L'hiver n'est jamais froid au petit café de l'amour
5. Plan de sauvetage du café de Madie
Je suis nerveuse. À ma demande, en fin d’après-midi, toute la famille s’est réunie au salon. Deux fois en deux jours, ce n’est plus une performance, c’est un miracle.
Ma mère sert le café, tandis que tout le monde patiente, aussi poliment que possible. Mon frère, penché sur son téléphone, envoie des rafales de messages, l’air aussi concerné par ce qui se passe dans la pièce qu’un mauvais élève devant un exercice de maths. Ma sœur soupire en regardant l’horloge toutes les trois secondes, et ma nièce mâche son chewing-gum, la bouche toujours ouverte et toujours aussi maquillée.
Bon. En même temps, il ne fallait pas s’attendre à un changement radical en une journée. Seuls mes parents semblent ravis de nous avoir ici. De toute évidence, quand on endosse cette responsabilité, on devient aveugle et sourd, ce qui est sûrement la meilleure définition de l’amour filial inconditionnel.
— J’ai à vous parler, commencé-je. Je suis allée au café ce matin. J’ai vu les dégâts. J’ai compris qu’il y avait beaucoup à faire, mais…
— C’est pour ça que tu nous as fait venir ? me coupe Élisa d’une voix dure. Sérieusement ?
Elle soupire encore, regarde l’horloge pour la énième fois et ajoute :
— Je suis ravie que ta petite balade de ce matin t’ait permis d’ouvrir les yeux, mais si tu n’as rien de plus à ajouter, s’il te plaît, va droit au but. Tu es d’accord pour la revente, c’est bien ça ?
Elle se montre véhémente. Je sais qu’elle cherche à se débarrasser du problème pour rentrer au plus vite chez elle, mais je ne vais pas la laisser faire. Je veux qu’ils m’écoutent tous, et jusqu’au bout.
— Tu te trompes. Je refuse toujours de vendre. Enfin… pour l’instant.
Quentin lève les yeux de son téléphone et Chloé sourit, comme si me voir défier le reste de la famille était le meilleur programme de la journée.
— De toute façon, on a voté hier et la majorité a déjà tranché, bougonne ma sœur sur le ton d’une première de la classe.
— Laisse-la parler, lance mon père. On n’a peut-être pas étudié toutes les options.
Élisa lui décoche un regard assassin, pour lui signifier qu’elle ne passera pas sur cette haute trahison. Puis, d’un geste vague de la main, elle indique que c’est bon, elle a compris, et qu’elle va se taire pour me laisser en placer une. Bien.
Ma mère en profite pour resservir le café et mettre en évidence les gâteaux de Noël qu’elle a confectionnés pour l’occasion. Je la soupçonne d’imaginer que nous allons nous jeter dessus après de longues embrassades. Elle a toujours soutenu que l’émotion, ça donnait faim.
— Je disais donc qu’effectivement il y a beaucoup à faire là-bas. Ça représente des heures de travail, ça implique d’y passer nos week-ends et quelques soirées. Mais je crois que c’est possible.
Le silence qui accueille ma proposition devrait m’inquiéter. Ou au moins m’interroger quant à l’adhésion – ou plutôt la non-adhésion – de mon auditoire à ce plan super génial. Mais je décide de poursuivre l’exposé de mon idée, parce que c’est la seule chose que je puisse faire pour Madie.
— Si on s’y met tous, on pourrait faire en sorte de fêter Noël au café. On pourrait passer la journée du 25 en compagnie de Madie. Une infirmière est venue me voir, elle pourra sortir quelques heures et les passer avec nous là-bas, sans que ça pose problème.
Comme personne ne réagit, j’ajoute :
— Voilà. J’ai tout dit.
Mon père hoche la tête, pensif. Il évalue ma proposition. Mon frère écarquille les yeux, l’air un peu sonné par ma demande, et ma sœur m’adresse un regard furibond. Elle soupire une troisième fois, ne cherchant même plus à masquer son exaspération.
— Je te remercie de t’assurer qu’on ait de quoi s’occuper les prochains week-ends. Donc, si je résume, ton idée de génie, c’est de remettre le café plus ou moins en état, pour qu’on puisse y passer Noël. T’es au courant que c’est dans un mois ?
Je n’aime pas sa manière de résumer mon plan, mais je hoche la tête. Dans le fond, c’est exactement ça.
— Eh bien, moi, ce que je propose, enchaîne-t-elle, c’est de nous épargner le calvaire d’avoir à récurer le café en un temps record. On vend tout de suite et on passe les fêtes ici.
