L'hiver n'est jamais froid au petit café de l'amour
17. Quand tout se complique, je décrète qu’il est temps de dire la vérité
17. Quand tout se complique, je décrète qu’il est
temps de dire la vérité
Le lendemain
À 8 heures, nous sommes dans la grande salle du café, prêts pour la réunion de crise. Ma mère, mon père, toujours sous le choc, Nuggets, mon frère et moi, nous échangeons des regards inquiets.
— On ne va pas se laisser faire, décrète Quentin.
— On devrait quand même y réfléchir à deux fois, dit mon père. Cette vitre brisée, ça ressemble à un avertissement.
D’habitude, il se montre plus combatif. Sauf quand il s’agit du café. À nouveau, je sens qu’il cache quelque chose. Il me faudra trouver le bon moment pour le lui faire admettre.
— C’est complètement stupide, dis-je. C’est un acte de vandalisme gratuit. Je refuse de me laisser intimider.
Un silence accueille ma remarque. Il y a bien longtemps que je ne me suis pas montrée aussi vindicative. Mais je refuse de baisser les bras si près du but.
— Qu’est-ce que tu proposes ? dit ma mère.
— Je vais faire venir quelqu’un pour la vitre, et pour le reste je m’en tiens au plan. Terminer les travaux et rouvrir avant Noël.
Une ombre passe devant le café. La porte s’ouvre dans son tintement habituel. Tom entre, vêtu de son uniforme. L’incident l’a forcé à reprendre du service plus tôt que prévu.
— Bonjour à tous.
Il adresse un signe de tête plus appuyé à mon père, avec qui il a longuement discuté hier soir.
— Tu as des nouvelles ? lui demande ma mère.
— Non, rien du tout. J’ai déjà interrogé les habitants de la rue entre hier soir et ce matin. Je compte terminer avec les commerçants pour savoir si quelqu’un aurait tenu des propos haineux, mais je crains de ne pas pouvoir faire plus.
Ma mère soupire. Elle s’inquiète.
— Lili refuse de laisser tomber, dit-elle. Thomas, essaye de lui faire entendre raison.
Tom lève les yeux vers moi. Puis il revient à ma mère.
— Je vais assurer la surveillance de la rue. Si Lili veut poursuivre ce qu’elle fait ici, je vais m’assurer qu’elle ne court aucun risque, jusqu’à ce qu’on trouve le coupable.
J’ai son soutien. Un poids quitte mes épaules.
— Bien, dis-je. Je suppose qu’on n’a plus qu’à se mettre à peindre ?
Tom quitte le café, me promettant d’être de retour en début d’après-midi, et, plus ou moins rassuré, tout le monde se met au travail.
La journée passe à toute allure. Nuggets gère les volontaires avec tact et bienveillance, de sorte que, malgré l’ampleur de la tâche, nous passons tous un bon moment.
Le soir, je propose à mon équipe du jour de rester pour manger une pizza. Tom m’aide à passer la commande et, accompagné de mon frère et Nuggets, il prend la route pour la pizzeria située dans le village d’à côté.
Ma mère termine de peindre la deuxième pièce de l’étage tandis que mon père range la vaisselle propre dans les placards.
Je décide que c’est le bon moment pour avoir une conversation avec lui.
— Tu t’en sors, papa ?
— Encore un et tout sera prêt.
Il me montre le carton, sur la table de la cuisine. Depuis une heure environ, il sort la vaisselle, s’extasie devant les couleurs que j’ai choisies, lave et range dans les placards.
— Le mobilier arrive en début de semaine prochaine, dis-je sur le ton badin d’une conversation sans importance. Je pensais garder les tables et les chaises d’origine, mais elles étaient très abîmées. Dans mon souvenir, Madie était très soigneuse et la clientèle aussi. Tu vas trouver ça étrange, mais j’ai même dû demander à Nuggets de reboucher des trous dans les murs.
Sans parler du système électrique dans un état catastrophique.
— Il a fait du bon boulot, me dit mon père sans sortir la tête du placard dans lequel il a déjà rangé toutes les tasses empilées sur l’égouttoir.
Visiblement, il n’a pas l’intention de me faciliter la tâche.
— Ce que je veux dire, papa, c’est que le café était dans un sale état, est-ce que par hasard tu saurais à quoi c’est dû ?
— Je te l’ai dit, il est resté inoccupé plusieurs mois d’affilée, et avec le froid…
— Papa.
Il s’immobilise et soupire. Lui et moi savons parfaitement que quatre mois d’inoccupation ne sont pour rien dans ces dégradations.
— D’accord, tu veux la vérité.
— Quelque chose comme ça, oui.
Il descend de sa chaise et vient se poster près de moi.
— Le gars que j’ai embauché vivait ici. Et souvent il faisait venir ses amis. Ils organisaient des soirées et buvaient trop.
— J’en ai entendu parler, dis-je, contente qu’enfin il me fasse part de sa version de l’histoire.
Je ne mentionne ni Tom ni Monique, pour entendre ce que mon père a à me dire.
