L'hiver n'est jamais froid au petit café de l'amour
12. Quand je décide de mettre les points sur les i
Le lendemain
Nous sommes à l’hôpital. En fin d’après-midi, le médecin nous a donné son feu vert pour rendre visite à Madie, à condition que nous ne restions pas longtemps.
Pour encourager mon frère, nous l’avons laissé entrer le premier dans la chambre. Il est sorti dix minutes plus tard, les yeux rouges et un immense sourire aux lèvres. Pour une fois, il est sobre. Aucun résidu d’alcool n’est venu froisser sa mine ou assombrir ses pensées, puisqu’il est sagement rentré en même temps que nous, hier soir, me promettant qu’il ne tenterait pas de repartir pour une énième nuit de débauche. Visiblement, il a tenu sa promesse.
Ensuite, mon père est allé saluer sa mère. Au bout de quarante-cinq secondes, montre en main, il a ouvert la porte de sa chambre, l’air furax, parce que « la nourriture de cet hôpital est immangeable » et parce qu’il devait « absolument aller se plaindre à la réception et demander les coordonnées du fournisseur pour lui écrire ». Ma mère n’a pas relevé ce qui est sans doute son comportement habituel quand il vient voir ma grand-mère.
C’est à mon tour. Devant la porte, je vérifie que tout est en place. Mon foulard est noué autour de mon cou, mes boucles blondes sont emprisonnées dans ma pince à cheveux et j’empeste ce parfum que j’ai fini par n’associer qu’à la peur que Madie m’oublie.
Je frappe et j’entre. Ma grand-mère, allongée sur son lit d’hôpital, m’adresse un regard empreint de tendresse.
— Ma Lili, je suis si contente de te voir.
J’émets un hoquet, entre rire et larmes. Elle m’a tellement fait peur.
Madie tapote le lit pour m’encourager à m’y asseoir. Heureuse d’avoir un moment rien qu’à nous, je m’installe près d’elle et lui prends la main. Son visage est pâle, vestige de sa nuit agitée. Plus que d’habitude, je la trouve fatiguée et vulnérable, dans son pyjama d’hôpital, mais je tente de ne rien laisser paraître.
— Comment tu te sens ?
— Je vais bien.
— Ne nous refais plus jamais ça !
— Ne t’inquiète pas, ma Lili.
Elle sourit, comme toujours, même si je sais qu’elle lutte contre la maladie.
— Ton père m’a dit que tu passais quelques jours dans le coin ?
— Oui, je passe du temps au café.
Sa main se resserre sur la mienne.
— C’est bien, que tu sois ici pour passer l’hiver. J’ai toujours trouvé que c’était la plus jolie saison de l’année. L’odeur de la neige mêlée à celle du chocolat chaud est de loin la plus réconfortante au monde.
Je souris, nostalgique, sans lui préciser que je n’ai pas l’intention de passer l’hiver ici mais seulement quelques jours pour finir de remettre en état le café.
— Tu te rappelles la guimauve que tu ajoutais dans nos tasses, alors que maman te l’interdisait ?
— Ta mère est bien trop raisonnable, murmure-t-elle.
Je ris, elle a raison. Madie m’observe, tout à coup très sérieuse.
— Heureusement, toi, ma Lili, dit-elle d’une voix ralentie par la fatigue, tu as hérité du grain de folie des Rivolier. Celui de ton arrière-grand-père, le mien et aujourd’hui le tien.
Ma gorge se serre. Je la trouve incroyablement lucide. Mais je sais que cela ne va pas durer et que, d’une seconde à l’autre, la Madie que je connais s’en ira, laissant sa place à une autre femme, pour qui la réalité, le temps et l’espace sont des notions confuses. Je dois accepter de ne pas avoir de prise sur ce phénomène. La seule chose qu’il me reste à faire, c’est profiter de ces moments, avant qu’ils ne disparaissent pour de bon.
— Tu plaisantes ! dis-je, tâchant de retenir un sanglot. Je mène la vie la plus ennuyeuse et raisonnable qui soit !
