L'hiver n'est jamais froid au petit café de l'amour

24. Quand tout le monde m’aide pour les derniers préparatifs

24. Quand tout le monde m’aide pour les derniers

 

préparatifs

 

Dimanche 20 décembre

 

Encore au milieu des brumes du sommeil, je vide la tasse de café que Tom m’a servie et en réclame une autre.

— Doucement ! dit-il en riant.

— Si seulement un certain policier m’avait laissée dormir quelques heures, dis-je en lui adressant un regard faussement contrarié.

Je me hisse sur la pointe des pieds et dépose un baiser sur ses lèvres. Cette nuit a été inoubliable. Tom s’est montré aussi attentionné dans sa chambre qu’il l’est au quotidien.

Je vide ma deuxième tasse et lui adresse un regard interrogateur.

— OK, dit-il, on va chercher ta camionnette.

— Merci, dis-je, soulagée.

À la veille de l’ouverture du café, la liste des tâches à réaliser s’est considérablement allongée. Nous devons aller à Albertville et acheter un jeu de chaînes. Puis récupérer mon véhicule et l’équiper pour le ramener à Saint-Martin. Ensuite, il y a les gâteaux à préparer, les tables à dresser. Je dois vérifier les cartes, et m’assurer d’avoir un fond de caisse…

Tom s’approche et me serre dans ses bras.

— Arrête de t’inquiéter, murmure-t-il contre mon oreille.

La douceur de ses mots associée à la chaleur de son torse me réchauffe jusqu’au plus profond de moi. Tom réussit à m’insuffler un sentiment de plénitude inédit. Au creux de ses bras, je me sens forte. Exit, la Lili trouillarde d’il y a quelques semaines encore. Celle qui n’aurait jamais pu mener ce projet à terme.

Je me défais de son étreinte à regret et nous terminons de nous préparer. Un quart d’heure plus tard, nous sommes en route pour Albertville.

 

Durant le trajet, j’observe le paysage à travers la vitre. La neige a recouvert la région d’une couche de trente centimètres de poudreuse. Après de nombreuses tentatives ces derniers jours, cette fois, le manteau adhère au sol, donnant du fil à retordre aux chasse-neige que nous croisons sur la route.

Tom m’observe du coin de l’œil. Je ne me lasse pas de ce paysage magique. La montagne semble avoir revêtu une cape de laine blanche, constellée de strass que les rayons de soleil rendent éblouissant. C’est idiot, j’ai l’impression de redécouvrir ma région. Celle que j’ai troquée pour un endroit dans lequel je n’ai jamais su trouver mes repères.

— Regarde ! me dit Tom à la sortie d’un virage.

Je ris quand nous passons devant ma camionnette. Elle est méconnaissable, ensevelie sous la neige. Malgré tout, je me surprends à lui trouver de l’allure. Il s’agit tout de même de mon fidèle carrosse, celui qui m’a rendu de nombreux services depuis mon arrivée à Saint-Martin !

Nous la dépassons pour nous rendre au magasin le plus proche. Sans chaînes, il sera impossible de lui faire quitter le bas-côté de la route pour la ramener au café.

Durant le reste du trajet, Tom pose sa main sur ma cuisse. La douche chaleur de sa paume irradie jusqu’à mon cœur. Pour la première fois depuis longtemps, je me sens bien. Jamais je n’aurais pensé éprouver tant de joie dans cette région que je m’étais juré de quitter pour toujours.

Tom gare sa voiture sur le parking d’un grand garage automobile. En habitué de la région, il choisit le bon modèle en quelques minutes. C’est aussi lui qui, sur le chemin du retour, s’occupe d’équiper la camionnette pendant que je déneige le pare-brise et les vitres. Il envisage même de me donner des cours très particuliers dont le thème sera « savoir équiper sa voiture avant de prendre la route quand il neige ». J’ai hâte de voir ça.

Nous arrivons au café vers 10 heures. Tom me propose son aide, mais je refuse. Il en a assez fait pour aujourd’hui.

Dès qu’il est parti, je vais me changer. Je troque ma robe contre un jean et je commence à préparer les gâteaux. Pour l’ouverture, j’ai prévu de cuisiner un carrot cake et des biscuits à la cannelle en hommage à ma grand-mère, qui les proposait quand j’étais petite.

Pour me donner du courage – et peut-être l’ingrédient supplémentaire qui rendra ces gâteaux délicieux –, je lance une préparation pour vin chaud et je mets ma playlist spéciale Noël. J’entame la dernière ligne droite, au bout de laquelle se trouve un Noël particulier. Un moment que, pour la première fois depuis des années, j’attends avec impatience.

