L'hiver n'est jamais froid au petit café de l'amour
26. Le café sert à tendre un guet-apens
Peu après 19 heures, assise au comptoir du pub, je vide le verre de génépi que Sandro vient de me servir.
— Doucement, mia bella ! dit-il en me resservant.
Après que plusieurs collègues de Tom nous ont rejoints au café, pour discuter du plan, il a jugé préférable que je passe la soirée au pub. Et ce, jusqu’à nouvel ordre.
Tom ne décolère pas de savoir que la bande de malfaiteurs était sous son nez depuis le début et qu’ils ont utilisé le café en tant que QG. La suite m’est apparue clairement. L’état du système électrique du café était dû aux multiples essais de la bande avant de mettre son plan à exécution dans les maisons environnantes. Savoir qu’ils s’entraînaient dans le café de ma grand-mère, en toute impunité, m’a mis un coup au moral.
Tom et ses collègues pensent que Sébastien va revenir pour effacer les preuves, puisque c’est ce qu’il a tenté de faire précédemment. La vitre brisée et l’odeur de cigarette devant la porte d’entrée du café attestent cette théorie. D’après Tom, j’ai contrecarré ses plans et, maintenant qu’il sait que sa couverture est fichue, il voudra agir vite, donc ce soir.
— Tu vas voar, me répète Sandro en boucle depuis que j’ai débarqué dans son café dans un état proche de l’hystérie, ils vont faire du bon travail.
Sandro a raison. Tom et son équipe sont préparés. Mais cela ne m’empêche pas d’être terrifiée.
Une demi-heure plus tard, mon père entre dans le pub et me rejoint au comptoir.
— Ma puce, comment ça va ?
Il a l’air affolé, sans doute autant que moi, et j’essaye de le rassurer sur mon état de nerfs.
Sandro avance, un verre d’alcool fort devant lui. Mon père lui adresse un signe de tête pour le remercier. Ça n’a pas toujours été facile entre eux ces derniers temps. Visiblement, ce soir, il enterre la hache de guerre.
Mon père me prend les mains.
— J’ignorais que ce gars était encore dans les parages. Après notre dernière discussion, je pensais qu’on ne le reverrait plus au village.
— Il faut croire qu’il n’avait pas prévu de partir sans son butin, dis-je. Et toi, ça s’est passé comment au commissariat ?
— Bien.
Sur les conseils de Tom, mon père est allé faire une déposition. Il a enfin parlé de ce qu’il avait cru bon de garder pour lui.
— Ils m’ont dit que j’aurais dû le faire plus tôt, ajoute-t-il.
— Tu aurais au moins dû nous en parler, à nous. On aurait pu recouper les éléments avant ce soir.
Au regard triste que m’adresse mon père, je comprends qu’il s’en veut.
— Je ne pouvais pas ignorer ses menaces, finit-il par dire. Je ne voulais vous faire prendre aucun risque.
Je serre ses mains dans les miennes. Je sais qu’il a agi pour le mieux. Sébastien Chaumin a su se montrer intimidant, le voir à l’œuvre en cette fin d’après-midi m’a permis de cerner sa nature. C’est un homme instable et dangereux. Personne ne pouvait prédire jusqu’où il était capable d’aller pour ne pas se faire prendre.
Mon appréhension redouble quand je me rends compte que Tom est peut-être en train de l’affronter en ce moment même. Son courage force l’admiration. Et je reconnais sans peine qu’il est fait pour ce travail. Il a trouvé sa voie.
Deux heures plus tard, alors que mes ongles font les frais de mon inquiétude, Tom fait son apparition, un sourire aux lèvres.
— Il a tenté sa chance, comme je l’espérais, et nous venons de procéder à son arrestation, dit-il d’emblée. Devant les preuves de sa culpabilité, il est même passé aux aveux.
Je lui sais gré de ne pas avoir fait durer le suspense. Je bondis de mon tabouret pour lui demander des précisions.
— Il est revenu avec d’autres gars de sa bande ?
Toute la tribu est suspendue aux lèvres de Tom.
— Il était seul. Il a fracturé la porte du café et s’est faufilé jusqu’à l’étage. Nous étions trois à l’attendre dans le noir, et un autre policier était posté dans la ruelle, au cas où. Il n’a pas pu se sauver.
