L'hiver n'est jamais froid au petit café de l'amour
16. Se retrouver sous le gui avec un ami est une très mauvaise idée
16. Se retrouver sous le gui avec un ami est une très
mauvaise idée
D’une minute à l’autre, il sera là.
Avant de rejoindre le rez-de-chaussée, je vérifie mon maquillage et ma coiffure. L’idée de passer la soirée avec Tom me rend nerveuse. Plusieurs fois, j’ai pensé à ce qu’il m’a confié sur le banc, dans le parc de l’hôpital. Plusieurs fois, je me suis demandé ce qui aurait changé s’il m’avait avoué son béguin. Est-ce que je serais venue au village plus souvent, sachant qu’en réalité il ne me détestait pas ? Est-ce que j’aurais cessé d’inventer des excuses pour ne plus le croiser ? C’était il y a si longtemps…
La porte tinte et je souris.
— J’arrive ! m’écrié-je en refermant le tube de rouge à lèvres.
À la hâte, j’attrape mon manteau abandonné sur le lit de camp que j’ai installé dans l’une des pièces à l’étage et je descends l’escalier.
Tom est là. Il a troqué son bomber contre un manteau de laine marron. Une écharpe épaisse est enroulée autour de son cou. Ses cheveux sont coiffés et ses yeux brillent d’une jolie étincelle.
— Salut, murmuré-je.
Son regard glisse sur ma silhouette.
— Salut.
L’atmosphère s’épaissit, comme chaque fois que nous sommes dans la même pièce. Et tout à coup j’ai la gorge sèche.
— On peut y aller, dis-je pour donner un semblant de normalité à nos retrouvailles amicales. Je n’ai plus qu’à verrouiller.
J’enfile mon manteau, bien que ma température corporelle dépasse les 60 °C. Depuis quand un simple « salut » est si déstabilisant ?
— Prends un bonnet et une écharpe, ajoute Tom de sa voix douce. Il neige beaucoup, ce soir.
Un bonnet et une écharpe. S’il continue à se montrer si prévenant, je ne donne pas cher de notre pseudo-amitié. Nous sortons et je verrouille la porte du café. L’air frais – « glacial » serait plus juste – a au moins le mérite de me rafraîchir les idées.
— Alors, me demande-t-il alors que nous marchons vers la place, tu as réussi à ranger le contenu de tous tes cartons ?
— Il m’en reste la moitié, dis-je en omettant délibérément de mentionner l’heure et demie que j’ai préféré passer à me préparer pour ce soir. J’essayerai de me lever plus tôt demain pour terminer. Et toi ? Est-ce que tu as pu échanger avec ta cheffe, au sujet de ta promotion ?
Tom acquiesce.
— On en a parlé ce matin. Il se trouve que je ne suis pas le seul candidat.
Il se rembrunit, comme chaque fois que nous abordons ce sujet. Je ne comprends pas en quoi l’annonce de cette concurrence signe sa défaite.
— Je te rassure, dis-je pour le faire sourire. Les autres aspirants au poste ne sont sûrement pas aussi zélés que toi !
Et sans doute pas aussi sexy dans leur uniforme. Ça, j’en mettrais ma main au feu.
Tom se tourne de mon côté et me surprend au moment où mon regard s’égare sur son torse.
— Au fait, tu ne m’as pas dit grand-chose de ta vie à Lyon.
Comment ai-je fait pour ne pas lui parler de ma vie tellement trépidante à seulement quelques centaines de kilomètres d’ici ?
— C’est parce qu’il n’y a pas grand-chose à dire.
— Laisse-moi en juger par moi-même.
Nous sommes déjà sur la place. En face de nous sont alignés une vingtaine de petits chalets en bois typiques des marchés de Noël. Déjà, une bonne odeur d’épices et de vin chaud me chatouille les narines, et je fonds littéralement quand je découvre des enceintes suspendues aux branches de l’immense chêne. Des chants de Noël enveloppent la place d’une ambiance douce et chaleureuse.
— Ça va, Lili ?
Je me rends compte que j’ai perdu le fil de la conversation, trop absorbée par ce spectacle que j’ai si souvent manqué ces dernières années.
— Désolée, ça fait longtemps que je n’ai assisté à tout ça, dis-je en montrant la place.
— Je croyais qu’à Lyon il y avait aussi d’excellents marchés de Noël… ?
Bien sûr. Mais Matthieu n’aimait pas ce genre de rassemblements, qu’il a toujours trouvés excessifs et purement commerciaux.
— C’est vrai. Je t’offre un verre de vin chaud ?
— Seulement si tu acceptes une part de gâteau en retour. J’ai noté que tu avais un faible pour ceux de Sandro.
