L'hiver n'est jamais froid au petit café de l'amour

23. Quand Tom décide d’abattre son jeu

 

Je suis désespérée. La nuit est tombée depuis longtemps. Je viens de passer dix minutes agenouillée dans la neige, près des pneus, et cinq autres devant le miroir de courtoisie à tenter de dompter les frisotis de ma chevelure. Le résultat est démoralisant à tous les niveaux.

Tom finit par arriver. Il gare sa voiture devant la mienne et me rejoint. Bien sûr, il remarque immédiatement que je n’ai pas réussi à équiper ma voiture. Et je suppose que c’est ce qui justifie son sourire moqueur.

— Je me suis peut-être un peu surestimée, dis-je en guise de préambule.

— Je m’en suis douté, tu n’avais pas le bon modèle de chaînes.

Pas le bon modèle, me répété-je. J’en reste bouche bée.

— Je l’ai remarqué quand nous avons mis les bâches dans ta camionnette, dit-il simplement.

Silencieusement, je pense à Fabio, qui va m’entendre dès lundi matin. Comment a-t-il pu laisser partir une personne comme moi sans s’assurer que j’ai le bon équipement ?

— OK, donc tu savais que je ne pourrais pas rentrer à Saint-Martin ?

— Exactement. Ton frère t’aurait raccompagnée chez tes parents. Et, comme je n’ai aucune envie d’attendre un jour de plus pour passer la soirée avec toi, j’ai sauté dans ma voiture.

Sa franchise a le mérite de me clouer le bec. Manifestement, il ne s’embarrasse pas de sous-entendus ou de vagues indices pour me faire deviner ses pensées.

— Donc, reprend-il, si tu es toujours partante pour notre rendez-vous, je pense qu’il vaudrait mieux laisser ta camionnette ici jusqu’à demain et monter dans ma voiture.

Je baisse les yeux sur mon jean recouvert de boue. Crapahuter près des pneus en espérant que les chaînes s’enroulent d’elles-mêmes n’était pas l’idée du siècle.

— Je pensais avoir le temps de prendre une douche et de me changer, avoué-je. Je n’ai pas la tenue adéquate pour un repas au restaurant.

— Aucune importance, il se trouve que j’ai changé les plans, dit Tom d’un petit air victorieux qui lui va comme un gant. J’aurais dû t’en parler, mais je me suis dit que ce serait une surprise.

Je me demande ce qu’il mijote.

— Je t’écoute.

— J’ai prévu de t’emmener chez moi. Avec cette neige, je pense qu’il n’est pas prudent de traîner dehors.

— Chez toi ? murmuré-je.

Mon cœur palpite dangereusement.

— Je nous ai préparé de quoi manger, dit-il sans me lâcher des yeux. Si tu veux, on peut s’arrêter au café pour que tu récupères quelques affaires et tu pourras prendre ta douche chez moi pendant que je réchauffe le repas ?

Il me faut quelques secondes pour assimiler le changement de programme et comprendre que je risque de passer la nuit chez lui.

— Alors ? redemande-t-il d’une voix plus grave.

Ma volonté flanche.

— D’accord.

Les joues brûlantes, je verrouille la camionnette, et nous montons dans sa voiture. Quand nous arrivons au village, il est déjà enseveli par la neige. Un manteau blanc recouvre les branches des arbres et les toits des maisons, d’où s’échappe la fumée des cheminées remplies de bois. Les décorations de Noël scintillent et ponctuent la couche de poudreuse de couleurs irréelles. Du bleu, du vert ou du rouge. C’est magique.

Tom se gare devant le café. Il tient à m’accompagner.

— Je t’assure que je n’ai pas eu d’autres soucis depuis l’autre jour, dis-je en levant les yeux au ciel. Pour la vitre brisée, c’était sans doute le geste malheureux d’un habitant en colère et passablement ivre, mais c’est terminé. Je n’ai plus rien à craindre.

Tom ne répond pas. Il semble prendre l’événement avec plus de gravité que moi. Dans le cadre de son travail, il doit régulièrement être témoin de règlements de comptes entre voisins qui s’enveniment.

Sur le pas de la porte, j’ai l’impression de sentir un relent de fumée de cigarette. Je chasse cette idée absurde de ma tête. À tâtons, je cherche l’interrupteur et j’éclaire la grande salle.

— Je monte chercher quelques affaires. Je te laisse prendre une bouteille de vin blanc au frigo.

Il acquiesce. Moins de cinq minutes plus tard, nous sommes de retour à la voiture. Maintenant que nous prenons la route de sa maison, je me sens nerveuse à l’idée de découvrir l’endroit où vit Tom.

À la sortie du village, il met son clignotant pour entrer dans les nouveaux lotissements pas très loin de la maison de mes grands-parents. Il roule au pas dans l’allée desservant plusieurs maisons individuelles. Celle de Tom est la dernière, au bout de l’impasse.

— C’est chez toi ? dis-je, surprise.