J’imagine que Sébastien s’est débattu, mais Tom ne dira rien à ce sujet. Rassurée de le savoir ici, je me glisse dans ses bras.
— Merci ! murmuré-je à son oreille.
— C’est le minimum que puisse faire l’agent de police un peu trop zélé du village…
Je ferme les yeux un court instant pour savourer sa présence contre moi. Il est sain et sauf. Je suis si fière de lui.
— Je crois qu’oun a tous besoin d’oun verre ! C’est ma tournée.
La sollicitude de Sandro me touche. Même s’il a mauvais caractère, il est un pilier du village. L’un de ceux qui défendent son âme, quoi qu’il arrive.
Tom décline son offre.
— Je suis juste passé pour vous tenir au courant. On a encore du pain sur la planche : nous avons d’autres suspects à appréhender et des preuves à collecter. Tu ne pourras pas rentrer au café ce soir, Lili. Et demain il faudra contacter ton assureur pour lui faire constater les dégâts sur la porte. Ne t’en fais pas, avec l’attestation de la police, les réparations devraient être rapides.
Je hoche la tête. Je m’apprête à demander à mon père de me ramener à Albertville, mais Tom me devance.
— Je me disais que tu pourrais passer la nuit chez moi.
Son regard plonge dans le mien. Fébrile, il attend ma réponse.
Chez lui.
J’acquiesce. Ce soir, l’attendre chez lui me semble si évident.
— D’accord.
Il me tend ses clés et dépose un baiser sur mes lèvres.
— Oun dirait qu’il y a de l’amour dans l’air ! lance Sandro.
L’intuition de Sandro sonne juste. Retrouver Tom est l’une des meilleures choses qui me soient arrivées.
Mon père et moi prenons un autre verre tandis que plusieurs clients curieux entrent dans le pub en quête d’explications. Les véhicules de police ont probablement attiré leur attention. Sur un ton théâtral, Sandro raconte comment des malfrats très dangereux – probablement recherchés par Interpol – ont été arrêtés par la police locale, alors qu’ils projetaient de s’en prendre à son pub, le prochain établissement sur leur liste noire. Mon père et moi rions en écoutant son récit abracadabrant, sans chercher à le contredire. Après tout, il mérite son moment de gloire.
Au bout d’un moment, alors que Sandro répète son histoire pour la troisième fois, je repère une jeune femme que je n’ai encore jamais vue ici. Brune, l’air concentré, elle note sur son calepin la moindre information débitée par Sandro. Inutile de cumuler les indices pour comprendre qu’elle est journaliste. L’événement a déjà dû faire le tour du secteur.
Une idée me traverse l’esprit :
— Bonjour. Vous avez une minute ?
Elle semble à la fois un peu surprise par mon approche et circonspecte.
— L’arrestation s’est passée dans mon café, dis-je pour la convaincre de m’accorder un peu de temps. Je pourrais vous donner quelques détails.
Ses yeux se mettent à briller, signe que j’ai réussi à capter son attention. Nous nous asseyons à une table et je m’emploie à lui raconter l’histoire du café. Ou plutôt je lui raconte comment un policier héroïque a sauvé l’une des institutions du village tout en mettant fin à une série de cambriolages. Si je me fie à la méthode Sandro, je suppose que, lorsqu’on raconte une histoire, il est permis d’exagérer un peu.
Le lendemain, je me réveille dans les bras de Tom. C’est le seul endroit au monde où j’ai envie d’être à cet instant. La série de baisers qu’il dépose au creux de mon cou me fait frissonner. Il est rentré au petit matin et, malgré la fatigue, je note qu’il a suffisamment d’énergie pour s’occuper de moi.
Son téléphone se met à sonner, nous interrompant.
— Hum… , grommelle-t-il.
Répondant à mes espoirs silencieux, il reste concentré sur mon bien-être, sans paraître se soucier de la sonnerie. Mais, quand son téléphone se met à sonner pour la deuxième fois, il finit par consulter l’écran et se redresse brusquement.
— Thomas Rotagnon, j’écoute ?
Je me redresse aussi, surprise de le voir tout à coup si solennel.
— Aujourd’hui ? Oui, d’accord. Je serai là.
