faire imprimer des cartes de visite. Et vous pouvez compter sur moi pour les distribuer. Nuggets, je vais faire de toi le plâtrier-peintre incontournable du secteur.
— Oh non ! Ne me dis pas que tu es d’accord avec lui ?
— Et plutôt deux fois qu’une !
Nuggets enfonce maladroitement sa casquette sur sa tête, comme s’il était gêné que l’on estime son travail à sa juste valeur. J’ignore tout de son histoire, et de ce qu’il a traversé ces derniers mois, mais je me doute que ces événements lui ont fait perdre sa confiance en lui.
Quentin et Nuggets me proposent d’aller acheter la peinture en fin de journée, en prévision du week-end.
— Si on s’y met tous, dit mon frère, on peut terminer la première couche, peut-être même la deuxième, avant dimanche soir.
Je voudrais lui donner raison, mais, même avec la meilleure volonté du monde, la tâche semble impossible à réaliser dans un délai si court.
— À trois, ça va être compliqué.
— À six, tu veux dire !
— Six ?
— Toi, Nuggets et moi, ça fait trois. Papa, maman et Tom vont nous aider. On devrait y arriver.
Mon regard va de Nuggets à Quentin. Je n’arrive pas à croire que tout ce monde se mobilise. Cette fois, j’ai le soutien d’une équipe entière. C’est inespéré.
— Merci, les gars.
— Tu me remercieras quand ce sera fait. On se voit pour dîner chez les parents ? demande Quentin en partant.
— Pas ce soir. J’ai prévu de dormir ici pour ranger les commandes de vaisselle qui vont arriver en début d’après-midi.
Des mugs rouges, violets et marron. Des assiettes colorées. Des verres aux tons acidulés. N’ayant pas encore réceptionné le lave-vaisselle, je vais avoir de quoi faire, entre le lavage et le rangement.
— On se retrouve ici demain matin, ajouté-je dans un sourire.
Dès qu’ils s’en vont, j’allume mon ordinateur et tente de mettre à jour le suivi des comptes des entreprises que je gère. Cette semaine, avec la présence de Nuggets et de mon frère et les dernières commandes à passer, j’ai eu du mal à suivre le rythme.
Pour rattraper mon retard, je travaille sans relâche. Et comme d’habitude, quand j’ai terminé, j’envoie le fruit de mon travail à Agathe. Cette fois-ci, elle me répond dans la foulée. Elle me propose de prendre en charge deux autres entreprises, fraîchement intégrées à notre portefeuille.
Surprise par sa proposition, je cligne des yeux devant l’écran. C’est la première fois qu’Agathe me propose une telle opportunité. Je sais que c’est une chance à saisir. Qu’un « non » me placerait sur la liste des employés peu impliqués. Ceux à qui on n’offrira jamais aucune promotion.
Je réfléchis. Accepter, c’est aussi passer plus de temps sur la comptabilité et moins sur le travail à fournir ici. Du regard, j’observe la grande salle. L’odeur de propre, de neuf et la tiédeur de l’atmosphère m’indiquent que j’ai fait plus de la moitié du chemin et que bientôt je devrai rentrer. D’ici peu, le sort du café ne sera plus entre mes mains mais dans celles des autres membres de ma famille. Ce jour-là, je devrai refaire mon sac et rentrer à Lyon. Retrouver ma vie d’avant.
Je me reconcentre sur le mail d’Agathe. Prendre en charge deux entreprises supplémentaires, ce n’est pas impossible. Ma chère sœur me dirait même que c’est le minimum si j’espère développer ma carrière. Je suppose qu’elle aurait raison. Pourtant, c’est avec un pincement au cœur que j’accepte la proposition d’Agathe.
En début d’après-midi, la livraison de mes colis m’interrompt dans mon travail. Je me précipite sur mes cartons et découvre la vaisselle avec joie. J’imagine les chocolats chauds, les cafés et les thés qui seront servis aux clients de retour des pistes. Des images de mon enfance bouillonnent dans ma tête et je souris bêtement devant mon ensemble de tasses.
Je suis encore en admiration devant l’un des services quand je remarque qu’un visage m’observe à travers la vitre du café. C’est une petite dame aux cheveux blancs, emmitouflée dans un manteau de laine. Elle scrute l’intérieur sans paraître me voir. Son insistance me pousse à me lever et à lui ouvrir la porte :
— Vous cherchez quelqu’un ?
Elle me fixe avec attention. Ses petits yeux malicieux détaillent mon visage.
— Aurélie ?
— Euh… oui. C’est moi.
Surprise qu’elle connaisse mon prénom, je fouille ma mémoire pour identifier cette personne avenante qui se tient sous l’auvent du café.
— Vous êtes une amie de ma grand-mère ?
Elle acquiesce.