— C’est ma maison, répond-il fièrement. Ce n’est pas encore fini, mais petit à petit ça prend forme.

Il se gare près de la porte du garage. Dès le seuil, une délicieuse odeur de sauce tomate me saisit.

— Ça sent divinement bon. Qu’est-ce que tu as préparé ?

— Des lasagnes. J’espère que tu as faim… ?

— Je pourrais dévorer un lion.

Tom sourit, je crois qu’il se rappelle mon appétit d’ogre mis à mal ces derniers jours. Nous quittons notre veste et il me fait visiter.

Sa maison est chaleureuse, décorée simplement mais avec goût. La pièce à vivre est spacieuse. Il y a une cuisine équipée et un grand salon dans lequel trône un joli sapin. Je remarque aussitôt la guirlande scintillante que je lui ai offerte le soir du marché de Noël. Je suis flattée qu’il ait pris le temps de l’installer chez lui.

Pour ne pas le laisser deviner mon trouble, je m’avance vers la cheminée et observe les flammes à travers la vitre. Plusieurs bûches flambent dans l’âtre. J’adore entendre le craquement du bois et sentir la chaleur émanant du foyer me réchauffer le visage.

— Je te montre la salle de bains ?

Je m’arrache à ma contemplation du feu et le suis dans le couloir. Il ouvre une porte qui donne sur une pièce dans des tons de bleu et de marron. C’est joli et propre.

— Merci, dis-je en refermant sur moi.

Je profite de cet instant d’intimité pour souffler. Ces derniers jours, quelque chose a changé entre Tom et moi. L’attirance est devenue plus évidente. Nos échanges de regards, moins discrets. Plusieurs fois, même, je me suis surprise à imaginer qu’il m’embrasse. J’ai espéré que l’occasion manquée de l’autre soir se présente à nouveau. Mais je me demande si compliquer encore ma situation est une bonne idée. Entre le café à rouvrir, les préparatifs de Noël et ma promotion qui se profile, je ne sais déjà plus où donner de la tête.

J’ouvre l’eau chaude et m’efforce de faire vite. Tout en me savonnant, je détaille le gel douche et les autres produits à la recherche d’une touche féminine oubliée par mégarde par l’une des dernières conquêtes de Tom. Si au moins Tom pouvait être un menteur, un profiteur ou un charmeur invétéré. Mais c’est tout le contraire. Il est sincère, fiable et attentionné. Le genre de cocktail qui pourrait bien faire exploser mon pauvre petit cœur en mal du véritable amour.

Quand j’ai fini de me laver, je m’habille et me sèche les cheveux. Pour finir, j’applique une touche de maquillage et me parfume dans le creux de la nuque – suivant à la lettre les commandements d’Amélia.

Quelques minutes plus tard, je quitte la salle de bains et trouve Tom installé sur un tabouret à la table de la cuisine. Quand il me voit arriver, son regard glisse sur ma silhouette. Cette robe que j’ai trouvée in extremis au milieu de mes affaires semble produire son petit effet.

— Je me suis dit qu’il fallait faire honneur à tes lasagnes.

C’est faux, bien sûr. J’ai sélectionné cette tenue en pensant à lui et à sa réaction potentielle. Ce soir, je joue avec le feu, sans parvenir à m’en empêcher.

— Tu es très belle, murmure Tom.

La récompense est au-delà de mes espérances. Ses yeux se nimbent de désir. C’est la première fois qu’un homme est aussi attentif à moi. À ce que je ressens ou à ce que je pense. À ma manière de m’habiller et aux projets qui me tiennent à cœur.

Nos regards restent rivés l’un à l’autre. J’aime de plus en plus l’idée que cet homme si adorable soit Tom. Ce garçon qui a fait partie de mon enfance et qui voulait attirer mon attention avec tant de maladresse.

Il finit par se détourner et sort une bouteille du frigo.

— Je te sers un verre de vin ?

— S’il te plaît.

Je le rejoins à la table. Durant le repas, je l’interroge sur sa vie à Albertville avant qu’il rejoigne Saint-Martin. Il me raconte quelques anecdotes sur sa vie sentimentale et personnelle, en se montrant franc et drôle.

— Avec les filles, j’étais assez immature. Pas tout à fait sérieux dans mes relations… Je n’avais pas vraiment de projets.

— Et maintenant, tu en as ?

Je me rappelle que c’est précisément ce qu’il m’a dit quand nous étions sous le gui. Ses yeux s’éclairent. Je comprends que la réponse est oui.

— Et toi ? élude-t-il. Comment tu t’imagines dans dix ans ?

La question prête à réflexion. Si tout se passe comme prévu, dans dix ans, je pourrai m’offrir un appartement rien qu’à moi. Je serai très occupée, entre mes journées passées à convoiter le job d’Agathe et les mails à envoyer au futur gérant du café pour m’assurer que tout se passe bien, sans y mettre les pieds.