Il désigne un chalet dans lequel je distingue la silhouette du gérant du pub.
— Avec grand plaisir.
Nous approchons. Je reconnais la cloche en verre sous laquelle se trouve un gâteau au chocolat semblable à celui que j’ai dévoré la semaine dernière. Pour en manger, je suis prête à courir tous les risques, y compris celui de rester trop près de Tom.
Sandro nous salue chaleureusement. Il nous sert un verre de vin chaud et me prépare une énorme part de gâteau. Les hostilités entre nous ne sont plus qu’un lointain souvenir.
En me tournant vers la foule, je me surprends même à espérer que les autres habitants comprendront que j’ai fait tout ça pour Madie… et me laisseront ma chance.
Nos verres en main, nous faisons le tour de la place. Je croise Charlie et sa femme, et même Monique, avec qui j’échange quelques mots. De son côté, Tom ne cesse de s’arrêter pour saluer les habitants. Quand enfin il se libère, je me moque gentiment :
— J’ai l’impression de me promener au bras d’un super-héros à la parade de Noël.
Il se met à rire.
— Tu peux m’appeler Super Tom, si tu veux. C’est toujours mieux que Tom l’intrépide.
Amusée, je secoue la tête.
— Tu peux toujours rêver. Je garde Tom l’intrépide.
— Je me disais bien que c’était trop beau pour être vrai.
Tom me montre les bancs, plus loin sur la place.
— On va s’asseoir, Liliputienne ?
Étrange… L’entendre prononcer ce surnom stupide ne me met plus sur la défensive. Je n’irai pas jusqu’à dire que je trouve cela mignon, mais je commence à m’y habituer.
Consciente d’avoir à lui donner une réponse, je jette un œil aux bancs, à quelques mètres devant, où nous nous sommes recroisés pour la première fois depuis des années. Je suis partagée. M’isoler avec lui me fait envie, mais… est-ce une bonne idée ? Je ne peux pas me comporter comme si j’ignorais l’existence d’Érica.
— D’accord, m’entends-je prononcer tout en promettant de veiller à me montrer prudente.
Nous nous installons près du grand chêne. On entend encore la musique et le brouhaha des habitants mêlés aux premiers touristes. Leur joie de se retrouver là ce soir fait plaisir à voir.
— Alors, cette vie à Lyon ?
L’agent Tom est du genre tenace.
— Il n’y a rien de particulier à en dire, je débite entre deux bouchées du succulent gâteau de Monique. Je mène une existence ordinaire et paisible. J’habite en colocation dans un appartement dans le 4e arrondissement et, comme tu le sais, je travaille de chez moi.
Après une pause, pendant laquelle j’engloutis un autre morceau de fondant, j’ajoute :
— C’est à peu près tout.
Bon. Il se peut que j’omette volontairement de parler de Matthieu. Tom glisse les mains dans ses poches et se tourne vers moi, l’air très concerné.
— Ça n’a pas l’air de t’emballer plus que ça !
— Non, ce n’est pas ça, dis-je. Ma vie me convient telle qu’elle est. C’est juste que cette année a été plus… compliquée. L’annonce de la maladie de Madie m’a déboussolée. Et, en passant plus de temps avec ma famille, je me rends compte qu’elle les a déboussolés, eux aussi.
Avant son hospitalisation, tout allait bien et je ne mesurais pas ma chance. J’aimais ces après-midi dans sa maison située à la sortie du village. J’aimais nos discussions souvent passionnées sur ce qu’il fallait attendre de la vie. Sa sagesse et sa manière de me dire des choses importantes, l’air de rien.
Madie se montrait directe et franche sur ce qu’elle aimait et ce qu’elle n’aimait pas.
Elle aimait voir son café rempli de touristes.
Elle aimait les grandes tables bien garnies.
Elle aimait Noël.
Elle aimait nous rappeler de prendre soin de nous.
Elle n’aimait pas les gens tristes.
Elle aimait Tom et elle n’aimait pas Matthieu.
C’est drôle, parmi tout ce dont nous avons parlé, c’est l’un des seuls souvenirs qui me reviennent à cet instant.
— Je suis sûr qu’elle serait fière de toi, me dit Tom.
Je lève les yeux vers lui et nos regards se mêlent.
— Désolée, dis-je en me défilant. En ce moment, j’ai du mal à parler d’autre chose.
— Ça ne me dérange pas.
Je sais qu’il est sincère.
— Et toi ? demandé-je. Parle-moi un peu de ta vie.
Ma tentative pour changer de sujet de conversation manque de finesse. Mais Tom ne s’en offusque pas.