Je me tourne vers mon frère, plus facile à convaincre. J’ai prévu de le rallier à ma cause le premier.
— Qu’est-ce que t’en penses ? Toi, tu t’y connais au niveau du chauffage. Tu pourrais déjà assurer cette partie-là.
Il hausse les épaules. Il nous regarde successivement, ma sœur et moi, l’air de ne plus savoir quoi penser. L’attitude négative d’Élisa et celle de mon frère, aussi instable qu’une girouette, me mettent en colère.
— Ce n’est pas un caprice, Élisa. Je crois que ça ferait plaisir à Madie de passer Noël dans un endroit qu’elle aime. Et je tiens à rappeler qu’on était tous d’accord pour n’envisager la revente que dans le cas où…
Ma voix se meurt, je suis incapable d’aller plus loin. Un silence épais envahit le salon.
Ma sœur me toise un long moment, avant de se dérober.
— Bien sûr, dit-elle d’une voix bien trop calme. Et, si je refuse de suivre ton plan, c’est moi qui passe pour la méchante.
Elle s’interrompt et ferme les yeux une demi-seconde. Elle semble si profondément peinée que je me demande si je suis vraiment à l’origine de son mal-être.
— Élisa… , dit ma mère avec douceur.
— Non, maman, laisse-moi finir. OK, Lili refuse d’entendre parler de la revente. Elle voudrait qu’on fasse les travaux nécessaires. Sauf que tout le monde ici sait comment ça va finir. Quand on vit à deux heures de route, on ne se lance pas dans ce genre de projets. Lili est incapable de s’occuper de remettre ce café en état toute seule, et c’est nous qui allons récupérer le bébé. Moi, je préfère décliner tout de suite. J’ai d’autres problèmes à gérer.
D’autres problèmes dont j’ignore tout. Elle regarde sa fille, sans rien dire de plus. Aujourd’hui, Élisa se montre négative et méchante. C’est nouveau et ça fait mal. Très mal.
— Je n’ai pas l’intention de me défiler.
— Vraiment, Lili ?
Je cherche les regards. Ma mère a l’air terriblement déçue de voir qu’une fois encore le rassemblement ne tient pas ses promesses. Mon frère observe ses chaussures avec une concentration grotesque.
Ne reste que mon père.
— Dis quelque chose, murmuré-je.
Je sais qu’il souffre. Malgré ce qu’il fait croire ici. Malgré son attitude rationnelle et pragmatique de chef d’entreprise. Je l’ai vu à l’Ehpad ce matin. Et je sais.
— Je ne sais pas quoi dire, lâche-t-il.
Il refuse de trancher. Bien. Je réévalue la situation. Après tout, ce n’est pas comme si j’étais tenue de me présenter au bureau demain à la première heure. Je peux travailler d’ici, le temps de planifier les tâches, étudier les comptes, chercher de la trésorerie. Bref, je peux repousser mon retour à Lyon et avancer seule.
À cette perspective, mes mains deviennent moites. Je ne suis pas sûre de ce que je fais. Mais je me raccroche à ce visage doux et strié de rides qui patiente dans cette chambre minuscule. Je pense à l’album photo trouvé par l’infirmière et je visualise le prochain cliché que Madie pourrait ajouter à sa collection.
Et surtout je pense à ma promesse de ne pas vendre ses biens de son vivant.
Madie ne m’a jamais laissée tomber. Aujourd’hui, c’est à moi d’assurer et de lui renvoyer l’ascenseur.
— Je viens de revoir mon plan. Je peux faire sans vous.
Je prends une longue inspiration et j’ajoute :
— Tout ce que je vous demande, c’est de m’accorder un peu de temps. Un mois, pour être précise.
Tout le monde m’observe soudain avec attention.
— Laissez-moi jusqu’à Noël pour remettre le café en état et permettre à Madie de passer la journée là-bas. En prime, je chercherai quelqu’un pour prendre la gérance. Si j’échoue, vous ferez comme vous voudrez. Vous pourrez revendre, je ne m’y opposerai pas.
Les regards vont et viennent.
— D’accord, dit mon père le premier. Tu as un mois. On reparle de tout ça à Noël.
Ma mère lâche un hoquet d’indignation à l’idée de voir ce sujet de conversation à nouveau sur la table le soir du réveillon, et mon père se reprend.
— On en parle juste après le 25 décembre.
Personne ne s’oppose à lui.
J’ai un mois pour redonner au café son aspect d’origine et permettre à Madie d’y passer ce qui pourrait être son dernier Noël.
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