L'hiver n'est jamais froid au petit café de l'amour

4. Où je comprends qu’ils n’avaient pas complètement tort

4. Où je comprends qu’ils n’avaient pas

 

complètement tort

 

Du regard, je balaye l’intérieur du café.

C’est une catastrophe, me répété-je.

L’ampoule suspendue par un fil, au milieu de la grande salle, grésille par intermittence. Stupéfaite, j’envisage tous les scénarios possibles, même les plus improbables. Peut-être que nous nous sommes trompés d’adresse ? Ou peut-être que mon père va m’annoncer qu’un ouragan de force 4 a frappé la ville de Saint-Martin, sans que j’aie vu passer l’information à la télévision ? Il y a forcément une explication au cataclysme que j’ai sous les yeux.

Je reste quelques secondes dans l’entrée à m’interroger sur ce qu’il y a de plus désastreux. Les tables recouvertes de vaisselle sale, la tapisserie à moitié arrachée, les toiles d’araignée immondes qui encerclent les lustres, l’odeur de moisi ou les fils qui pendent des prises ou sortent des murs.

— Qu’est-ce qui s’est passé ici ? murmuré-je.

Il y a un an, à Noël, cette pièce dégageait plus de chaleur qu’une centrale nucléaire. Là, on dirait un décor de la série The Walking Dead.

— Il y a eu des problèmes, annonce mon père en faisant quelques pas dans la grande salle.

— Des problèmes ? Tu veux dire… un tsunami.

Il m’adresse un sourire triste. Pour la première fois, je vois de l’émotion dans son regard. D’habitude, quand il est question des biens de Madie, il se montre méthodique, froid et rationnel. Enfin, c’est ce que j’imaginais jusqu’à aujourd’hui.

— Le gars à qui j’avais confié la gérance a été débordé. Ensuite, il y a eu une fuite d’eau à l’étage. On ne l’a pas vu tout de suite. Et…

Il s’interrompt, saisi par l’émotion. De la main, il me montre l’ancien appartement de Madie et de mon grand-père, qui a ensuite servi de remise quand ils ont acheté la maison à la sortie du village.

— On dirait que tout a été saccagé, dis-je tout bas.

Mon père s’approche des radiateurs.

— Quand j’ai fait passer un plombier pour un devis pour réparer la fuite d’eau, il m’a surtout alerté sur l’installation électrique. Tout est d’un autre âge, ici. Si on voulait relancer le café, il faudrait tout refaire.

Sidérée par ce que je découvre, je parcours la salle. Il faudrait aérer et nettoyer. Arracher la tapisserie et repeindre. Mon père a raison, il y a du travail. C’est même un véritable chantier.

— Je peux monter ?

Il acquiesce et, la mine grave, il commence à ramasser la vaisselle laissée à l’abandon pour la ramener en cuisine.

Le cœur battant, je gravis les marches de l’escalier. Là-haut, les dégâts sont tout aussi considérables. Le parquet est gonflé, suite à la fuite d’eau dont mon père vient de me parler, une fenêtre est fissurée et la moisissure semble avoir élu domicile sur les murs. Sans compter que des cartons à l’odeur nauséabonde sont entreposés çà et là, devant une grande armoire.

D’autres souvenirs remontent. Je me rappelle mes après-midi d’été, passés ici, à pianoter furieusement sur mon téléphone, tandis que Madie me croyait en train d’étudier. Ces heures à lire allongée sur la banquette qu’elle avait installée dans cette pièce me reviennent. Ma gorge se serre alors que je n’arrive plus à superposer ces images avec la réalité.

Quand je descends, je suis au bord des larmes.

— Et la maison ? demandé-je à mon père, encore occupé à remettre de l’ordre.

— La maison, ça va. Comme je te l’ai dit, les derniers locataires sont partis il y a un mois. Des gens très corrects. Le mari a trouvé un job à Grenoble.