— J’ai continué d’élever des insectes pour le cas où tu reviendrais dans le coin.
— Quoi ? dis-je, terrifiée.
— Je plaisante.
J’éclate d’un rire jaune.
— Tu prends un risque, je ne sais pas si je suis prête à plaisanter à propos de ces bestioles.
— OK. Si tu préfères la version soporifique, tant pis pour toi ! J’ai lâché mes études à dix-huit ans et j’ai été embauché au BZ, ça, je crois que tu le sais déjà. Ce qui devait être un plan temporaire était parti pour devenir définitif. Puis il y a eu le braquage et je me suis repris en main.
Finalement, nous ne sommes pas si différents. Mon job de comptable à distance devait être temporaire, lui aussi.
— J’ai connu quelques filles, ajoute-t-il, ça n’a jamais été sérieux. Voilà, je crois que c’est un résumé assez fidèle de la situation.
À un détail près. Il ne mentionne pas Érica.
— Et si on faisait un autre tour du marché ? dis-je en avalant ma salive. Je voudrais acheter quelques décorations pour le café.
— C’est parti !
Je passe la demi-heure suivante à comparer des guirlandes, sous l’œil amusé de Tom. Nous buvons deux autres vins chauds, si bien que les effluves de l’alcool commencent à me faire tourner la tête. Je suis bien, presque euphorique. Pour la première fois depuis des mois, je me sens légère. Et surtout je ne me sens plus seule. La présence de Tom a ce pouvoir de me faire me sentir bien, quoi qu’il arrive.
Mes achats terminés, nous rebroussons chemin vers les premiers chalets.
— Est-ce que tu as fait un sapin de Noël ? demandé-je.
Tom est surpris par ma question. J’en déduis que l’idée ne lui a pas traversé l’esprit. En guise de réponse, il secoue la tête. Je m’approche d’un étalage de guirlandes et lui montre celles qui scintillent.
— Si j’en achète une, tu la mettras chez toi ?
— Pourquoi tu veux m’offrir un cadeau ?
— Je voudrais te remercier de te joindre à nous pour les travaux.
— Tu l’as déjà fait, me fait-il remarquer. Et puis tu changeras d’avis quand tu me verras à l’œuvre.
Je pouffe de rire.
— Tu ne pourras pas faire pire que moi.
— Vraiment ? Tu prévois une autre fuite d’eau ?
— Non, j’ai déjà donné. Je vise plus haut dans le domaine de la catastrophe domestique.
— Une autre coupure de courant, en ce cas ?
Nous nous regardons et, aidés par le vin, nous éclatons de rire. Sans prendre la peine de répondre à Tom, je paye la guirlande scintillante rouge et or et la lui tends.
— Je voudrais que tu la mettes chez toi, dis-je dans un sourire.
Une lueur d’amusement traverse son regard.
— Je me rappelle comme tu aimais décorer le sapin chez Madie.
Une vague de nostalgie me surprend. C’est vrai, je pouvais y passer des heures. Et puis, une année, j’ai décrété que c’était pour les enfants.
— Je vais mettre un sapin au café, dis-je d’un ton assuré.
— J’ai hâte de voir ça.
Tom baisse les yeux sur sa guirlande, comme si c’était un cadeau précieux.
— Merci, dit-il.
Puis il ajoute :
— Je vais le faire. Je vais l’installer. Mais il faudra que tu passes voir à quoi ça ressemble.
Mes joues s’empourprent. Je réponds un oui un peu vague, comme une promesse que personne ne tiendra jamais, et je prends la direction de la sortie. Il est temps de rentrer.
Quand nous passons devant le dernier chalet, je remarque un changement. Un bouquet de gui a été suspendu à une perche de sorte qu’il surplombe le passage. Tom et moi nous arrêtons. La commerçante propose des bouquets à la vente. Ils sont magnifiques, entourés d’un énorme ruban rouge.
— C’est du gui, nous explique la jeune femme qui tient le stand. Vous connaissez la tradition ?
J’en ai très vaguement entendu parler…
— Je vais en prendre un pour le café, dis-je dans une tentative grossière pour nous soustraire à cette conversation qui tombe à un très mauvais moment.
Je lui montre le plus joli bouquet.
— Vous devriez prendre au sérieux la tradition, ajoute-t-elle en souriant. C’est le symbole du bonheur et de la prospérité.
Gênée, je me tourne vers Tom. Il semble tout à fait enclin à relever le défi. Une bouffée de chaleur me submerge à la perspective de concrétiser la tradition avec Tom. Tout d’un coup, j’ai chaud. Très chaud.
— On se défile, mademoiselle Rivolier ?