Cette perspective ne me réjouit pas autant qu’elle le devrait.

— Je ne sais pas, dis-je. Je suppose que ma famille et moi aurons trouvé une autre bonne raison de nous chamailler.

J’ai conscience de botter en touche, mais Tom n’insiste pas. Peu après, il débarrasse nos assiettes et nous ressert un verre de vin. Il met un peu de musique et s’approche de moi. Est-ce que j’ai déjà dit combien il était sexy ?

— Tu danses ?

— Tom… Tu veux vraiment que je t’écrabouille les pieds ?

— Dans mes souvenirs, tu étais plutôt douée dans ce domaine.

Je rougis quand je me rappelle le jour dont il parle. Il est entré au café alors que je ne l’avais pas entendu. Je m’étais lancée dans la chorégraphie de Britney Spears sur Baby One More Time. On se remet difficilement de ce genre d’humiliations.

— Ne me dis pas que tu te rappelles ça… ?

Il prend ma main et m’attire à lui. Sa voix se fait plus grave tandis qu’il plonge ses yeux dans les miens.

— Je me rappelle tout. D’ailleurs, je tiens à m’excuser pour avoir été maladroit avec toi.

Mon cœur s’emballe. Encore cette évocation du béguin qu’il avait pour moi.

— Maladroit ? dis-je pour me donner une contenance. Tu veux dire carrément odieux. Tu m’as laissé un souvenir impérissable.

Je détourne le regard pour ne pas le laisser lire l’effet qu’il me fait.

— Un souvenir impérissable, murmure-t-il comme s’il savourait mes mots.

Il pose son doigt sous mon menton et me ramène à lui, tandis que nous bougeons en rythme sur la musique douce.

— J’espère que je me suis mieux débrouillé ces derniers jours pour te montrer ce que je ressens.

Son regard glisse sur ma bouche. Mon estomac fait des loopings et mon cœur bat si fort que j’ai peur qu’il s’arrête avant que j’aie pu sentir ses lèvres sur les miennes.

— Qu’est-ce que tu dirais si je t’embrassais ? demande-t-il.

— Je…

Je n’ai plus les pensées claires. Tom sourit à nouveau et je fonds littéralement.

— Est-ce que c’est un oui ? Je dois quand même t’avertir qu’au cas où j’ai acheté un bouquet de gui.

D’un signe de tête, il me montre le bouquet suspendu au-dessus de la porte.

— Vous êtes si prévoyant, agent Tom.

— Agent Tom… Est-ce encore une allusion à mon uniforme ?

— Tu veux dire ton…

Ses lèvres fondent sur les miennes, m’empêchant de terminer ma phrase. Tom m’embrasse avec douceur. Quand il se détache de moi, mes jambes sont en coton.

— Ça va ? chuchote-t-il contre ma bouche.

J’acquiesce, mais j’ai la tête qui tourne.

— Est-ce que tu ne chercherais pas à me détourner de notre conversation ?

— Quelle conversation ?

— On parlait de ton costume.

Tom capture à nouveau mes lèvres. Tandis qu’il m’embrasse, il presse sa main au bas de mes reins. Nos corps se soudent et la température grimpe d’au moins 10 °C. Quand il me relâche, je suis à deux doigts de tomber dans les pommes.

— Tu recommences, murmuré-je.

— À faire quoi ? dit-il, les yeux brillants de désir.

— À m’empêcher de terminer ma phrase.

Il secoue la tête et caresse mon nez avec le sien.

— C’est vrai. Je devrais te laisser finir. Mais, si tu te trompes encore, je serai dans l’obligation de te faire constater par toi-même qu’il s’agit bien d’un uniforme.

Son uniforme si sexy. Je souris et m’apprête à parler. Mais Tom me fait taire d’un baiser chaste.

— Attention, je te préviens, dit-il, soudain très sérieux. Je range mon uniforme dans ma chambre.

J’ai parfaitement compris ce qu’il sous-entend.

— Tu dis que ton uniforme est dans ta chambre, réponds-je sur un ton navré. Tu veux sûrement parler de ton… déguisement.

Il sourit et se mord la lèvre. D’un geste adroit, il me soulève du sol et enroule mes jambes autour de sa taille.

En quelques secondes, nous sommes dans sa chambre. Avec précaution, il me pose sur son lit. Il dépose une série de baisers tendres sur mon épaule. La fièvre reprend le dessus quand il retrouve mes lèvres. Mon cœur s’emballe au moment où ses mains se faufilent sous ma robe. Ses mains qui me semblent étrangement familières.

Tom se redresse et ne me lâche pas des yeux pendant qu’il retire son pull. La passion se lit dans son regard, et tout mon corps frissonne dans l’attente du contact de sa peau contre la mienne.

Quelques minutes plus tard, mes vœux sont exaucés. Et, durant le reste de la nuit, j’ai plusieurs fois l’occasion de constater que faire l’amour avec un Tom, c’est bien plus intéressant qu’avec un Matthieu.

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