Donc ils ont rejoint la ville. Ce n’est pas moi qui pourrais les blâmer. J’ai saisi la première opportunité, à savoir des études qui ne me plaisaient même pas, et un pseudo-amour qui s’est avéré unilatéral, pour rejoindre la ville, alias la civilisation. J’étais le genre d’ado qui trouvait absurde de s’émerveiller devant un paysage aussi sauvage que monotone quand on pouvait s’extasier devant les vitrines des Galeries Lafayette.

— Il y a des demandes pour louer la maison ?

Ma voix n’est plus aussi assurée qu’hier, quand je soutenais que tout était possible.

— Rien. Comme je te le disais, si on attend trop, on prend le risque d’autres dégradations. Bientôt, on ne pourra même plus vendre en l’état.

Mon père passe cinq bonnes minutes à m’expliquer les dommages possibles si le café et la maison restent vides durant l’hiver. Je note qu’il fait des efforts pour me faire comprendre l’aspect irréversible des dégâts sans travaux de réhabilitation et je note aussi que c’est la première fois depuis un an que nous discutons aussi longtemps sans nous disputer.

Quand il a fini, je décide que c’est assez. Je veux partir d’ici. L’état du café me bouleverse, et je n’ai plus les idées claires.

— Tu veux rentrer ? propose mon père, très lucide sur ce que je ressens.

— S’il te plaît.

Après un dernier tour, il éteint la lumière et nous sortons. Puis il verrouille la porte et nous regagnons sa voiture en silence.

À peine avons-nous quitté le village qu’il me demande :

— On s’arrête aux Gentianes ?

J’acquiesce. Je voudrais lui dire merci de se montrer plus humain qu’il ne l’a fait ces derniers mois, mais je renonce, trop à fleur de peau pour me lancer dans ce type de discussions. Et peut-être encore un peu trop échaudée par ces mois de tensions entre nous pour faire table rase aussi vite.

 

Quand il entre sur le parking de l’Ehpad, je tire de mon sac à main la pochette rouge que Madie m’a offerte il y a quelques années et qui me suit partout. À l’intérieur se trouve tout ce dont j’ai besoin quand je vais lui rendre visite.

Mon père coupe le moteur et se tourne vers moi.

— Tu es prête ?

— Vas-y le premier, s’il te plaît, je te rejoins. J’ai besoin d’une minute ou deux.

Il me laisse ses clés sans poser aucune question. J’observe sa silhouette franchir le seuil de l’Ehpad et, quand je suis certaine d’être seule, je dépose le contenu de ma pochette sur son siège : mon foulard en soie bleue, mon flacon de parfum et ma pince à cheveux.

Le miroir de courtoisie orienté sur moi, je fais ces gestes habituels. Je rassemble mes boucles blondes, noue le foulard autour de mon cou et vaporise généreusement le parfum que je porte depuis presque cinq ans. C’est devenu un rituel. Toujours le même. Toujours dans l’espoir que je franchisse le seuil de la chambre de Madie et qu’elle n’hésite pas en me regardant.

Quand je suis prête, je quitte la voiture et marche d’un pas pressé vers l’entrée de l’établissement. À l’intérieur, je traverse le hall déjà décoré aux couleurs de Noël. J’imagine que, dans ce genre d’endroits, on doit saisir la moindre opportunité d’apporter de la gaieté.

Durant quelques secondes, je regarde le grand sapin habillé de guirlandes vertes et rouges. D’habitude, je sens la période des fêtes arriver. Il y a ce quelque chose de léger dans l’air. Ce petit grain de folie et d’insouciance qui relègue tous les problèmes au second plan. Visiblement, là, ce n’est pas le cas. Les difficultés de l’année écoulée empêchent mon cœur de se mettre à la fête.

À regret, j’abandonne le sapin et je prends l’escalier. Je me poste devant la chambre 104, celle de ma grand-mère depuis presque un an. Je frappe trois coups à la porte et entrouvre le battant.

— Madie ? Papa ?

Ma grand-mère est seule, assise à la table près de la fenêtre. Elle me fixe avec attention. Troublée, je reste un instant sur le seuil. Puis, le souffle court, le cœur suspendu au-dessus du vide, j’entre dans sa chambre.

