L'hiver n'est jamais froid au petit café de l'amour

21. Un visiteur inattendu

 

Vendredi 18 décembre

 

La semaine est passée à vive allure. Entre le site Internet à mettre à jour, la carte des boissons et des en-cas chauds et froids à créer, les contacts avec les fournisseurs à renouveler et les affiches pour annoncer l’ouverture du café dès lundi à imprimer… je ne vois pas le temps passer.

Mes dernières économies sont englouties par l’achat des stocks. Cette fois, je n’ai plus un euro sur mon compte. Je me rassure en me persuadant qu’il ne s’agit que d’une avance temporaire. Dès que le café recevra ses premiers clients et que la trésorerie sera renflouée, je pourrai récupérer une partie de mon investissement.

En désespoir de cause, je consulte ma messagerie. Sébastien Chaumin ne répondant pas à mes appels, je n’ai plus qu’à espérer qu’un miracle mette sur ma route quelqu’un qui accepte de venir travailler rapidement. Sinon, je crains de battre le record de la plus courte durée d’ouverture d’un café.

Surprise, je constate qu’un mail en réponse à mon offre d’emploi m’attend.

Fébrile, j’ouvre le message.

Madame Rivolier,

Je suis intéressée par l’offre d’emploi.

De retour à Saint-Martin à la fin du mois de février, j’espère avoir l’occasion de vous rencontrer « Chez Madie », véritable institution au village…

Février. L’équivalent du siècle prochain. Déçue, je ne lis pas la suite. Je me contente de maudire le manque d’attractivité du secteur. À Lyon, les candidats se bousculeraient. Mais ici les jeunes ne rêvent que de rejoindre les métropoles, pour sentir battre plus fort le cœur du pays.

J’ai fait ce choix, moi aussi. Maintenant, je sais que c’est illusoire. En ville, il n’y a pas de surplus de vitalité. Pas plus de choses à faire. Je dois même admettre qu’ici, en quelques jours, j’ai trouvé plus de soutien et d’entraide qu’en dix ans à Lyon. Néanmoins, à ce rythme, je ne suis pas près de trouver quelqu’un pour assurer le service après Noël.

En désespoir de cause, je réponds à cette nouvelle candidate que la place est à prendre au plus vite et que je ne pourrai malheureusement pas attendre son retour en février. J’imagine qu’elle sentira l’urgence de ce recrutement.

Plus tard, alors que je flâne sur Internet à la recherche de serviettes en papier aux couleurs de Noël, la porte s’ouvre avec son tintement habituel. Ces derniers jours, je me suis habituée à recevoir de la visite. Au moment où je lève les yeux pour découvrir l’identité du nouvel arrivant, je me fige.

— Matthieu ?

Durant quelques secondes, il se contente de balayer silencieusement la grande salle du regard. Troublée par sa présence, je croise les bras sur ma poitrine. Est-il venu sur un coup de tête ? Ou bien… a-t-il réfléchi à notre rupture ?

— Je ne t’attendais pas, commencé-je timidement.

— Je voulais voir à quoi ressemble ce fameux café.

J’aimerais croire qu’il est sincère. Mais, en neuf années de relation, il n’a jamais eu envie de voir par lui-même « Chez Madie ». C’est à peine s’il savait où se trouvait Saint-Martin.

Pendant qu’il découvre les lieux, je le détaille du regard. Ses cheveux châtains sont impeccables. Il porte un jean bleu foncé et un pull épais à col montant sous son manteau noir. Il est soigné, et d’une beauté froide.

Ses yeux s’attardent sur le mobilier, les murs, les lustres.

— Tu ne travailles pas aujourd’hui ? finis-je par demander pour rompre ce silence insupportable.

— J’ai pris un jour de congé.

Prendre un jour de congé en dehors des vacances d’été ou d’hiver. Ce qu’il ne faisait jamais, même quand je le suppliais. Par courtoisie, et égard pour la route qu’il a faite pour venir ici, je lui propose un café.

Matthieu accepte et me rejoint au comptoir. En silence, il se penche sur les affiches fraîchement imprimées étalées devant moi.

— L’ouverture est prévue pour lundi ?

— J’ai encore beaucoup à faire, mais oui, j’ai l’espoir d’y arriver.

— Et après ? demande-t-il.

Il me fixe d’un air dubitatif.

— Après, je rentre à Lyon, dis-je, résignée.

Matthieu prend ma réponse comme un signe en sa faveur. Un sourire aux lèvres, il avance la main sur le comptoir, jusqu’à ce que nos doigts se frôlent.

— Super, lâche-t-il. La ville n’est pas pareille sans toi.

Je retiens mon souffle tandis que, du bout de l’index, il caresse le dos de ma main.

— Ton absence m’a donné matière à réfléchir, poursuit-il. Je crois que tu m’as manqué.

Ses mots restent en suspens entre nous. Je tente de comprendre ce qu’il veut dire. Ce que tout ça signifie. En vain. Depuis le début de notre relation, rien n’a jamais été simple.