Je me retiens de lui rappeler qu’on a fait plus extravagant que la comptabilité à distance. Et que je passe le plus clair de mon temps à me morfondre à propos d’une relation terminée, sauf quand Amélia me pousse à sortir avec elle. À bien y réfléchir, les seules choses extraordinaires qui me sont arrivées ces dernières semaines sont liées à son café : la coupure de courant, les journées passées avec un électricien taciturne mais attachant, et mes retrouvailles avec Tom l’intrépide, qui, scoop, avait le béguin pour moi enfant.
Je me mords la lèvre. C’est pas mal, comme dirait ma nièce quand elle refuse d’admettre que c’est tout simplement génial.
Quand je reviens à Madie, elle a ce regard brillant de malice que je ne connais que trop bien.
— Et que devient le petit Thomas ?
C’est la première fois qu’elle me parle de lui. Bien sûr, je suppose que son nom n’est pas arrivé par hasard. Mon père ou mon frère ont dû le mentionner un peu plus tôt.
— Tu savais qu’il était devenu policier ? demandé-je.
Elle semble hésiter. Quand elle secoue la tête, je comprends que cette partie de sa vie, tout comme l’essentiel des dernières années, a quitté sa mémoire.
— Policier, répète-t-elle.
Elle esquisse un sourire.
— Je l’ai toujours bien aimé, ce petit gars.
Je serre sa main dans la mienne. Ce petit gars d’environ un mètre quatre-vingts a toujours eu les faveurs de ma grand-mère. Elle lui offrait toutes les boissons qu’il demandait.
— Tu as toujours été bien trop gentille avec lui.
— Il vient souvent au café. Il m’aide à porter les cartons à la cuisine.
J’ignore à quelle période elle fait référence. Était-ce il y a cinq ans ? Dix ans ? J’aimerais lui demander plus de détails, mais je constate que ses yeux sont à demi clos. Elle est épuisée.
— Je vais te laisser, murmuré-je.
Je repose précautionneusement sa main et je la quitte, à regret. Dans le couloir, ma famille est au complet. Ou presque. Élisa n’est pas là.
— Madie s’est endormie, dis-je.
Mon père se lève et expire bruyamment.
— C’est normal, Lili. Ta grand-mère est très fatiguée. Il faudra la ménager, ces prochains jours.
Il m’explique que le médecin est passé pendant que j’étais dans la chambre et qu’ils prévoient de la garder trois jours ici sous surveillance, avant de la reconduire aux Gentianes. Là-bas, on lui attribuera un fauteuil roulant.
Un fauteuil roulant…
Encore un signe manifeste de ce que je redoute le plus : voir la maladie gagner du terrain.
Dix minutes plus tard, mon frère et moi patientons dehors tandis que mes parents sont au bureau des admissions pour signer des papiers. Quentin allume une cigarette et m’adresse un regard de petit garçon pris en faute.
— Je préférerais que tu ne fumes pas, dis-je en soupirant. Mais j’ai compris que tu n’apprécies pas, quand je joue à la grande sœur tyrannique.
— Ouais. Enfin, je suis bien content que t’aies endossé ce rôle hier pour venir me chercher.
— Sur ce coup, c’est plutôt Tom qu’il faut remercier, dis-je dans un sourire. Sans son aide, je serais encore à Saint-Martin, à tenter de démarrer ma camionnette.
Je lui parle de la panne de batterie et de mon irruption au pub pour avoir de l’aide.
— J’aurais bien aimé voir ça !
— Tu ne pourras peut-être pas le voir, mais, si tu passes par Saint-Martin, je pense que tu entendras parler d’une cinglée qui est entrée en trombe dans le pub pour réquisitionner une voiture de police.
Je souris de plus belle. J’aime ces échanges fluides entre Quentin et moi. Avant cette année, tout était simple entre nous, et je suis heureuse de retrouver un peu de cette légèreté.
Mon frère écrase sa cigarette, et me fixe soudain très sérieusement.
— J’ai eu tort de ne pas rendre visite à Madie. J’ai été égoïste en ne pensant qu’à la peine que j’éprouvais.
J’apprécie de l’entendre se confier sur ce qu’il ressent.
— Bien, alors je suppose que tu sais maintenant ce qu’il te reste à faire.