— Pas du tout, dis-je, aussi rouge qu’une pivoine, je suis d’accord, les traditions, c’est très important.
Je me tourne vers la commerçante et paye mon bouquet au plus vite.
— Voilà, dis-je comme si l’incident était clos. Je vais l’installer près du comptoir et…
— Lili, me coupe Tom, c’est juste une tradition, pas une demande en mariage.
S’il continue à me regarder comme ça, je sens que je vais prendre feu.
Tom me prend le bouquet des mains et le pose sur le comptoir du chalet. Doucement, il tire sur mon manteau et m’attire à lui. À cette distance, j’ai conscience de son odeur, et de la chaleur de son corps. Je voudrais reculer, mais je suis bien trop chamboulée par l’ivresse du moment pour faire quoi que ce soit.
Ses yeux plongent dans les miens.
— J’ai très envie de t’embrasser, murmure-t-il.
M’embrasser.
Le bouquet de gui au-dessus de notre tête le rend très audacieux. Et, manifestement, il n’a pas opté pour la version « petit bisou gentil ».
Ses lèvres viennent au contact des miennes. Mes pensées se bousculent et s’arrêtent sur le visage de la jeune femme qui l’accompagnait l’autre soir. Je recule, comme prise en faute. Le charme est rompu. Tom cligne des yeux, surpris que le baiser se termine aussi vite. Sans rien dire, il récupère mon bouquet et se poste à mes côtés tandis que nous quittons le marché.
Quelques secondes après, il demande :
— Est-ce que ça va ?
— Que penserait Érica ? murmuré-je.
Question purement rhétorique, car, là-dessus au moins, je n’ai aucun doute. Elle m’arracherait les deux yeux, voire la tête tout entière pour la planter sur un piquet devant la maison qu’elle a l’intention de partager avec Tom.
— Je ne suis pas avec Érica, dit-il très naturellement. C’est ce qu’elle voudrait, mais pas moi. Je l’ai appelée dans la semaine pour le lui dire.
Après une courte pause, il ajoute :
— Je me suis rendu compte que j’avais d’autres projets.
Son regard brûlant finit de me consumer. Si quelqu’un approche une allumette, je suis certaine de m’enflammer comme un fagot de paille.
— D’autres projets, répété-je.
Nous longeons la place en silence et prenons la rue du café. Je finis par prendre mon courage à deux mains et pose la question que j’ai en tête.
— Au fait, je me demandais comment tu avais eu mon numéro de téléphone… Ce n’est pas que ça me dérange, mais…
Tom s’arrête au milieu de la ruelle.
— J’attendais que tu me poses la question. C’est ton…
Il s’interrompt, l’air très intéressé par ce qui se passe derrière moi.
— Donc, c’est mon…
Il fronce les sourcils. Je me tourne pour suivre son regard, mais je ne vois personne. La rue est déserte.
Le regard de Tom s’assombrit.
— Qu’est-ce qui se passe ? demandé-je, inquiète.
— Le café. Reste là.
Il s’écarte et rejoint la devanture en quelques foulées. Malgré son avertissement, je m’approche. Par terre, des morceaux de verre sont éparpillés. Je plaque une main sur ma bouche.
— La vitre !
Tom sort son téléphone et éclaire la devanture. La baie vitrée est brisée.
— Quelqu’un vient juste de jeter une pierre, dit-il.
Quelqu’un. Tout se mêle dans mon esprit. Qui peut bien avoir fait une chose aussi stupide ?
— Comment tu sais que ça vient de se passer à l’instant ?
Il regarde autour de nous et ajoute :
— Tu sens l’odeur de cigarette ?
J’acquiesce, de plus en plus mal.
— Ça veut dire que quelqu’un se tenait là il y a très peu de temps.
Tom prend son téléphone et appelle le poste de police. Quand il revient à moi, il semble très préoccupé.
— Est-ce que tu as une idée de la personne qui pourrait avoir fait ça ?
Je secoue la tête. Puis je me rappelle les propos de Charlie, de Sandro et même de Monique.
— Tu m’as dit toi-même que les habitants du village n’approuvaient pas le projet de revente dont mon père a parlé. Est-ce que quelqu’un pourrait avoir jeté cette pierre pour m’intimider ?
Tom pince les lèvres, peu convaincu. Cette explication ne semble pas le satisfaire.
— Tu ne passes pas la nuit ici, tant que je n’en sais pas plus.
Je lève les yeux vers Tom. Est-ce qu’il est en train de me demander de dormir chez lui ?
— Je…
— J’appelle ton père, lâche-t-il.
Oh ! bien sûr ! Mon père.
Je pense qu’il va être ravi de savoir que je suis à nouveau dans le pétrin !
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