Il raccroche et se tourne vers moi.
— C’est ma cheffe. Elle veut me voir de toute urgence.
Sa cheffe. Bien. Elle a dû lire la presse dès son réveil… La journaliste que j’ai rencontrée hier m’a assuré qu’elle publierait son article à la première heure pour s’assurer la primauté de la nouvelle.
— Tu sais pourquoi ? demandé-je d’un air faussement innocent.
Le téléphone de Tom vibre à nouveau. Penché sur l’écran, il fronce les sourcils.
— C’est un collègue.
Après une pause, il ajoute :
— Il vient de m’envoyer un article publié en ligne par le journal local.
Il parcourt l’article en arborant sa petite moue adorable avant de revenir à moi.
— Et de quoi est-il question ?
Tom m’observe longuement et plisse les yeux… Il a bien vu que je ne parvenais pas à réprimer un sourire.
Grillée !
— C’est bizarre, dit-il, suspicieux, il n’y a eu aucune annonce officielle et pourtant cette journaliste semble en savoir long sur ce qui s’est passé. C’est toi ?
— Maintenant que tu le dis, dis-je en haussant les épaules, il y avait bien cette journaliste au pub hier. Comme Sandro a passé son temps à me resservir, j’ai peut-être livré une ou deux informations sans faire attention.
Je prends une moue désolée. Pourtant, je ne le suis pas. Je tiens à ce que les habitants sachent qui a permis de résoudre l’enquête.
Tom n’est pas en colère.
— Tu ne perds rien pour attendre !
Il dépose un baiser sur mes lèvres. Puis il se lève et se dirige vers la salle de bains. Dix minutes plus tard, il est douché et habillé. Il s’approche de moi et les effluves de son parfum me chatouillent le nez.
— Je dois y aller. Tu m’attends ici ?
Je secoue la tête.
— Non, je dois filer m’occuper des préparatifs de Noël.
Tom m’adresse un regard compréhensif : pour cette journée en famille, il sait que je veux que tout soit parfait.
Je me rends au café en milieu d’après-midi seulement, car j’ai préféré qu’il reste fermé pour permettre au serrurier de travailler sur la porte. Quand il a terminé, je lui offre une tasse de thé à la cannelle.
— Voici votre nouveau jeu de clés.
Je le remercie et m’empresse de les attacher au porte-clés de Madie.
— Vous pensez que je pourrai rouvrir bientôt ? demandé-je tandis qu’il boit une gorgée de thé.
— Dès maintenant. J’ai terminé.
Il doit lire sur mon visage que son annonce me réjouit. Après tous mes efforts pour parvenir à rouvrir le café de ma grand-mère, je compte ne plus perdre une minute. Tandis que je le raccompagne, je tourne la pancarte sur la porte.
« Ouvert ». Et, cette fois, c’est pour de bon.
Un quart d’heure après le départ du serrurier, une jeune femme se présente au café. Grande, blonde, un large sourire aux lèvres, elle porte une doudoune bleu électrique sur un pull à col roulé.
— Bonjour, je suis Stéphanie.
La candidate. Avec l’agitation des derniers jours, je l’avais presque oubliée.
— Je vous en prie, installez-vous.
Stéphanie sourit de plus belle. Elle s’approche du comptoir, tout en contemplant la salle.
— Waouh, vous avez fait des travaux, non ?
J’acquiesce.
— Le café de Madie était déjà sympa, mais là c’est vraiment magnifique.
On peut dire qu’elle a réussi à marquer des points en quelques mots. Durant la suite de notre conversation, je découvre que Stéphanie est très attachée au village. Elle connaît la plupart des habitants et parle d’eux avec tendresse.
À l’issue de l’entretien, je suis convaincue. C’est la personne idéale pour reprendre le café. Pourtant, je ne lui donne pas de réponse immédiate.
— Je vous recontacte, dis-je en la raccompagnant.
Elle jette un dernier regard à la grande salle avant de s’en aller. Je devrais être heureuse d’avoir trouvé quelqu’un de bien. Mais imaginer que, d’ici quelques jours, c’est elle qui se tiendra derrière ce comptoir est difficile à accepter. Je regrette d’avoir à quitter le village.
Quoi qu’il arrive, une partie de moi restera ici.
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