Fais comme si tout allait bien, me répété-je en approchant.

— Bonjour, Madie, dis-je sur un ton enjoué.

— Bonjour, ma Lili.

Lili. J’expire fort. Tout va bien.

Soulagée, j’embrasse ma grand-mère. J’ai conscience de la serrer un peu fort, mais j’ai du mal à contenir ma joie.

— Comment ça va ? m’empressé-je de demander pour chasser mes craintes.

À plusieurs reprises, le médecin du service m’a prévenue. Je dois m’attendre à la trouver plus confuse à chacune de mes visites, et un jour elle ne me reconnaîtra plus. Je le sais. Ça arrivera. Mais ma grand-mère est une battante et, quand je vois son œil vif et sa robe en velours pourpre impeccable, je nourris l’espoir irrationnel que ce jour n’arrive jamais.

— Ça ne va pas trop mal, répond-elle. Deux visites le même jour, est-ce que quelqu’un est mort ?

Je souris, tout en levant les yeux au ciel. Madie a un humour très particulier.

— Non, voyons. Tout le monde va bien.

— Ma Lili, je ne suis pas tombée de la dernière pluie.

Ce qui manque le plus à Madie, ce sont les potins. J’imagine que, pour elle qui travaillait dans un café, ça devait faire partie du métier. Du coup, chaque fois que je lui rends visite, je passe le plus clair de mon temps à lui parler de mes potentielles réconciliations avec Matthieu, qu’elle trouve ennuyeuses à mourir, et de mes virées avec Amélia, qu’elle trouve nettement plus intéressantes.

— C’est juste que papa et moi sommes allés voir le café ensemble. D’ailleurs, il n’est pas là ?

Je m’empresse de rebondir pour ne pas avoir à m’étendre sur le sujet.

— Il est passé en coup de vent. Comme d’habitude, le contenu de mon plateau-repas ne lui a pas plu et il est ressorti pour aller se plaindre.

Un léger sourire s’esquisse sur mes lèvres. C’est la première fois que mon père et moi sommes ici en même temps et je découvre que lui aussi semble avoir son propre rituel.

— Quoi de neuf, ma chérie ? finit-elle par me demander, impatiente que l’on aborde les turpitudes de ma vie sentimentale.

Cette fois, je souris pour de bon, amusée par sa soif insatiable de commérages et parce que je ne pensais pas que ce serait Madie qui parviendrait à me remonter le moral aujourd’hui.

Durant les minutes qui suivent, je me lance dans un compte rendu méticuleux de mes dernières aventures. Je lui parle de la baisse de régime dans mon travail et du temps libre que je mets à profit pour chercher un appartement – parce que je suis consciente de ne pas pouvoir envisager la colocation avec Amélia jusqu’à mes vieux jours.

Puis je lui raconte les mouvements de la vie professionnelle de mon ex-petit ami : ses perspectives de mutation à Paris, ses heures passées au bureau dans le centre de Lyon. Je parle de Matthieu comme si je faisais encore partie de sa vie, alors qu’il a rompu il y a un an.

Matthieu et moi nous sommes rencontrés à Albertville. Il passait ses vacances d’hiver chez sa tante. Nous avions dix-huit ans et étions insouciants. Et c’est en partie pour le suivre que j’ai décidé de m’installer à Lyon.

Aujourd’hui, Matthieu est directeur financier, et un maestro de l’organisation. Il ne jure que par son agenda numérique synchronisé sur son téléphone, son ordinateur et sa tablette. Chacune de ses décisions est le fruit d’une analyse méticuleuse ou résulte d’une étude scientifique publiée dans le courant des deux dernières années.

Sa décision de rompre n’a pas échappé à cette logique implacable. Selon lui – comprendre « selon les statistiques » –, je n’étais pas suffisamment ambitieuse au niveau professionnel, suffisamment impliquée dans notre relation, suffisamment indépendante, et suffisamment mature pour que lui, la trentaine dépassée, puisse envisager l’avenir avec moi. Son analyse m’a profondément blessée.

