L'hiver n'est jamais froid au petit café de l'amour
19. Entre cours d’éducation sexuelle et recherche de paternité
19. Entre cours d’éducation sexuelle et recherche de
paternité
Chloé a disparu.
Mon père, mon frère et Nuggets nous rejoignent, la mine grave.
— Où est Élisa ? demandé-je d’une voix blanche.
— Elle fait le tour du village, dit ma mère. Elle est partie comme une furie. Elle pense que c’est une fugue. La petite l’a déjà menacée plusieurs fois de se sauver.
Je la comprends. J’aurais fait la même chose si ma fille avait disparu. Chloé a probablement fugué ? J’ai du mal à y croire.
— Mais comment c’est possible, maman ? Elle était là il y a moins d’une minute !
— Elle a sûrement profité que les regards étaient braqués sur le sapin pour s’enfuir. Thomas, qu’est-ce qu’on peut faire ?
— Je vais appeler du renfort. Il faut qu’on se répartisse le secteur et qu’on commence les recherches tout de suite.
Tom est le seul qui parvient à garder son calme. Il nous désigne les uns après les autres.
— Quentin et Nuggets, vous allez du côté de la salle des fêtes. Monsieur et madame Rivolier, vous prenez la rue principale et faites le tour du village. Lili et moi, on s’occupe du cimetière.
Tout le monde acquiesce.
— Au moindre signe, vous m’appelez sur mon téléphone.
Sans plus perdre de temps, chacun vérifie avoir le numéro des autres et nous nous dispersons. Pendant que nous descendons vers le cimetière, Tom contacte ses collègues.
— On aura du renfort d’ici quelques minutes, dit-il en raccrochant. Est-ce que tu as une idée de l’endroit où elle a pu aller ?
— Non, aucune.
— Est-ce que tu sais s’il y a eu quelque chose de particulier ces derniers jours ? Un événement marquant ? Une dispute ?
Évidemment, je ne sais rien. Élisa ne me parle presque plus.
— Je vais demander à ma sœur.
Je sors mon téléphone et compose son numéro. Elle répond immédiatement.
— Tu l’as trouvée ? me demande-t-elle sur un ton affolé.
— Pas encore, dis-je pour me montrer rassurante. On est tous partis à sa recherche. Tu n’as pas une idée de l’endroit où elle a pu aller ?
Elle s’agace.
— Tu crois que, si je savais où elle est, je serais en train d’arpenter la ville ?
Le ton monte, à mesure que la panique gagne du terrain.
— Non, ce que je crois, c’est que c’est ta fille. Et que tu as peut-être une idée de l’endroit où elle a pu passer… ?
Un silence accueille ma demande. J’imagine Élisa se pincer l’arête du nez, à deux doigts de la crise d’hystérie. Mais ce n’est pas le moment de régler nos comptes.
— Est-ce qu’elle a dit quelque chose de particulier ? Est-ce que vous vous êtes disputées ?
Tom me fixe du regard, prêt à recueillir la moindre information. À l’autre bout du fil, Élisa semble hésiter.
— Oui, on a eu une conversation un peu houleuse dans la voiture en venant.
— À quel sujet ?
— Le même depuis presque un an, soupire-t-elle. Son père.
Je secoue la tête, déboussolée. Chloé s’interroge depuis une année. En gros, depuis que la famille est sous tension. Difficile de ne pas faire de lien. Voir son arrière-grand-mère s’en aller la pousse à se questionner sur ses origines.
— Ces dernières semaines, elle m’a harcelée de questions. J’ai fini par lui proposer une explication acceptable.
Au ton qu’elle emploie, je me méfie de ce qu’elle sous-entend par « acceptable ».
— Tu lui as dit que tu ne te rappelais plus rien ?
Ma voix est montée d’une octave. Je me demande ce qui est pire. Prétendre ignorer ce qui s’est passé ou dire la vérité.
— Non, je lui ai dit qu’il était mort.