Il croit que je lui ai manqué. Tout comme il croyait que j’étais la femme de sa vie, jusqu’à ce que je ne sois plus assez bien. Pas suffisamment mature et indépendante. Pas suffisamment tout.

— Je ne comprends pas, dis-je. Qu’est-ce que tu veux ?

— Peut-être qu’on pourrait se donner une autre chance, tous les deux ?

Ma respiration se coupe. Durant une année, j’ai espéré entendre ces mots. Chaque fois qu’il quittait mon lit, tôt le matin, je rêvais qu’il me propose de nous revoir. Je l’ai supplié à maintes reprises. Je l’ai appelé sans relâche. Et c’est avec amertume que je constate qu’il aura fallu que je parte, ou plutôt que je lui échappe, pour qu’il songe à considérer ma demande… et moi, au passage.

— Tu veux qu’on ressorte ensemble ? murmuré-je tout bas.

Comme si je ne pouvais pas prononcer ces mots tout haut au café.

— Exactement. Dès que tu seras de retour.

Du regard, je parcours cette grande salle que je ne quitte plus depuis des jours. Mes yeux se posent sur les murs, le mobilier, les tableaux de Madie encore au sol qu’il faut repositionner, comme si je pouvais y trouver une réponse.

La main de Matthieu se pose sur la mienne. La froideur de sa peau m’arrache une grimace.

— Alors ? dit-il.

Je tente d’imaginer ce que serait un nouveau « nous ». Les repas au restaurant qu’il choisira pour nous deux. Son air distrait quand je lui parlerai de mes projets professionnels. Ses prétextes soigneusement pensés pour ne pas participer aux repas de famille. De ma famille.

— Ce serait une erreur, dis-je.

Il ôte sa main, surpris. La vexation se peint sur son visage.

— Une erreur ? Je croyais que c’était ce que tu voulais.

Un froid me saisit.

— Je regrette mais c’est trop tard, ce n’est plus ce que je veux.

Matthieu tord la bouche, dans une grimace qui souligne sa contrariété.

— Je viens de passer deux heures dans ma voiture pour venir te voir, et ça ne te suffit pas pour te montrer que je crois en un avenir pour nous deux ?

À coup sûr, il s’est imaginé que se déplacer jusqu’ici serait un argument de poids et me ferait oublier nos dernières conversations.

— J’ai pris ma décision.

Je me montre ferme. Matthieu se redresse, sans toucher à son café. Il regarde la salle d’un air dédaigneux sans plus feindre de s’y intéresser.

— Tu le regretteras, lâche-t-il, amer.

Saisie par une acuité inédite, j’ai l’impression de le voir pour la première fois tel qu’il est. Matthieu ne m’a jamais soutenue. Il n’a jamais cru en aucun de mes projets. Il n’a jamais été le bonus. Le petit plus qui aurait dû rendre ma vie plus douce.

— Tu devrais partir.

— D’accord, dit-il, si c’est vraiment ce que tu veux.

Avant qu’il n’ait pu s’en aller, la porte s’ouvre à nouveau.

— J’ai entendu dire qu’on servait un excellent café ic…

C’est Tom.

Il s’interrompt aussitôt qu’il remarque la présence d’un homme qu’il ne connaît pas.

Matthieu le fixe du regard, puis il revient à moi, comme s’il avait perçu quelque chose dans la manière qu’a Tom de froncer les sourcils. L’atmosphère devient électrique.

— Entre ! dis-je à l’attention de Tom. On avait terminé.

Je me montre enjouée, bien que la situation soit gênante.

— En effet, j’allais m’en aller, dit Matthieu.

Il m’adresse un dernier regard et disparaît dans la rue. Dès qu’il est parti, Tom s’approche.

— Est-ce que ça va ?

— Je crois, soufflé-je. Je ne m’attendais pas à cette visite.

Durant un instant, je me demande si je dois préciser que Matthieu est mon ex. Mais Tom prend la parole le premier :

— Est-ce que finalement quelqu’un attend ton retour à Lyon ?

Je n’ai pas besoin de réfléchir, je suis très sûre de moi.

— Non, je te l’ai dit.

Tom se mord la lèvre, visiblement satisfait.

— Je ne suis pas en service demain soir. Je me demandais si tu voulais qu’on dîne ensemble.

Demain soir. Cette fois, c’est bel et bien un rendez-vous.

— Avec plaisir.

Durant un instant, Tom et moi nous regardons l’un l’autre sans ajouter quoi que ce soit. Nous nous sommes si souvent disputés dans cette pièce que jamais je n’aurais pu imaginer que ce soit précisément ici qu’il me fasse une telle proposition.

— Je dois y aller.

Quand il franchit le seuil, non sans m’avoir indiqué qu’il devait faire une ronde dans le quartier, je me rends compte que, ces derniers jours, Matthieu ne m’a pas manqué.

Quelqu’un semble avoir trouvé le moyen de prendre sa place dans mon cœur.

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