— Ouais. Je vais venir plus souvent, affirme-t-il en sortant ses clés de voiture. Bon, je dois y aller.
Après une hésitation, il finit par ajouter :
— Lili… Ça fait du bien de te revoir dans le coin.
Surprise par sa déclaration, je secoue la tête. Ça y est, mon frère déraille ! Je viens ici si souvent qu’un représentant de la SNCF me contacte personnellement chaque année pour me présenter les nouvelles offres !
Puis je comprends ce qu’il veut dire. Ça fait une semaine complète que je suis là. Ce qui n’est pas arrivé une fois en dix ans.
— Moi aussi, ça me fait du bien d’être là, avec vous.
— Ce qui s’est passé hier m’a fait réfléchir, ajoute-t-il, les yeux brillants. Je voudrais vraiment t’aider à remettre le café en état. Pas juste te donner un coup de main à la va-vite. C’est toi qui as raison. Il nous faut encore un Noël là-bas. Tu peux compter sur moi.
— Merci, dis-je, sentant à nouveau l’émotion me serrer la gorge.
Mon frère m’adresse un petit signe de la main et disparaît sur le parking. Je m’apprête à entrer dans le hall de l’hôpital pour me réchauffer en attendant mes parents, quand je sens mon téléphone vibrer dans la poche de mon manteau.
C’est Matthieu. Ça ne lui ressemble pas de m’appeler en fin d’après-midi, aussi je suppose que c’est en rapport avec son appel d’hier soir. À coup sûr, il n’a pas apprécié que je le laisse passer sur la messagerie et que je ne réponde pas présente.
Sachant que tôt ou tard nous devrons avoir une conversation à propos de ces petites virées du vendredi soir, je finis par décrocher.
— Salut, dit-il. J’ai sonné chez toi hier.
On peut dire qu’il a le mérite d’aller droit au but.
— Je n’y étais pas. Je suis encore à Albertville.
Un blanc passe. Même si ça ne devrait pas être le cas, j’éprouve le besoin de me justifier.
— Hier soir, Madie est tombée.
Je lui relate l’accident en quelques mots qu’il semble écouter distraitement. Déjà, quand nous étions ensemble, Matthieu n’aimait pas m’entendre parler de ma famille. Et je me rappelle combien je trouvais son attitude égoïste. C’est drôle, jusqu’à aujourd’hui, je ne me souvenais que des bons moments de notre relation.
— D’accord, dit-il quand j’ai terminé. Tu rentres quand ? Tu seras là ce soir ?
Sa voix se fait pressante. L’agacement me gagne.
— J’ai encore beaucoup à faire. Et je veux être dans les parages jusqu’à ce que Madie quitte l’hôpital.
— Dommage…
Il laisse ce mot en suspens. « Dommage ». Qu’est-ce que ça veut dire ? Est-ce qu’il a vraiment envie de me voir ou est-ce seulement le fait d’avoir passé la nuit seul qui le contrarie ? Sans compter qu’il y a quelques jours il ne s’est pas gêné pour me parler d’une stagiaire avec qui il est allé boire un verre.
Matthieu laisse volontairement planer le doute entre nous. Depuis des mois, il insuffle le chaud et le froid. Et, cette fois, j’en ai assez. Il est grand temps de mettre les points sur les i.
— Je pense qu’on va arrêter ça.
Un autre blanc passe.
— C’est-à-dire ?
— De se voir de temps en temps, le soir. Il faut que tu arrêtes de passer uniquement pour coucher avec moi.
Il émet un petit gêné, comme si je me trompais sur toute la ligne. Sauf que je ne me trompe pas.
— Donc ce n’est plus la peine de me téléphoner après 21 heures, sauf si tu as besoin de parler.
— Dit comme ça, on dirait que la situation actuelle ne te convient pas, lâche-t-il sur un ton amer.
— Exactement. Ça ne me convient plus. Si tu veux qu’on se voie, ce sera autour d’un café, et pas dans un lit.
— Je vois…
Il est vexé, mais je m’en moque.
— Je dois te laisser.
Je raccroche, soulagée. Pour la première fois, j’ai dit tout ce que j’avais sur le cœur. Et je n’avais aucune envie de prolonger la conversation avec Matthieu.
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