J’en reste bouche bée. Manifestement, il y a pire. On peut aussi dire à sa fille de douze ans en quête de paternité que son père est mort.
— Et… est-ce que c’est vrai ?
— Non. C’est faux. Enfin, moi, c’est comme ça que je me le représente, mais en réalité il vit en Italie.
J’aurais beaucoup de choses à dire à ma sœur concernant sa manière de régler le sort du père de Chloé. Mais il y a plus urgent.
— Tu te rappelles où est le cimetière ? demandé-je.
— Oui, pourquoi ? Tu crois qu’elle…
Elle s’interrompt.
— Où irait une gamine qui n’a reçu que deux informations concernant son père ? Son décès et l’endroit où il a rencontré sa mère, dis-je. Elle imagine sûrement qu’il a été enterré au village.
— Tu as raison.
— On est sur le chemin. J’y serai avant toi.
— D’accord. Je t’y retrouve.
Je raccroche et fais un topo rapide à Tom. Moins de deux minutes plus tard, nous poussons la grille du cimetière. Les tombes sont recouvertes d’une fine couche de neige. Le lampadaire éclaire l’allée principale, laissant le reste dans la pénombre.
— Je prends à gauche, me dit Tom. Tu passes à droite et on se rejoint dans l’allée, au fond du cimetière.
Je valide son plan et nous nous séparons. Très vite, j’aperçois une silhouette recroquevillée près de la stèle de la famille Rivolier. Là où l’on a enterré mon grand-père. En m’approchant, je reconnais le manteau de Chloé.
Je respire à nouveau. Elle est là, saine et sauve.
— Chloé ? dis-je tout bas.
Elle sursaute. Puis elle se retourne pour me faire face.
— C’est toi ?
Elle semble déçue. J’en déduis que sa mise en scène avait pour objectif de faire venir sa mère.
— Tout le monde te cherche, dis-je d’une voix douce.
Elle hausse les épaules. Dans son regard, je lis sa détresse, et ça me fend le cœur. Comment ai-je pu passer à côté de son mal-être ?
— On discute un peu ?
Chloé me sonde, les yeux emplis d’espoir. Sans attendre sa réponse, je m’approche et m’assois près d’elle.
— J’ai eu ta mère au téléphone, dis-je. Elle s’inquiète.
— Tu parles, dit Chloé. À part son travail, rien ne compte vraiment.
Des pas approchants me poussent à me retourner. Tom est là. Avant qu’il n’ait pu nous rejoindre, je lui adresse un signe de tête pour lui faire comprendre que Chloé va bien et qu’il est préférable qu’il reste à distance. Ayant reçu le message cinq sur cinq, il me montre son téléphone pour m’indiquer qu’il prévient les autres.
Soulagée, je reviens à ma nièce. Elle semble si vulnérable sous le clair de lune.
— Ta mère est très occupée par son travail, expliqué-je. Mais parfois les apparences sont trompeuses. Elle t’aime plus que tout.
Je n’ai pas besoin de me forcer pour partager cette vérité.
— Mais, Lili, elle ne veut jamais qu’on parle ! Elle m’ignore dès que j’aborde certains sujets. Par contre, elle n’arrête pas avec ses conseils sur la contraception.
Je réprime une envie de rire. Élisa se montre très prévoyante.
— Elle veut ton bien.
— Oui, enfin, crois-moi, quand je passe mes soirées toute seule sur le canapé à regarder des reportages sur les avantages de la pilule contraceptive, j’ai comme un doute.
Vu sous cet angle…
— Elle a peur que tu…
Je me retiens in extremis. Mais Chloé n’est pas dupe.
— Elle a peur que je fasse comme elle, dit-elle d’une voix emplie de chagrin. Mais je ne suis pas elle. Et la seule personne qui avait compris ça, c’est Madie. Au moins, quand j’allais au café, je pouvais être moi-même.
Elle baisse la tête entre ses genoux et laisse échapper un sanglot. Sans plus réfléchir, je passe une main dans ses cheveux.
— Je suis désolée, dis-je.