Madie n’a jamais aimé Matthieu. Son verdict est tombé après leur seule et unique rencontre. Pour elle, il ne sera jamais rien d’autre qu’un fils à sa maman, frigide, égocentrique et rasoir, si je me rappelle bien ses conclusions.

— Bon, lance-t-elle en faisant mine de bâiller. Est-ce qu’il n’y a rien d’autre que des projets de reconquête démoralisants avec ton maniaque de l’organisation ?

Je ne me formalise pas, Madie a toujours été très franche. Pour lui donner satisfaction, je réfléchis aux derniers détails de mon existence. Ma dernière sortie avec Amélia remonte à environ trois semaines et je lui ai déjà tout dit à ce sujet.

— Rien d’autre. Je suis arrivée hier pour la « convocation » de papa, dis-je en levant les yeux au ciel, et je repars ce soir. Tu sais tout.

Elle me sonde du regard, tandis que je me maudis d’avoir laissé échapper une bourde pareille. La seule chose sur laquelle chaque membre des Rivolier est tombé d’accord durant les douze derniers mois, c’est de ne jamais laisser entendre à Madie que la famille s’est lancée dans un remake de la guerre froide.

— Enfin, j’exagère. C’était un repas… comme un autre.

Mes rêves d’Oscar de la meilleure actrice se volatilisent. Même un enfant de quatre ans remarquerait que je tente de cacher quelque chose.

Je lève les yeux vers ma grand-mère, convaincue qu’elle va rebondir et m’assaillir de questions pour en savoir plus, mais je remarque son air absent. Au bout d’un moment, je finis par m’inquiéter.

— Madie ?

Elle revient à moi, comme arrachée à ses songes.

— Je dois ouvrir le café, murmure-t-elle.

Quand ses yeux croisent les miens, j’entrevois l’urgence de sa requête. De plus en plus souvent, la chronologie s’emmêle et Madie pense qu’elle dirige encore son café. Ces sauts dans le passé arrivent sans crier gare et me rappellent que la maladie gagne du terrain plus vite que je ne le voudrais.

Je ferme les yeux une demi-seconde, accusant le coup. Même si ce n’est pas la première fois qu’elle se montre confuse, suivre ses bonds dans le temps est éprouvant.

— Ce n’est pas la peine, dis-je pour entrer dans son jeu et ne pas la brusquer. Il est déjà ouvert. Je viens d’y aller, je te l’ai dit.

Elle acquiesce, l’air rassuré.

— Tu sais comme j’aime mon café, ajoute-t-elle.

— Je sais.

Elle soupire d’aise, tandis que je me ratatine sur ma chaise. L’entendre parler du café, alors que cet endroit si cher à son cœur n’est plus que l’ombre de l’échoppe qu’elle a montée à la sueur de son front, me broie le cœur.

Nos regards restent rivés l’un à l’autre. Je pourrais tenter de lui dire la vérité. Dire qu’en réalité elle n’ouvrira plus jamais son café. Dire que maintenant c’est presque une ruine. Que le fruit du labeur d’une vie entière a été réduit à néant en quelques mois. Et que nous allons probablement le vendre.

Je pourrais. Mais je ne le fais pas.

— Il y a toujours cette bonne odeur de café chaud quand on rentre.

Ses yeux s’éclairent. Je mens. Je le sais. Mais c’est la seule chose que je puisse faire pour lui donner encore un peu de joie. Portée par mes mots, Madie ferme les yeux comme pour savourer ce que je lui rapporte, et pour la deuxième fois aujourd’hui j’ai envie de pleurer.

La porte s’ouvre sur mon père. Il entre et se poste devant nous avec l’air furax des mauvais jours, celui qu’il prendrait si le gouvernement annonçait le report de la 5G au siècle prochain.

— Ils m’ont envoyé balader, dit-il comme si nous savions de quoi il parle. La seule chose qu’on me propose est d’envoyer un autre mail au fournisseur.

Je finis par me rappeler que mon père est allé se plaindre des plateaux-repas.