— Je suis passé plusieurs fois pour un rappel à l’ordre, mais ça n’a rien changé. Quand j’ai vu les premiers dégâts, j’ai décidé de le renvoyer, mais ça a été compliqué. Il était du genre tenace.
— C’est lui et sa bande qui ont fait tout ça ?
Mon père hoche la tête.
— Cet été, je suis passé un soir à l’improviste. Le café était fermé, mais j’entendais la musique depuis la rue. Je suis entré et j’ai menacé d’appeler la police. Ça les a fait partir. Ce jour-là, j’ai repris les clés et j’ai mis ce gars dehors sur-le-champ. Je lui ai à peine laissé le temps de prendre ses affaires.
— Tu as porté plainte ?
— Non.
Sa réponse me surprend. Comment peut-on accepter de récupérer son bien dans cet état sans rien entreprendre pour obtenir réparation ?
— Tu as vu les dégâts et tu l’as laissé filer ? On aurait pu le signaler à l’assurance !
Mon père secoue la tête.
— Et obtenir quoi ? Quelques billets en dédommagement. Le café n’était pas de première jeunesse, loin de là. Mais ce n’est pas tout. Cet homme m’a menacé. Ainsi que toute la famille. Et, crois-moi, ce n’est pas le genre de personnes dont il faut ignorer les propos. Sans compter que j’avais ma part de responsabilité.
Ses épaules s’affaissent sous le poids de la culpabilité.
— Pourquoi tu dis ça ?
— Parce que c’est moi qui l’ai fait venir ici. C’est moi qui lui ai laissé les clés en lui demandant de gérer le café. Je lui ai laissé le champ libre alors que c’était mon rôle de prendre soin de cet endroit.
La confession de mon père me va droit au cœur. Moi qui, il y a encore quelques semaines, pensais qu’il se fichait pas mal de ce qu’il adviendrait des biens de Madie.
— Vous l’avez dit vous-même, maman et toi, dis-je pour le rassurer. S’occuper du café, ce n’est pas un travail à temps partiel.
Et je l’ai compris en passant du temps ici.
Mon père s’assoit sur une chaise, la mine fatiguée, et cela me revient : ma mère m’avait expliqué qu’il avait dû doubler son traitement pour la tension… Je comprends soudain à quel point l’année a été difficile pour chacun de nous. Aucun membre de la famille n’a été épargné.
— Au fond, continue-t-il d’une voix lasse, je n’ai jamais vraiment aimé ce café. Ta grand-mère y passait tout son temps et, d’aussi loin que je me souvienne, tout le reste passait après. Quand elle est entrée aux Gentianes, j’ai voulu vendre parce que c’est ce que je m’étais juré de faire quand viendrait mon tour. Tu vois, Lili, c’est comme si j’avais oublié tous les bons moments que nous avons passés ici.
Il regarde autour de nous.
— Quand j’ai récupéré les clés, je m’en suis voulu d’avoir laissé le café entre les mains de ce voyou. De lui avoir laissé carte blanche. Alors, tu comprends, on peut dire que j’ai largement contribué à la dégradation de cet endroit qu’aimait tant ma mère.
Voir mon père aussi accablé me désole. Et, même s’il a fait le mauvais choix, je refuse de le laisser porter ce fardeau tout seul.
— Je ne suis pas d’accord. C’est aussi toi qui as mis ces gars dehors. J’aurais donné beaucoup pour te voir leur dire de décamper !
Mon père sourit.
— C’était courageux, ajouté-je.
— Ou inconscient ! Ce qui compte, c’est que c’est de l’histoire ancienne. J’ai préféré ne rien dire pour ne pas vous inquiéter inutilement. Je n’imaginais pas que tu voudrais remettre le café en état.
Il pensait qu’on procéderait à la vente et qu’aucun de nous ne remettrait les pieds ici.
Ma mère entre dans la cuisine. Les traces de peinture, sur son front et sur ses joues, lui donnent l’allure d’une amazone des temps modernes.
— Ma chérie, j’ai voulu pousser l’armoire de l’étage pour peindre derrière, mais elle est trop lourde…
— Oui, j’ai vu qu’elle était pleine de vieilles couvertures et d’outils, dis-je. Ne t’embête pas, on s’occupera de cette pièce plus tard. Je suppose que ce sont les affaires de Madie.
— Non, ce sont celles de l’ancien gérant, déclare mon père. Je lui avais donné rendez-vous pour qu’il passe les récupérer, mais il n’est jamais revenu. J’ai fini par me dire qu’il était passé à autre chose. On n’a qu’à se débarrasser de son contenu. Je doute qu’il le réclame maintenant.
La porte s’ouvre dans son tintement habituel. Mon frère nous appelle de l’autre bout du café.
— Les pizzas sont là !
— Ça tombe bien, dit mon père, déjà debout, j’ai une faim de loup.
Mes parents quittent la cuisine pour rejoindre le reste de l’équipe. Moi, je reste un moment assise à la table, en pleine réflexion. Je trouve étrange que l’ancien gérant ne soit jamais repassé pour reprendre ses affaires. Très étrange, même.
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