— Je me souviens bien de toi, ajoute-t-elle. J’ai entendu dire que tu faisais des travaux dans le café, du coup, je suis passée voir.
Je souris. Au moins, elle n’a pas entendu dire que la méchante petite-fille ingrate de Madie faisait un rafraîchissement pour revendre le café très cher et s’enrichir sur le dos de son ancêtre !
— Je vous fais visiter ?
En réalité, il n’y a pas de grands changements à découvrir, mais j’aime l’idée de voir une personne proche de ma grand-mère entrer dans son univers.
Mon invitée accepte. Je tente de capter la moindre de ses réactions. Elle fixe les murs blanchis par l’enduit, la grande salle vide et propre et les cartons posés au centre. Elle revient à moi et me gratifie d’un sourire émerveillé.
— Je m’appelle Monique.
Elle me tend la main.
— Bienvenue au café, Monique !
Comme si j’avais besoin de lui faire la démonstration de ma bonne volonté, je lui raconte l’état dans lequel j’ai trouvé le café, lamentable, les premiers travaux et le mobilier qui va suivre. Je lui fais part de mon projet de rouvrir et de mes doutes. Et je termine sur le quotidien lyonnais qui m’attend. Quand j’ai fini, je me rends compte que je ne lui ai rien proposé à boire.
— Je peux vous servir une boisson chaude ? Je n’ai pas encore reçu la nouvelle machine, mais je peux vous proposer un thé en sachet ou un authentique café filtre !
Elle accepte dans un sourire.
— Un thé, ce sera parfait.
Je m’active dans la cuisine. Monique m’a suivie. Elle regarde les placards lavés, prêts à recevoir la vaisselle neuve, et s’attarde sur la table. Je mettrais ma main à couper qu’elle est venue dans cette cuisine des centaines de fois.
— Je peux te faire une confidence ? dit-elle.
Tout en versant l’eau chaude dans la bouilloire, je lève les yeux dans sa direction.
— Bien sûr, allez-y.
— Personne ici n’a apprécié le garçon embauché par ton père pour reprendre le café.
Je termine de rincer les tasses que j’ai choisies pour notre thé. Ce n’est pas la première fois que j’entends dire du mal de cet homme. Sandro ne semblait pas emballé, lui non plus.
— Mon père a déjà sa propre entreprise à Albertville, je suppose qu’il a cru faire au mieux en recrutant ce gars.
C’est bien la première fois que je le défends, mais deux semaines passées ici m’ont appris que le café ne se satisfaisait pas d’un investissement à temps partiel.
— Je n’en doute pas, dit-elle. Mais il a dénaturé cet endroit pour en faire un lieu peu fréquentable. C’est dommage.
Intriguée par ce qu’elle m’apprend sur l’ancien gérant, je l’interroge :
— Qu’est-ce que vous entendez par « peu fréquentable » ?
Elle pince les lèvres, comme si je ravivais un mauvais souvenir.
— La journée, on pouvait boire un café, un thé si on avait de la chance. Mais la nuit le café devenait un repaire de voyous.
Je pose nos tasses sur la table de la cuisine et invite Monique à s’asseoir, très intéressée par ce qu’elle me rapporte.
— Vous pensez que c’était légal ?
— Disons que c’était plus abusif qu’illégal. Ça se passait quand l’établissement était fermé. Je l’ai su parce que je me suis présentée un soir pour déposer mes gâteaux. J’ai assisté à une dispute entre plusieurs jeunes hommes qui, manifestement, avait trop bu. Ce soir-là, le gérant m’a dit qu’il n’avait plus besoin de mes pâtisseries, car la clientèle n’en voulait pas. Depuis, je les emmène chez Sandro, qui a eu à cœur de proposer la fameuse formule de la marmotte de ta grand-mère.
Je tente de faire le tri dans les informations qu’elle me donne. Savoir que le café a été utilisé pour les réunions d’une bande de voyous me noue l’estomac. Madie n’aurait jamais laissé faire ça.
Maintenant, je sais pourquoi le café avait des allures d’entrepôt abandonné. L’ancien gérant et ses gars ont saccagé ce lieu.
Reste une question à laquelle j’aimerais trouver réponse.
— Mon père était au courant ?
— Je l’ai contacté par téléphone. Il est venu plusieurs fois pour parler avec le jeune homme. Mais ça n’a pas été concluant.
— Je vois, dis-je, déçue.
Je me demande pourquoi mon père n’a jamais parlé de cet incident. Monique boit quelques gorgées de son thé et regarde autour de nous.
— Ta grand-mère aurait aimé te voir plus souvent au village. Elle a toujours trouvé que tu ne passais pas assez de temps ici.
Je sais qu’elle dit vrai. Aujourd’hui, je regrette de ne pas être venue plus régulièrement.
— Donc c’est vous qui avez fait le gâteau au chocolat que j’ai dégusté au pub la semaine dernière ? demandé-je pour revenir à une conversation plus légère.