Ma sœur et Chloé arrivent vers 13 heures. L’odeur des gâteaux encore chauds les met en appétit.

— Ça sent trop bon, je peux goûter ? me demande Chloé, les yeux brillants de gourmandise.

— Bien sûr !

J’ai doublé les quantités pour avoir de quoi contenter l’appétit de mes visiteurs du jour. Chloé et Élisa, mais aussi ma mère, mon père, Quentin et Nuggets. Tous m’ont dit qu’ils voulaient passer pour voir le résultat, la veille de l’ouverture, et m’aider à finaliser les derniers préparatifs.

Chloé déguste son gâteau avec joie. Et je sers une tasse de vin chaud pour ma sœur et une pour moi.

— Quoi de neuf ? demandé-je en lui tendant sa boisson.

Elle me parle de sa fin de semaine au bureau. Des sourcils levés de son chef quand elle a demandé à prendre des congés pendant les vacances de Noël et de la visite surprise qu’elle a reçue de Quentin et Nuggets, juste parce qu’ils passaient près de chez elle. Ce qui, d’après elle, n’était pas arrivé depuis longtemps.

Puis c’est au tour de Chloé de me faire le récit de ce que j’ai manqué. La bouche pleine, elle me raconte ses cours soporifiques au collège, la dernière vidéo de la Youtubeuse qu’elle suit en ce moment et ce qu’elle sait du garçon avec qui elle doit faire un exposé sur la Seconde Guerre mondiale.

Je souris en l’écoutant. Rien ne me fait plus plaisir que de les avoir ici avec moi et de voir leur visage s’éclairer quand elles me parlent de ce qui compte pour elles.

Nous sommes encore en grande conversation quand Quentin et Nuggets débarquent. Mon frère porte un jean noir et une chemise grise. Nuggets, un jean bleu foncé et un joli pull noir. Il a même délaissé sa casquette et s’est coiffé les cheveux en arrière, ce qui le rend beaucoup plus séduisant que d’habitude. Tout en me saluant, il s’excuse d’être là, au milieu d’un rassemblement familial.

— Tu ne crois pas que tu as mérité ta place ? dis-je pour le rassurer.

Nuggets rejoint très spontanément Élisa pour prendre de ses nouvelles. Quentin et moi les observons attentivement.

— On dirait qu’ils s’entendent bien… , dis-je.

— J’étais en train de me faire la même réflexion, déclare mon frère.

— Et encore, chuchote Chloé, à qui rien n’échappe, vous n’avez pas entendu ma mère expliquer combien Nuggets est doué dans la peinture. Elle parle de lui à tous nos voisins.

Nous nous regardons et éclatons de rire. Élisa et Nuggets se tournent vers nous et cherchent à savoir ce qui provoque notre hilarité.

— Attends que maman arrive, murmuré-je à l’attention de Quentin. Elle va se mettre en tête de les rapprocher en moins de deux.

— Elle n’aura pas beaucoup à les forcer.

— Mais au fait… c’est quoi, son prénom ?

Mon petit frère me regarde, surpris.

— Ne me dis pas que ses parents l’ont vraiment appelé Nuggets ? dis-je, horrifiée devant cette éventualité.

— Il s’appelle Norbert. Mais ne lui dis pas que je te l’ai dit, il pourrait me tuer pour ça.

Norbert. C’est vrai que ce prénom ne lui ressemble pas. Finalement, je crois que je me suis habituée à Nuggets.

— Il a une histoire compliquée, ajoute mon frère. À l’occasion, je te la raconterai.

La porte s’ouvre, interrompant nos commérages, mais ce ne sont pas mes parents. C’est Tom. Ma respiration se coupe quand il entre dans le café. Lui aussi a fait un effort vestimentaire, et pas des moindres. Sous son manteau marron, il porte un jean près du corps et une chemise bleu marine. Ses cheveux sont encore humides de la douche qu’il vient de prendre. Il est à tomber. Non… il est mieux que ça.

Il m’adresse un sourire et va saluer le reste de la famille. Quand il revient à mes côtés, je lui propose un verre de vin chaud, aussi émoustillée que Chloé quand elle me parlait du beau gosse avec lequel elle doit faire un exposé.

Peu après, Élisa vient chuchoter à mon oreille :

— C’est moi, ou Tom ne t’a pas dit bonjour ?

Toujours aussi perspicace !

— Vraiment ? dis-je en sentant le rouge me monter aux joues au souvenir de notre nuit. Il a peut-être oublié et je n’ai pas fait attention.

Ma sœur plisse ses yeux de Sioux.

— Ou alors c’est parce que vous vous êtes déjà vus ce matin, au réveil, par exemple !