Madie lève les yeux vers son fils.

— Claude, tu tombes bien. Je suis en retard, je dois passer au café aujourd’hui.

Le regard de mon père s’assombrit. Un voile de tristesse recouvre ses yeux.

— Ne t’inquiète pas pour le café, dit-il d’une voix chargée d’émotion. Je m’en suis occupé.

Madie opine mais continue de nous interroger. À quel moment va-t-on l’y emmener ? Peut-on prévenir Monique de son retard ? Je me fais la remarque que je ne connais pas cette Monique. Quant à mon père, il répond patiemment, tout en faisant les cent pas devant le lit. Sa nervosité est palpable, tout comme son chagrin. Malgré le soin qu’il apporte à ses réponses, je sens à quel point l’état de confusion de Madie le rend triste.

Le voir si mal me fait regretter de l’avoir jugé si indifférent au sort de ma grand-mère. Et je décide d’abréger ses souffrances.

— On devrait rentrer.

Mon père acquiesce.

— Je reviens bientôt, dis-je à ma grand-mère.

Je l’étreins longuement, sachant que quinze jours au moins se cachent derrière le « bientôt » que j’ai lancé avec nonchalance. Ni plus ni moins que le rythme habituel de mes précédentes visites. Vivre à Lyon ne me permet pas de venir aussi souvent que je le voudrais.

Je quitte la chambre la première pour permettre à mon père de dire au revoir à sa mère en toute intimité. Pendant que je consulte mon téléphone – découvrant ainsi que je n’ai aucun message de Matthieu, malgré mes trois appels de cette semaine –, une infirmière, blonde, une queue-de-cheval serrée mettant en valeur un visage de poupée, vient à ma rencontre.

— Vous êtes bien la petite-fille de Madeleine ?

Je hoche la tête. Elle me tend un album photo de format poche.

— C’est à elle. Elle l’a laissé dans la salle télé ce matin et je sais qu’elle y tient beaucoup.

Intriguée, je le feuillette à la va-vite. L’album contient des photos toutes prises le soir du réveillon de Noël. La série commence à la naissance de ma sœur aînée et s’arrête à l’année dernière. Ce soir-là, Madie n’était pas avec nous, pour la première fois. Pourtant, il y a bien une photo. J’en déduis que c’est mon père qui l’a glissée dans l’album.

J’étudie ce dernier cliché avec attention. C’était avant que mon père ne parle de l’Ehpad. Mon frère et ma sœur sourient. Mes parents portent leur traditionnel pull de Noël, une flûte de champagne à la main. Chloé fait cette moue typique d’un selfie d’adolescente. Elle semble épanouie et bien dans sa peau. Et moi j’ai l’air franchement insouciante.

Que nous est-il arrivé ?

Un raclement de gorge me ramène à l’infirmière.

— Merci, dis-je. Je vais le lui rendre.

Elle me retient par le bras.

— Vous savez, quand elle est bien, Madeleine parle beaucoup de ces réveillons de Noël que votre famille passe dans son café. Je sais bien que ça ne me regarde pas, mais je crois que vous devriez l’y amener aussi cette année. La journée du 25, par exemple. Vous comprenez, ce sera peut-être la dernière…

Elle ne termine pas sa phrase. À ses yeux embués de larmes, je devine qu’elle s’est prise d’affection pour ma grand-mère, ce qui ne me surprend pas. Mon père sort de la chambre à cet instant. Il regarde l’album que je tiens entre les mains et me propose de le ranger dans le tiroir de la table de nuit de Madie.

— Elle s’est endormie, m’explique-t-il.

Je le laisse faire. Il retourne dans la chambre et, quand il revient, nous partons.

Durant le trajet du retour, je ne dis rien. Je me contente de me repasser les mots de l’infirmière.

« La journée du 25, par exemple. Vous comprenez, ce sera peut-être la dernière… fois… »

Elle a raison. Elle a mille fois raison. Sauf qu’on ne peut pas laisser Madie voir le café dans cet état.

Mon cerveau bouillonne.

Je crois que j’ai un plan.

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