— Moi-même. Sandro m’en achète un par jour. Ça me permet d’arrondir les fins de mois. C’était une idée de ta grand-mère. J’ai longtemps résisté avant de lui céder. Il faut dire qu’elle sait se montrer convaincante.
Monique termine son thé et se lève.
— Je te remercie pour l’accueil.
— Avec plaisir, dis-je. J’espère vous revoir bientôt.
— Je ne serai pas étonnée que nos routes se croisent à nouveau, dit-elle en m’adressant un regard entendu.
Nous quittons la cuisine pour la grande salle. Au même moment, la porte du café s’ouvre sur Tom, en tenue de policier.
— Mesdames ! dit-il, surpris par la présence de Monique.
— Bonjour, Thomas. Toi aussi, tu viens voir la nouvelle gérante du café ?
Je lève la main en guise d’objection.
— Désolée, Monique, je ne voudrais pas vous faire de faux espoirs. Je ne suis pas seule à décider de la revente ou non du café. Sans compter que je n’ai trouvé personne pour en prendre la gérance.
Monique m’adresse un large sourire.
— J’ai un bon pressentiment.
Le tintement familier de la porte d’entrée retentit quand elle ouvre la porte et disparaît dans la rue. Il ne reste que Tom et moi. Je décide de lui faire part de la conversation que je viens d’avoir avec Monique.
— Monique m’a parlé de l’ancien gérant, dis-je, encore chamboulée par ce que je viens d’apprendre, tu le connaissais ?
— Je suis passé pour discuter avec lui deux ou trois fois. Un gars jeune, grand et brun, pas très sympathique.
— Apparemment, il organisait des soirées ici. Monique m’a parlé d’un rassemblement de jeunes voyous. Elle a aussi dit qu’ils buvaient trop.
— Ce qui n’a rien d’illégal. Personne n’a déposé de plainte.
— D’après Monique, mon père est venu pour lui parler, mais rien n’a changé, sauf que ce type a abîmé le mobilier et les murs.
L’agacement est perceptible dans ma voix.
— Désolée, dis-je. Je suis un peu sur les nerfs. Je n’arrête pas une minute, entre mon boulot et les travaux à gérer.
Sans compter qu’apprendre que je dois tout ce travail à un gars embauché pour tenir le café me met en colère.
— Est-ce que c’est lui qui a mis le café dans cet état ?
Tom semble surpris. Et je me rends compte que je tire des conclusions hâtives.
— Je ne sais pas, c’est ce que j’ai cru comprendre en discutant avec Monique. Mon père t’a dit quelque chose à ce sujet ?
— Rien du tout. Justement. Je l’ai interrogé plusieurs fois et il ne m’a rien signalé de particulier. Au moment de l’état des lieux, il aurait forcément remarqué ces dégradations.
C’est vrai. Depuis le début, mon père se comporte comme si l’état du café était normal, sauf que c’est faux. Passer du temps ici m’a permis d’en prendre conscience. Ce que j’ignore, par contre, c’est pourquoi il n’a rien dit et pourquoi il a laissé l’ex-gérant s’en sortir si facilement.
Tom me montre les cartons de vaisselle empilés.
— Tu veux que je t’aide à les déplacer ? demande-t-il d’une voix douce. Il vaudrait mieux qu’ils ne restent pas là, si tu veux toujours peindre demain.
— Merci, mais ce n’est pas la peine, j’ai prévu de tout laver et ranger d’ici ce soir.
— Super programme !
— Je n’ai pas vraiment le choix, dis-je, plus détendue. Je n’ai plus beaucoup de temps devant moi. Je ne peux pas rester indéfiniment ici et je voudrais avoir terminé avant de rentrer à Lyon.
Quand je mentionne mon retour, nos regards s’accrochent et je me dérobe aussitôt.
— Je voudrais te remercier d’avoir proposé tes services de peintre, dis-je pour changer de sujet de conversation.
— Avec plaisir. Je finis mon service dans une heure et je suis de repos pour le week-end. Autant me rendre utile.
Un ange passe. Tom s’approche de moi, jusqu’à ce que les effluves de son parfum me chatouillent le nez.
— Tu sais que ce soir c’est l’ouverture du marché de Noël ?
— J’ai vu une affiche au pub.
Des images de petits chalets colorés et l’odeur du vin chaud s’invitent dans ma tête.
— C’est tous les soirs sur la place. Je voudrais y faire un tour, tu m’accompagnes ?
Je lève les yeux et trouve les siens. Est-ce qu’il me demande de sortir avec lui ?
— En toute amitié, ajoute-t-il précipitamment.
Entre une soirée cartons et une soirée avec Tom, le dilemme est vite tranché.
— Avec plaisir. J’adore les marchés de Noël.
Surtout quand je m’y promène avec un ami.
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