Je me confonds en justifications hasardeuses incluant la neige, la camionnette et l’absence de chaînes, mais pas dans cet ordre, si bien que ma sœur éclate de rire.

— Garde tes explications pour maman !

Effectivement, aujourd’hui, ma mère va avoir du pain sur la planche.

Mes parents nous rejoignent en milieu d’après-midi. L’effusion bat son plein. Ma fidèle équipe m’aide à dresser les tables, agencer la vaisselle, mettre les boissons au frais, préparer les ingrédients pour les boissons chaudes. Et fixer les tableaux de Madie aux murs.

Tout le monde insiste pour mettre la main à la pâte et m’aider à faire le ménage. Si bien que, quand la nuit tombe, le café luit de mille feux.

— C’est magnifique, dis-je quand tout est prêt.

J’observe la grande salle. Les banquettes rouges choisies avec soin, les tables en bois, les guirlandes scintillantes, l’immense sapin qu’Élisa et Chloé ont décoré, le bouquet de gui que j’ai acheté le soir du marché de Noël en compagnie de Tom. Mes yeux s’attardent sur la couleur ocre des murs, conseillée par Nuggets. Tout ici me rappelle quelqu’un qui m’est cher. Ce soir, je comprends pourquoi Madie semblait aussi attachée à son café.

Je me tourne vers ma famille, restée silencieuse.

— Merci, dis-je.

Mon père se racle la gorge. Il semble sur le point de faire une annonce.

— J’ai laissé quelque chose dans ma voiture.

Il traverse la salle et quitte le café, sans rien ajouter. Je risque un regard vers ma mère, qui secoue la tête, comme si, de toute évidence, mon père avait une fâcheuse tendance à quitter une pièce quand le moment est trop chargé niveau émotion.

Tom s’approche et me demande si j’ai besoin d’autre chose.

— Tout est prêt, dis-je fièrement. J’ai déposé mes affiches chez plusieurs commerçants pour annoncer l’ouverture. Demain, je n’aurai plus qu’à attendre les clients.

Pour les jours à venir, c’est moi qui vais assurer le service des clients. Ensuite, il faudra fermer. Et attendre le verdict de ma famille. Vendre ou non. Sans personne pour se tenir derrière le comptoir, l’issue est évidente. À moins que je ne décide de rester. Plusieurs fois, cette éventualité m’a traversé l’esprit. Je pourrais rester ici et tenter ma chance avec le café.

Un bip m’extrait de mes divagations. C’est un mail. Afin de m’assurer de ne pas manquer un message en provenance de l’une des entreprises que je gère, je tire mon téléphone de la poche de mon jean pour lire l’identité de l’émetteur.

Bonjour,

Est-ce que la place est encore disponible ?

J’ai réussi à me libérer plus tôt. Si vous êtes d’accord, je pourrais passer au café le 22 décembre et prendre la place le 26 si vous décidez de m’embaucher. Tenez-moi au courant.

Stéphanie

— Tout va bien ?

C’est la voix de Tom. Je reviens à lui, tout en cherchant à masquer ma déception.

— C’est une bonne nouvelle. Une candidate se présente pour prendre la gérance. Elle s’appelle Stéphanie Lavallette et dit avoir vécu dans le coin, ça te parle ?

Tom acquiesce.

— Oui, je la connais. Sa famille habite dans le lotissement, juste avant le cimetière. Elle doit avoir vingt-deux ans, peut-être vingt-trois. Si je me rappelle bien, elle faisait les saisons dans une station en Italie.

— Elle est monitrice de ski ?

— Non, elle faisait le service dans un restaurant.

Donc elle a de l’expérience dans le service à la clientèle. Cette fille pourrait bien être la candidate idéale. Je reviens à son mail et, en guise de réponse, lui demande de passer dans la journée du 22 pour un entretien formel.

Au moment d’expédier mon mail, j’hésite. Si cette fille fait l’affaire, je devrai la laisser s’occuper du café. Et je n’aurai plus d’excuses pour tergiverser. Il me faudra rentrer et clore la parenthèse de Saint-Martin. Convaincue que c’est ce que je dois faire, je finis par appuyer sur « envoi ».

Mon père ouvre à cet instant, les bras chargés de deux bouteilles de champagne.

— Surprise, dit-il.

Ma mère s’empresse d’aller chercher des verres à la cuisine. Et nous trinquons.

Au café de Madie.

À mon retour dans le coin.

Aux fêtes, qui s’annoncent des plus joyeuses.

Pourtant, je ne parviens pas à déloger le nœud qui me serre la gorge à la perspective de rentrer à Lyon.

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