Désolée d’avoir, comme les autres, pu lui donner l’impression de ne pas la comprendre. Désolée de ne pas avoir pris le temps de discuter avec elle, ces derniers mois. Désolée de ne pas avoir vu que, comme nous tous, elle souffrait de l’hospitalisation de Madie.
Chloé renifle et regarde la tombe de mon grand-père. Nous restons silencieuses un long moment.
— Je sais que mon père n’est pas mort, finit-elle par dire.
Je me tais, surprise par son aveu.
— Je voulais juste faire venir maman ici. Je voulais voir si elle était capable de répéter son mensonge devant la tombe de son grand-père.
Chloé est plus perspicace que je l’ai imaginé. Elle sait qu’Élisa était très proche de notre grand-père et qu’ici elle n’aurait pas pu continuer à dissimuler la vérité.
Ma nièce se tourne vers moi. Dans les pâles lueurs de la nuit, je distingue une trace rouge sur son menton. Son rouge à lèvres a bavé. Je sors un mouchoir de ma poche et le lui tends.
— Je déteste porter ça, avoue-t-elle en essuyant. C’est juste pour faire enrager maman.
Je souris malgré moi.
— Je crois que ça fonctionne très bien.
Des bribes de conversation nous parviennent. Les autres sont là. En me tournant, j’aperçois Élisa. Elle est pâle comme un linge. De longues mèches de cheveux se sont échappées de son chignon strict et ses chaussures sont maculées de boue. Elle n’a plus rien à voir avec la femme apprêtée et froide qui s’est présentée au café un peu plus tôt.
— Bon. Je vais vous laisser parler toutes les deux…
J’adresse un sourire rassurant à ma nièce, qui, maintenant qu’elle voit dans quel état de détresse se trouve sa mère, n’en mène pas large.
— Lili, dit-elle quand je me lève. Je trouve que le café est magnifique.
Sa remarque me va droit au cœur.
— Merci. J’espère t’y voir plus souvent dans les prochains jours.
Je l’embrasse sur le front et rejoins le groupe resté en retrait.
— Vas-y, Élisa.
Elle me fixe d’un regard apeuré.
— Chloé veut me parler ?
Sa voix n’est plus qu’un mince filet. Elle est à deux doigts de fondre en larmes.
— Je crois que c’est l’idée, dis-je en montrant la tombe de notre grand-père. C’est peut-être le moment de lui dire la vérité.
Ma sœur acquiesce. Puis, dans un geste maladroit, elle s’approche et me prend dans ses bras.
— Merci, dit-elle. Merci de l’avoir retrouvée.
Je la serre contre moi. Quand je la relâche, un poids dont j’ignorais l’existence, sur ma poitrine, semble s’être envolé. Elle finit par rejoindre sa fille. Elles ont beaucoup à se dire.
Dès qu’elle s’est éloignée, ma mère, mon père, Quentin et Nuggets viennent aux nouvelles.
— Qu’est-ce qu’elle a dit ? demande ma mère.
— Elle a juste besoin d’avoir une vraie conversation avec sa mère et je pense que c’est le seul moyen qu’elle a trouvé pour le lui demander.
Je juge qu’il est inutile de mentionner le père ressuscité…
— C’est toujours comme ça, dans votre famille ? demande Nuggets.
Tous les visages se tournent de son côté et nous éclatons de rire.
— Ah oui, je confirme ! s’exclame Tom.
Puis il revient à moi.
— J’ai prévenu mes collègues. Ils en profitent pour faire une ronde au centre du village et ils rentrent.
Ce que je traduis par : ils surveillent le café.
— C’est gentil, dis-je. On rentre, nous aussi ?
Ma mère et mon père proposent de rester au cimetière, le temps qu’Élisa et Chloé terminent leur conversation. Quentin, Nuggets, Tom et moi rentrerons à pied.
De toute évidence, ce n’est pas ce soir qu’un certain policier et moi pourrons reprendre notre conversation là où nous l’avons laissée.
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